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On le sait peu dans nos contrées mais la Norvège et les États-Unis possèdent une histoire commune : comme l’Oncle Sam, le pays des Fjords fut le théâtre d’une Ruée vers l’or, noir cette fois. Puits pétrolier de l’Europe, les Scandinaves ont pourtant récemment choisi de ne plus exploiter leur richesse. Explications.

Chez nous, le dicton veut qu’en avril on ne se découvre pas d’un fil. Les Norvégiens doivent l’ignorer. Le week-end du 6-7 avril, et après plus de deux ans de blocage, le pays scandinave a renoncé à un pan important de son économie, l’exploitation de pétrole. Le parti travailliste au pouvoir a ainsi retiré son soutien au projet de forage pétrolier au large des îles Lofoten et décidé que cette réserve naturelle resterait protégée. D’abord favorable, le premier parti du pays a finalement changé d’avis sous la pression grandissante de l’opinion publique. Un coup dur assuré pour les compagnies pétrolières qui se disent « tristes et déçues » mais également pour les syndicats qui ont exprimé leur mécontentement.

Assez méconnu chez nous, le puits de l’or noir scandinave était une plaque tournante du marché mondial et le fonds pétrolier norvégien était, jusqu’à cette décision politique historique, le plus important du monde. Le pays avait pourtant déjà diminué ses investissements dans les énergies fossiles entre 2014 et 2016, après avoir été directement impacté par la chute des cours du pétrole.

Les îles Lofoten, une mine d’or (noir)

Un bateau de pêche dans un port des îles Lofoten

Au large des côtes norvégiennes, la réserve naturelle des îles Lofoten s’érige comme l’une des merveilles de la Norvège et fait la renommée touristique du pays. Mais depuis quelques années, elle faisait les yeux doux aux exploitants pétroliers puisqu’elle abriterait entre un et trois milliards de barils de pétrole sur ses flancs maritimes.

En refusant l’ouverture des îles Lofoten à l’exploitation des hydrocarbures, le pays renonce ainsi à 65 milliards de dollars et pose un réel défi économique. Les compagnies pétrolières nationales, dont le plus grand producteur Equinor ASA, avaient en effet déclaré que l’accès aux îles était nécessaire pour permettre au pays de maintenir son niveau de production. On le sait peu de par chez nous mais la Norvège est en réalité le quatorzième producteur mondial de pétrole. Cette production représente, avec le gaz, un tiers de ses exportations et emploie près de 6% de sa population active (seuls les Émirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar recueillent plus d’hydrocarbures par habitant).
Le pays garde malgré tout une image d’État « vert » puisque près de 95% de ses besoins sont couverts par l’énergie hydroélectrique. Le pétrole est en très grande majorité exporté et ne profite pas à l’intérieur du pays, il s’agit d’un business extérieur.

Des prétentions écologiques à la hausse

La réserve naturelle des îles Lofoten

Ce sont justement ses prétentions écologiques qui ont « forcé » la Norvège à repousser les avances financières du pétrole. L’archipel des îles Lofoten abrite une partie de la plus grande barrière de corail en eaux froides du monde, l’une des plus vulnérables de la planète. L’exploitation de ses sols sous-marins aurait représenté un immense danger pour la biodiversité de la région, indispensable à l’équilibre maritime de toutes les côtes ouest du continent européen. Le plus grand récif corallien d’eaux froides abrite en effet baleines, morues et harengs en nombre mais également la plus grande colonie d’oiseaux de mer d’Europe. Ainsi, près de 70% de toutes les espèces de poissons capturés dans les mers de Barents et de Norvège utilisent cette merveille aquatique comme nurserie, fournissant nourriture en masse pour les phoques et les baleines.

Depuis deux ans, le débat autour des îles Lofoten avait été repoussé grâce à des compromis politiques mais la forte remise en cause, par la population norvégienne, des implications de l’exploitation pétrolière en matière de pollution et de réchauffement climatique a finalement classé l’affaire. Les environnementalistes n’ont également cessé de rappeler qu’une telle exploitation était incompatible avec la volonté du pays de respecter les accords climatiques de Paris puisqu’il s’agit d’une énergie fossile.

L’illusion économique du pétrole

Plateforme de forage de pétrole en bords de mer

Mais les objectifs climatiques ne furent pas les seuls dans la prise de décision des pouvoirs politiques. Selon le ministère des Finances, la volonté de désengagement des hydrocarbures trouve également son origine dans un intérêt économique et doit, à terme, réduire la vulnérabilité du pays face aux fluctuations des cours de l’or noir. À ce titre, le fonds pétrolier (estimé à près de 882 milliards d’euros) sera désormais employé à l’investissement dans les énergies renouvelables, principalement des fermes à éoliennes et des centrales solaires.

L’exploitation des îles Lofoten aurait en outre menacé de ruiner le tourisme de la région. L’archipel est réputé pour sa spectaculaire beauté et attire chaque année un million de touristes. Construites au plus proche de la côte, les plateformes de forage auraient été visibles du rivage et auraient gâché le paysage. De plus, les infrastructures et la logistique des Lofotens sont peu développées et la remise à niveau nécessaire à l’implantation des plateformes aurait nécessité de gros investissements difficiles à rembourser au vu de l’instabilité des cours de l’or noir. L’argument économique avancé par les pro-pétrole se voit ainsi fameusement remis en question. Dernier point enfin, c’est l’Europe qui représente la plus grande partie du marché pétrolier norvégien, or l’Union tente elle-même de diminuer son recours aux énergies fossiles.

Cette décision politique crée désormais un précédent et le secteur pétrolier norvégien craint que ce rejet ne prenne plus d’ampleur encore. En aval, c’est toute l’exploitation des hydrocarbures en mer de Barents qui pourrait être remis en question, soit le secteur d’activité principal de toutes ces grandes entreprises. Les géants du pétrole scandinave redoutent également une remise en question progressive de l’ensemble du secteur, comme l’augmentation des taxes pétrolières.

Aurore boréale dans le ciel des îles Lofoten

Début avril, la Norvège a sans doute pris l’une des décisions les plus importantes de son histoire récente en se détachant de son exploitation pétrolière. En s’écartant des énergies fossiles, elle a tourné le dos au coeur même de son économie car, même si elle rapporte énormément, l’industrie pétrolière produit, à elle seule, près de 53% des émissions de CO2 du pays.
Ce changement stratégique s’annonce comme un tournant majeur pour le pays des Fjords qui s’apprête sans doute à quitter son statut de pays parmi les plus riches du monde. Malgré l’opposition farouche des syndicats et le mécontentement de tout un secteur d’activité, le voisin du Danemark sait qu’il ne faut pas écouter les sirènes.

One Reply to “Pourquoi la Norvège a renoncé aux 65 milliards du pétrole”

  1. Enfin un état qui a le sens des responsabilités et qui pense à l avenir à long terme. À mediter

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