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C’est un véritable séisme politique qui a frappé l’Ukraine avec l’élection, à la tête du pays, de Volodymyr Zelensky, qui incarne plus que quiconque le rejet de la classe politique traditionnelle. Mais l’enthousiasme du changement passé, l’inquiétude commence à gagner les rangs de la population. Analyse des enjeux et des paradoxes d’une élection bien plus importante qu’elle n’y paraît.

Dimanche 21 avril à Kiev, Volodymyr Zelensky, sourire rieur et yeux malicieux, arbore sa mine des grands jours. Il vient de réaliser un véritable hold-up sur l’élection présidentielle ukrainienne, une performance d’autant plus impressionnante qu’elle s’accompagne de chiffres records. L’ex-acteur vedette de son pays a collecté plus de 73% des voix, du jamais vu, et bénéficié d’un soutien aussi massif dans l’ensemble du pays, de l’ouest ukrainophone à l’est russophone, encore du jamais vu.

Sa grande popularité auprès des jeunes, avides de changement, a évidemment penché en sa faveur mais c’est principalement son rôle dans la série télévisée à succès Serviteur du peuple qui aura porté le nouveau président ukrainien. Il y incarnait le rôle du professeur d’histoire Vassile Goloborodko devenu président par un concours de circonstances et a parfaitement surfé sur cette vague de sympathie pour l’emporter, en nommant notamment son parti du nom de la série.

Lasse des fausses promesses, l’Ukraine a donc sacré Volodymyr Zelensky, l’humoriste devenu sérieux. Car ses 20 ans de carrière de touche-à-tout du spectacle l’ont mené, outre son rôle phare déterminant, au statut d’entrepreneur millionnaire à la tête du plus grand studio du pays. Si il ne possède aucune expérience en politique, il n’en manque pas en affaires. Un point crucial dans cette élection qui pourrait tout changer dans le pays et redistribuer les cartes du jeu diplomatique en Europe.

Un triomphe par le rejet, ou le paradoxe Porochenko

Élu en 2019, le président Volodymyr Zelensky n’est pas parvenu à régler diplomatiquement le conflit avec la Russie © Genya Savilov – AFP

Considéré comme un pro-occidental par certains, Volodymyr Zelensky se présente comme un candidat anti-élite et anti-corruption. Une figure qui fait mouche en Ukraine dans un contexte de défiance et de rejet de la classe politique traditionnelle, trop décevante. Selon plusieurs experts nationaux, son élection traduit d’ailleurs la déception profonde du peuple ukrainien vis-à-vis de la politique de Petro Porochenko, le président sortant : « c’est un vote de sanction […] la situation économique va de mal en pis, il y a toujours autant de corruption et le système judiciaire, même si il s’est amélioré, n’est toujours pas performant. Les oligarques possèdent toujours trop de pouvoir économique et politique. » Preuve de cette volonté de rejet de l’administration sortante, Zelensky a réalisé un bon score dans toutes les régions ukrainiennes « en général plutôt divisées. »

Miné par des accusations de corruption, le président sortant a du faire face à des mouvements importants de manifestations qui illustrent parfaitement le « paradoxe Porochenko » : le pays a plus progressé au cours des cinq années de son mandat que lors du quart de siècle précédent et il aurait, en toute logique, dû être réélu. Pourtant, la moitié des Ukrainiens le détestent.

Qualifié de petit indépendant devenu favori, Volodymyr Zelensky n’arrive cependant pas vraiment de nulle part. Il bénéficie en fait du soutien de l’anti-russe notoire Ilhor Kolomoïsky, très influent oligarque à la tête de la chaîne de télévision qui avait notamment diffusé la série Serviteur du peuple. Son soutien s’explique par le compte à régler qu’il entretient avec Petro Porochenko qui l’a dépossédé de plusieurs de ses actifs, dont sa banque Privatbank.

Ce qui est vrai par contre c’est que personne ne connaît le réel programme du nouveau président puisqu’il ne l’a pas divulgué et a joué sur cette confusion tout au long de sa campagne. Ce flou volontaire permettrait « à de nombreux électeurs de croire qu’il partage leurs idées et porte leurs valeurs […] C’est un usage brillant de la stratégie du miroir selon laquelle chaque électeurs parvient à voir son reflet dans un candidat. » Mais ce secret déchire aussi le pays car si certains ultra-nationalistes le soupçonnent de collusion avec la Russie, d’autres espèrent l’ouverture d’un nouveau chapitre glorieux de l’Ukraine. Face à cette incertitude des plus totales, les médias nationaux regrettent que « le désir d’un ‘nouveau visage’ ne l’ait emporté sur le reste [pour l’élection]. »

