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Cela faisait plus de deux ans, depuis l’annonce fatidique, que le Japon attendait cela. Après trente ans et cinq mois de règne, le bien aimé Akihito a remis son trône d’empereur à son fils aîné Naruhito. Entre démission inédite, changement d’ère et symboliques multiples, à quoi faut-il s’attendre pour le pays du soleil levant? Analyse.

Akihito – le passé

Akihito, empereur démissionnaire, et sa femme Machiko – © Express

Pour la première fois en deux siècles, l’empereur japonais a remis sa fonction de son vivant alors même que sa démission est impossible, la loi sur la Maison impériale ne prévoyant pas une telle disposition. Mais si Akihito a réussi à céder son trône, c’est en vertu d’une loi d’exception écrite sur mesure suite à son regret de ne plus pouvoir « exercer corps et âme » sa fonction suprême en raison de son âge avancé (85 ans) et d’une santé en déclin. L’empereur sortant et son épouse Machiko ont ainsi sillonné une dernière fois le pays après trois décennies de pèlerinages pour prendre le pouls de leur population, notamment après les catastrophes naturelles qui ont frappé l’archipel durant leur règne.

La date d’abdication ainsi que l’ensemble des dispositions entourant l’événement ont été entièrement décidés par le gouvernement puisque la famille impériale n’avait pas son mot à dire depuis qu’elle a perdu une grande partie de ses pouvoirs. En 1947, alors que le pays se relève encore à peine d’une sanglante guerre mondiale, la Constitution est révisée pour priver Hirohito de son trop grand pouvoir : le souverain n’a désormais plus qu’un rôle de « symbole de l’État et de l’unité du peuple » et a perdu son statut de demi-divin. Il ne possède ainsi pas de nom de famille, n’a pas le droit de vote et ne peut se mêler de politique. Et comme l’empereur ne peut plus avoir de rôle, il ne peut plus avoir d’action qui ait une coloration politique, la direction du pays revenant ainsi presque exclusivement au gouvernement.
À ce niveau, Akihito a été parfait puisqu’il incarnait véritablement la nation et uniquement la nation. Les Japonais l’aiment énormément et ont beaucoup de respect pour lui car il a su avoir les gestes forts en direction de son peuple, en se déplaçant pour venir discuter avec les sinistrés de Fukushima par exemple. Favorable à une réconciliation avec la Chine et la Corée du Sud, il est parvenu à se positionner comme une figure libérale au sens anglo-saxon, c’est-à-dire plutôt à gauche. Sur un plan politique et institutionnel, il a réussi à changer le rôle et la fonction de l’empereur.

Les raisons de l’abdication d’Akihito sont principalement d’ordre médicales : en 2016, il s’inquiétait « de la difficulté à remplir [ses] fonctions en tant que symbole de l’État » en évoquant des « limites physiques » de plus en plus importantes. Limites auxquelles s’ajoutent de nombreuses opérations : tumeur à la prostate en 2003, pontage coronarien en 2012 et pneumonie un an plus tard.
Mais outre ses problèmes de santé, on retrouve un certain jeu politique derrière la décision du désormais ex-empereur japonais. Il se sent vieillir et voit un gouvernement qui veut renforcer l’idée que le Japon est un État à part entière avec un chef et une armée capable de faire la guerre. Il souhaite ainsi sans doute également permettre à quelqu’un de plus jeune de prendre le relais pour ne pas se retrouver dans une position de vulnérabilité.

Reiwa – le présent

Annonce de la nomination de l’ère Reiwa par le gouvernement japonais – © Euronews

En remplaçant son père le 1er mai, Naruhito est devenu le 126e souverain du pays dont l’avènement marque un nouveau changement d’ère pour le Japon. Avec ce remplacement à la tête de l’archipel, l’ère Heisei s’est close pour laisser placer à l’ère Reiwa. Le principal changement pour les citoyens est à retrouver du côté de la datation car si les Japonais utilisent le calendrier grégorien depuis 1868 et l’ère Meiji, tous les documents publics et officiels suivent la chronologie impériale en cours, désormais datés dans l’an 1 de l’ère Reiwa. Et les aspects concrets du changement d’empereur s’arrêtent déjà là. Pour autant, la symbolique garde toujours beaucoup d’importance dans la vie politique japonaise.

