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Rayon crampons au féminin, les mentalités ont encore du mal à évoluer. Alors entre clameur et ola, on va d’abord inverser les rôles, juste une fois, juste histoire de déranger. Ce soir, c’est jour de match! Une occasion pour les messieurs de se rendre à la cuisine et de faire la vaisselle pendant que les femmes se réservent une place de choix dans le canapé. La Coupe du monde féminine de football démarre ce vendredi soir, par France – Corée du Sud, un match disputé au Parc des Princes. Le 4e plus grand stade du championnat de France, à guichet fermés, pour un match retransmis en direct sur TF1. C’est dire à quel point l’évolution est importante : finalement, il y a pas mal de chemin parcouru en peu de temps pour apporter au football féminin une visibilité qu’il mérite. Attention! Même si on constate une évolution, l’égalité de traitement est encore loin d’être atteinte. L’inégalité entre les hommes et les femmes n’est pas prête à se résorber dans le football et il y a encore une kyrielle d’efforts à faire pour que le football féminin devienne aussi médiatisé que son pendant masculin.

Ces dernières semaines, on assiste à un flot de polémiques plus ridicules les unes que les autres sur cette fameuse inégalité de traitement. Tout part de France, et de Clairefontaine plus précisément, où l’Équipe de France féminine a dû laisser sa place aux Bleus qui débarquaient pour préparer leurs matchs internationaux. Si l’entraîneuse nationale a tenté de minimiser l’affaire, celle-ci s’est rapidement muée en polémique et il faut dire que la situation est réellement scandaleuse. Mais depuis, une autre polémique n’a cessé d’enfler et nos si beaux médias traditionnels ont versé dans l’hypocrisie pour suivre le mouvement : l’inégalité « salariale » des primes entre les Coupe du Monde féminine et masculine. Oui, il faut parler d’hypocrisie car s’offusquer d’une inégalité « parce que ce sont des femmes » est ridicule, l’inégalité salariale ne provient pas d’une question de genre. Alors disons le tout de suite, on ne considère par normal que des femmes gagnent moins que des hommes, il est juste « normal » que, dans la conjoncture actuelle, le football féminin soit moins bien payé. On ne parle ainsi pas d’une normalité de valeurs ou d’idéologie mais d’une normalité de faits.

Mais donc, pourquoi est-il normal que les joueuses soient moins bien payées? Rappelons d’abord rapidement les fameux chiffres qui ont lancé cette polémique : la FIFA versera 30 millions d’euros de primes aux 24 équipes de la Coupe du Monde féminine de 2019 alors que 400 millions avaient été accordées aux équipes masculines en 2018 en Russie. Comment expliquer une telle différence? Tout simplement par l’aspect économique du sport : le football féminin rapporte beaucoup moins d’argent que son pendant masculin. En termes de ventes de tickets, de ventes de vareuses mais surtout de droits tv et de sponsoring, le foot féminin est beaucoup moins vendeur. Elles rapportent donc beaucoup moins et « valent » malheureusement moins également. Dans l’idée purement économique, il est donc normal qu’elles gagnent moins mais de manière statistique plus encore : si elles venaient à rapporter 70 millions d’euros à la FIFA, il est juste économiquement impossible qu’on leur en verse 100 millions. Elles sont, comme n’importe quel autre catégorie de n’importe quel autre sport, payées selon l’enveloppe qu’elles rapportent. Il est évident qu’on ne peut pas les payer avec de l’argent qu’on n’a pas. Et ne venons pas dire que « la FIFA a beaucoup d’argent, ils n’ont qu’à les payer plus, ça ne va pas les ruiner », la FIFA est une entreprise et son but est donc de gagner de l’argent avant tout, elle ne va donc jamais payer plus que nécessaire car cela nuirait à son objectif d’entreprise.

On viendra plus tard sur les solutions à adopter pour que cette normalité économique tende à disparaître mais il est encore temps de revenir sur certains arguments entendus lors de ces fameux « débats » sur le déséquilibre salarial entre les deux pendants footballistiques. Dans un article de la rtbf, la journaliste, en parlant du fait que la majorité des joueuses du championnat belge ne parviennent pas à vivre de leur sport (une triste réalité au demeurant), nous gratifie d’une métaphore aussi provocatrice que pleine de non-sens : « c’est un peu comme si Eden Hazard devait faire une journée de boulot avant de pouvoir aller s’entraîner et jouer. » Outre le fait qu’elle compare le meilleur joueur belge actuel et futur joueur du plus grand club du monde avec Anaelle Wiard, une joueuse dans la moyenne qui n’a que très peu franchi les frontières de notre championnat féminin, cette comparaison n’a aucun sens. Il est tout à fait logique qu’un des sportifs les plus médiatisés du sport le plus médiatisé puisse vivre de son sport et qu’une sportive loin d’être la plus médiatisée d’un sport loin d’être le plus médiatisé ne le puisse pas (même si on peut se lamenter du statut non-professionnel de ce sport, mais ce n’est pas la même question). Et prendre le joueur masculin le plus connu (Eden Hazard étant le Diable Rouge le plus médiatisé et admiré) et une joueuse féminine qui n’est pas la plus connue (Anaelle Wiard ne fut pas la meilleure ni la plus médiatisée des joueuses belges lors de sa carrière) c’est mettre une question de genre là où il n’y en a pas. Ce n’est pas parce qu’Eden Hazard est un homme et qu’Anaelle Wiard est une femme que leurs situations sont différents, c’est parce qu’il pratique un sport plus médiatisé (et qu’il est l’un des meilleurs de ce sport) et plus vendeur et c’est tout. Il faut absolument arrêter cette systématique opposition dans les médias entre hommes et femmes quand la situation n’a rien à voir.