Si le choix des électeurs est un pari clair, il est encore difficile de savoir si il faut s’inquiéter pour le futur du pays ou espérer le meilleur. Après l’élection, ses opposants étaient nombreux à penser que « c’est un désastre quand un pays en conflit militaire élit un président qui, au lieu d’avoir de l’expérience en politique, en a dans le monde du show business. » Quoi qu’il en soit, sa marge de manoeuvre sera réduite avant les élections législatives d’octobre car c’est l’opposition qui gouverne le Parlement. Petro Porochenko lui a d’ailleurs promis « une opposition forte, très forte […] nous n’avons pas gagné la bataille mais nous n’avons pas perdu la guerre. » Une chose est sure, le vrai défi pour Zelensky sera maintenant de transformer une importante adhésion populaire en un véritable mouvement politique unifié.

Quelle politique pour l’Ukraine, ou le paradoxe de la corruption

© Sergei Supinsky – AFP

Arrivé à la surprise générale sur l’échiquier politique européen comme international, le 6ème président de l’histoire de l’Ukraine est le parfait novice dont on pardonnera peu mais dont on espère un minimum de réformes et d’avancées. Avant son investiture en juin, il devra donner des gages de leadership politique et rassurer une population aussi inquiète qu’enthousiaste. Car diriger l’Ukraine d’aujourd’hui est tout sauf chose aisée tant sa jeune histoire (indépendance en 1991) a été souillée par les affaires de corruption et marquée par l’espoir de liberté émané de la Révolution orange. Le pays vit également un conflit armé avec la Russie depuis 2014 et l’annexion de la Crimée et voit des groupes paramilitaires néo-nazis pulluler sur son territoire.

« Tout devient possible! » C’est avec ces mots que Volodymyr Zelensky est monté sur le podium pour célébrer sa victoire. Après tout, son élection prouve qu’il n’était pas vraiment illusoire d’élire un ex-acteur tant les politiciens ukrainiens n’ont jamais inspiré personne au pays. Cette phrase fait également penser à la célèbre définition de la politique par le cardinal Richelieu : « la politique c’est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire. » Mais il faut tout de même rappeler que « tout devient possible » ne signifie pas pour autant que tout ce qui est nécessaire se fera. Car si Zelensky est un comédien, il n’est en rien un saltimbanque mais un homme d’affaires chevronné. Considéré comme un novice, il reste encore difficile de se faire une idée précise du profil du nouveau président ukrainien, encore tiraillé entre ombre et lumière. Lumière pour le talentueux comédien et l’excellent homme d’affaires. Ombre pour son soutien, un oligarque exilé en Israël pour des accusations de détournement de 5 milliards de dollars.

Une période d’incertitudes s’ouvre donc au pays et l’inquiétude monte face aux défis à venir et aux grandes attentes de la population. Cinq ans après la révolution du Maïdan pour plus de libertés, les électeurs sont lassés par la corruption, la pauvreté et la guerre et ont à nouveau soif de changement. Celui qui a déclaré vouloir se déplacer en vols réguliers, devra d’abord s’attaquer au niveau de vie de la population. Malgré une croissance stable et l’aide du FMI depuis 2014, les revenus des Ukrainiens ne décollent pas et il est difficile d’imaginer que le candidat du peuple contre l’establishment (et le Serviteur du peuple tout court) lui demande de faire des efforts d’austérité pour rembourser les 20 milliards de dette qui arrivent à échéance dans trois ans.

D’ici aux élections législatives d’octobre, il devra se frotter à un Parlement hostile mais son équipe assure avoir un plan pour faire adopter rapidement une série de mesures chocs sur la lutte anti-corruption. Une lutte qui s’annonce féroce contre des oligarques toujours très présents dans la vie économique et politique du pays. Une lutte pourtant très paradoxale quand on sait que son mentor, l’exilé Ilhor Kolomoïsky, est accusé d’avoir détourné plusieurs milliards d’euros et a été dépossédé de sa banque pour diverses fraudes. Cette promesse pourrait-elle dès lors accoucher d’un pétard mouillé?

Quelle Ukraine pour le monde, ou le paradoxe moscovite

© Sergei Ilnitsky – Pool/Reuters

Aux lendemains de la révolution du Maïdan, des troupes « pro-russes » prennent possession de la péninsule de Crimée car elles considèrent le nouveau gouvernement ukrainien comme illégitime. La Russie déploie ses troupes à la frontière puis annexe petit à petit la péninsule. Partisan d’une ligne dure contre le Kremlin, Petro Porochenko a échoué à mettre fin à une guerre qui compte déjà près de 13.000 morts, et en a payé le prix fort.