Le choix du nom de la nouvelle ère n’est donc évidemment pas anodin : Reiwa est composé des signes « Rei » (calme) et « Wa » (paix) et pourrait se traduire par « harmonie ordonnée » mais le gouvernement japonais a préféré l’expression « belle harmonie ». Comme l’empereur a été dépossédé de la majorité de ses pouvoirs, la Maison impériale avait interdiction d’émettre un avis public sur ce choix, bien qu’ils aient été consultés. C’est donc le Premier ministre Shinzo Abe qui s’est exprimé sur l’appellation impériale qui signifierait en version longue « la naissance d’une civilisation où règne une harmonie entre les êtres » et qui restera pour l’éternité.
En citant deux vers de la poésie japonaise (« Quand les coeurs sont en harmonie, La culture peut fleurir »), le chef du gouvernement a clairement marqué la symbolique nationale d’un tel choix. Les ères impériales sont traditionnellement toujours empruntées à la littérature chinoise (base de l’écriture japonaise), or « Reiwa » est une expression issue d’un poème de la première anthologie littéraire japonaise qui date de l’an 760. Cette revendication relève de la volonté de marquer l’indépendance culturelle de son pays vis-à-vis de son voisin, une affirmation peu étonnante quand on connaît ses positions diplomatiques : il appelle régulièrement à renforcer les défenses militaires de son pays face à la Chine avec qui il se dispute le sort de plusieurs îles situées en mer de Chine orientale. En plus de se déclarer « fier de la longue histoire du Japon », Shinzo Abe entend célébrer l’avènement du « printemps » (politique, national, social) avec le début de cette nouvelle ère : « Le printemps vient après l’hiver sévère, ce nom de Reiwa veut marquer le début d’une période qui déborde d’espoir. »

L’incapacité pour l’empereur de se prononcer n’est pas un problème pour le peuple japonais puisqu’il n’existe aucune remise en cause autour des fonctions impériales. Les seuls débats que l’on peut dénombrer concernent la question des femmes sur le trône, soit la possibilité d’une impératrice, ce qui n’est pas possible en raison du régime patrilinéaire en place depuis l’ère Meiji. D’ailleurs, le fait que les deux souveraines les plus récentes soient d’origine roturières n’ont pas directement modifié le fonctionnement de la famille impériale mais les choses pourraient indirectement changer : l’institution impériale les a forcées à s’adapter à son fonctionnement extrêmement pesant, au point de presque les briser mentalement. Toutes deux ont connu des moments extrêmement difficiles et le nouvel empereur a déjà déclaré plusieurs fois le regretter. Le fait que Naruhito et Masako soient plus ouverts sur le monde pourrait permettre une évolution de l’institution impériale.

Naruhito – le futur

Naruhito, nouvel empereur, et sa femme Masako – © Reuters

Né le 23 février 1960, le nouvel empereur fut le premier prince à grandir sous le même toit que ses parents au lieu d’être élevé par des précepteurs. Il a en outre étudié pendant deux ans à l’Université d’Oxford dans les années ’80 après avoir obtenu un diplôme en histoire au Japon. Il a ainsi pu se libérer quelques temps de certaines rigidités de la vie impériale de son pays, se mêlant aux autres étudiants ainsi qu’à la famille royale britannique. Il parle d’ailleurs encore de cette époque avec émotion. En 1993, il épouse Masako Owada, née en 1963 dans une famille de diplomates et formée dans les Universités d’Harvard et d’Oxford. Parfaite polyglotte, elle renonce alors à sa carrière diplomatique prometteuse pour entrer dans la famille souveraine mais elle supporte mal l’existence soumise aux règles strictes de l’Agence de la Maison impériale.
Dans ce contexte d’ouverture internationale, Naruhito va devoir maintenir un équilibre entre les traditions d’une institution millénaire et sa volonté de rapprocher la famille impériale de la réalité du monde tout en protégeant son épouse mal à l’aise dans ce carcan.