Dans le même article, Virginie Nguyen, membre du collectif HUMA qui « met en lumière des personnes invisibles », tend à remettre en question la sémantique féminine du football. Selon elle, il ne faudrait pas parler de « foot féminin » (joueuse, entraîneuse, gardienne, attaquante, etc) si il s’agit du même sport pour les hommes et pour les femmes. Et pour illustrer son propos, elle prend l’exemple du tennis : « le tennis, c’est le tennis. » Ouais enfin peut-être faudrait-il lui rappeler que l’on parle d’un tennisman et d’une tenniswoman, ce qui annule donc totalement l’exemple de sa théorie (qui en soi, elle, n’est pas ridicule et tient même la route, pourquoi faudrait-il opposer hommes et femmes d’un même sport?, mais critiquer quelque chose en donnant un exemple similaire à ce que l’on critique ça n’a aucun sens). Si on va même plus loin, on notera que l’organisation masculine du tennis se nomme ATP, soit Association of Tennis Professionnals, et que son pendant féminin s’appelle WTA, soit Women’s Tennis Association : rien que dans le nom, on fait comprendre que le tennis masculin est avant tout « professionnel » tandis que le tennis féminin est avant tout « féminin ». Ouais finalement le tennis c’était vraiment pas le bon exemple. Définitivement, la théorie est plutôt une bonne idée mais s’il-vous-plait, prenez des exemples cohérents et logiques et pas des exemples de façade juste pour dire « oui mais là c’est équitable parce qu’on dit le tennis en général ». Si on veut critiquer une opposition, on ne donne pas un exemple basé sur cette même opposition, sérieusement.

Que faire donc pour tenter d’endiguer cette inégalité de visibilité, de médiatisation, d’économie et donc de salaire? Travailler sur l’image du sport et les clichés habituels : non le football n’est pas un sport de « mecs » tout comme la danse n’est pas un sport de « filles », rien que ça c’est déjà le minimum non? Pourtant quasi aucun média ne le fait, mais ils viennent tous derrière s’insurger de cette inégalité de traitement. Hypocrisie ou schizophrénie? Investir massivement dans des infrastructures, des soutiens au développement et des processus de professionnalisation sont également de bonnes mesures à mettre en place pour permettre au sport de gagner en régularité et en légitimité. Valoriser les championnes sportives afin de permettre aux jeunes filles de pouvoir s’identifier à des modèles ou même intégrer que non, il ne s’agit pas d’un sport de « mecs ». Soutenir les académies et les structures de développement comme la Girls Foot Academy, un projet lancé en 2018 qui vise à accompagner les sportives pour ne plus qu’elles se sentent livrées à elles-mêmes. Pourquoi ne pas également organiser les compétitions masculines et féminines en même temps comme c’est le cas aux Jeux Olympiques ou en tennis (voilà, ici le tennis est un exemple pertinent) par exemple? Cela amènerait automatiquement une énorme hausse de visibilité pour la partie féminine de la compétition, permettant ainsi de casser de nombreux clichés et donc d’en garantir cette hausse de visibilité (car le risque de cette Coupe du Monde féminine, c’est que beaucoup de monde la regarde puis ne suive pas le mouvement et que le football féminin retombe dans « l’anonymat »). Dernier exemple à souligner, celui de Jimmy Durmaz : l’international suédois a décidé de reverser à la fédération féminine ses primes perçues lors de sa campagne qualificative pour l’Euro 2020. Ça c’est un très beau geste qui permet, en plus, de mettre en lumière le manque de moyens côté féminin calmement sans rentrer dans des débats interminables, bravo.

Que retenir donc de tout ça? Premièrement, qu’il est économiquement normal qu’il existe une inégalité salariale entre deux sports qui ne rapportent pas du tout la même chose et ne comportent ainsi pas du tout la même enveloppe. Deuxièmement, qu’il serait temps d’arrêter de continuellement jouer sur cette opposition hommes-femmes si on veut la faire disparaître, prendre des exemples qui ne reposent que sur la question de genres sont également évidemment à bannir. Troisièmement, qu’il serait temps que les médias arrêtent de jouer les saintes nitouches choquées de ces inégalités alors qu’ils y participent grandement en n’offrant pas la visibilité nécessaire, qu’ils se retroussent les manches et qu’ils mettent plus en avant ce qu’ils critiquent aujourd’hui. Quatrièmement, que les solutions pour la réduction de ces inégalités existent mais qu’il faut décider de les mettre en oeuvre. En attendant que nos hautes instances décident si oui ou non ils veulent rester dans cette situation figée ou s’engager dans le chemin du progressisme, nous on va tranquillement allumer notre télévision vers 20h45 et se mater ce France – Corée du Sud qu’on espère annonciateur d’un beau tournoi.

One Reply to “Édito | L’inégalité salariale du football féminin est (malheureusement) « normale »”

  1. Belle analyse car les inégalités entre hommes et femmes existent et il faut les combattre mais opposer les genres sur tout est effectivement contre productif ! Que le chemin est encore long 😪

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