Surnommé Ze par les Ukrainiens mais Zero par ses opposants, le nouveau président ukrainien saura-t-il adopter le bon rôle dans le dialogue avec Moscou? Certains experts sur place considèrent avoir « du mal à imaginer Zelensky, un homme d’affaires, négocier avec Vladimir Poutine, la Commission européenne ou l’Otan. » D’autres encore ont peur qu’il ramène l’Ukraine dans le giron russe en pointant sa tendance à parler russe plutôt qu’ukrainien dans un pays bilingue. Le fait que son mentor, dont il est proche, soit un anti-russe notoire plaide pourtant pour la paroisse de ses défenseurs. Un russophone soutenu par un anti-russe, voici le paradoxe moscovite de Volodymyr Zelensky.

Interrogée sur la question, la Russie s’est montrée prudente en déclarant qu’elle n’avait « aucune position ou stratégie claire face à Zelensky, qui a été une surprise totale pour Moscou. » Cette ambiguïté volontaire a finalement réussi au vainqueur puisque les positions très tranchées de son adversaire l’ont abattu (sa promesse principale de campagne en 2014 était la fin du conflit avec la Russie, ce qu’il n’est jamais parvenu à mettre en place). Pour plusieurs experts, l’élection de Zelensky « est déjà un progrès en soi après les années de blocage avec Porochenko, qui avait lancé trop de conflits sur tous les fronts, y compris culturels et religieux. » Vladimir Poutine vient d’ailleurs de signer un décret simplifiant les procédures d’obtention d’un passeport russe pour les habitants des régions séparatistes et a déclaré qu’il était disposé à renouer le dialogue avec l’Ukraine. Durant sa campagne, Volodymyr Zelensky s’était également dit prêt à relancer le processus de paix, avant de bomber le torse en expliquant que le Kremlin devait payer des compensations pour la guerre et la perte de la Crimée.

Dans l’entre-deux-tours des élections, Petro Porochenko avait déclaré que Poutine « rêvait d’un président novice, faible, non préparé […] Plus le président ukrainien est faible, plus le président russe est fort. » Et quand on analyse la situation, il est clair que le président russe est satisfait de cette élection puisqu’il considère Porochenko comme un ennemi. Il est toutefois tout aussi naïf de penser que Zelensky sera un président pro-russe, d’autant que plus de la moitié de son électorat est ouvertement pro-européen. Sa marge de manoeuvre sera d’ailleurs réduite car il est une règle que l’on ne peut violer en Ukraine, la véritable ligne rouge de l’opinion : ne pas chercher la paix avec la Russie en se pliant aux termes fixés par Moscou.

Considéré comme pro-européen par certains, Zelensky saura certainement jouer de son ambivalence pour tirer le meilleur des deux versants et instaurer une distance avec la Russie quand il le faudra. Si Petro Porochenko a dirigé un pays trop occupé à contrer son voisin pour sortir la tête du sable, son successeur semble plus à même de prendre en compte le poids de l’Union européenne. On pourrait ainsi passer d’une Ukraine passive sur le plan européen à une Ukraine jouant le rôle de piston entre les deux grandes entités du continent. Cette éventualité lui offrirait un rôle diplomatique important et pourrait redistribuer les cartes du jeu en Europe (encore faut-il que son président le veuille).

© AFP

Surgi de nulle part mais devenu porte-drapeau de « l’anti-système », Volodymyr Zelensky apparaît pour certains comme une page blanche qui rendrait possible tous les espoirs de réformes et de changements espérés. Aux yeux des autres, il est perçu comme une menace de déstabilisation supplémentaire du pays et de rapprochement de soumission à la Russie voisine. Au pays des cosaques, l’incertitude est de mise et les seules promesses émises sont des recours fréquents au référendum et à la démocratie directe, la recherche d’une amélioration des relations avec Moscou et la guerre contre la corruption. Fait amusant : en ukrainien, le prénom de Zelensky signifie « volonté de paix ». La balle est désormais dans son camp.

2 Replies to “Élections | Volodymyr Zelensky, une histoire de paradoxes”

  1. On constate comme partout que lorsque les faits ne correspondent pas aux promesses, le peuple sanctionne mais changer pour changer sans prendre en compte le vrai programme (ici apparemment même pas connu) peut se révéler dangereux. A méditer dans les isoloirs !!

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