Fondamentalement, on retrouvera une grande continuité entre le père et le fils mais ces dernières années le prince héritier a fait une série de commentaires sur son ex-future fonction : « Ne vous attendez pas à ce que je sois la copie carbone de mon père. Les défis du Japon vont changer. » Akihito a passé une bonne partie de sa vie à prêter son immense prestige aux Japonais les plus faibles et Naruhito compte aller plus loin puisqu’il veut s’attaquer à l’accès à l’eau propre et potable, fléau qui touche la communauté internationale cette fois. Une approche plus mondiale qui colle parfaitement avec la formation et la mentalité de son épouse Masako qui pourrait peut-être enfin trouver de quoi s’épanouir au Palais. Après avoir subi une pression énorme pour avoir un fils, le stress qu’elle a enduré s’est encore accentué lorsqu’elle a accouché d’une fille en 2001, la princesse Aiko, seule enfant du couple. Trois ans plus tard, la Maison impériale révélait qu’elle était sous traitement pour « troubles de l’adaptation » quasiment depuis son mariage et Naruhito a appelé à « de nouvelles obligations impériales » adaptées à l’évolution de la société. Tout en rappelant que « son ancienne carrière et sa personnalité ont été en quelque sorte niées », le nouvel empereur a récemment donné des nouvelles plus rassurantes sur la santé de sa femme et annoncé qu’elle « remplira ses obligations de façon progressive. »

Âgé de 59 ans, Naruhito a déjà fait part de sa préoccupation sur la façon d’assumer le rôle passé du Japon, tout comme l’a fait son père. En 2015, il avait ainsi jugé « important, alors que le souvenir va s’effacer [que les Japonais] regardent humblement » les décennies antérieures sans occulter les exactions de l’armée impériale pendant la première moitié du XXe siècle. Il avait également souhaité que « les générations qui ont connu la guerre transmettent correctement, à celles qui ne l’ont pas subie, l’expérience tragique vécue par le Japon et le chemin qu’il a pris dans l’Histoire. » Il a enfin exprimé sa volonté d’être « proche du peuple et de partager ses joies et ses peines » tout comme l’empereur et l’impératrice sortants.
De l’autre côté de l’échiquier politique, Shinzo Abe est aujourd’hui à la croisée des chemins en matière économique. Pour sortir son pays de la crise, il a appliqué des thérapies de choc de 2012 à 2017, dévaluant massivement le yen et doublant le taux de TVA. Si il a été réélu en 2017 et est même devenu en 2018 le Premier ministre à la plus grande longévité, il connaît désormais une défiance galopante et sa cote de popularité a chuté à 31% (pour 72% en 2012-2013). Depuis un an, plusieurs scandales viennent entacher son mandat : il est soupçonné de favoritisme dans l’attribution d’une faculté vétérinaire et une enquête est ouverte pour le financement présumé illégal d’une de ses campagnes électorales. De plus, il veut rompre avec la Constitution de 1947 qui empêche toute stratégie de défense militaire, ce qui crée de vives tensions entre révisionnistes et pacifistes.
Face à son Premier ministre, le nouvel empereur pourrait avoir une carte à jouer. Officiellement, il n’a aucun pouvoir mais il peut parler et ne s’en prive pas. Si Shinzo Abe espère un « printemps » électoral, Naruhito milite avant tout pour changer sa propre institution : il veut ainsi limiter le nombre de cérémonies impériales et entend le Japon à l’étranger à la manière de la famille royale anglaise. Il veut également modifier la loi du succession pour permettre à sa fille d’accéder au trône à sa suite. Le fait qu’il ait appelé en 2015 les générations qui ont vécu la Seconde guerre mondiale à transmettre « correctement » n’est pas anodin, c’est une discrète prise de distance des tendances révisionnistes, frôlant le négationnisme, de Shinzo Abe.

Depuis la révision de la Constitution d’après guerre, l’empereur ne possède plus de pouvoirs au gouvernement mais il peut transmettre des messages symboliques. Si Akihito avait axé ses initiatives sur la défense de la paix et des valeurs démocratiques, Naruhito pourrait peser sur les questions environnementales, et plus spécifiquement celles liées à l’accès à l’eau. Le sujet le passionne et il s’est déjà investi en tant que prince héritier. Son éducation fait qu’il parle plusieurs langues, il est très ouvert sur le monde et pourrait dès lors avoir une action hors de l’archipel. Ses multiples prises de position ambitionnent une modification du fonctionnement de la Maison impériale et entendent prendre de l’ampleur dans le jeu diplomatique asiatique.

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