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14 octobre 2018, les Belges votent pour les communales. 16 juin 2019, les Chestrolais (habitants de Neufchâteau) votent pour leur commune. Six mois d’écart entre l’élection officielle et la (ré)élection effective dans cette commune de notre région luxembourgeoise. Six mois durant lesquels Dimitri Fourny, bourgmestre sortant, a fait campagne sans aucune honte malgré son inculpation pour fraude électorale. Car si on revotait en cette mi-juin à Neufchâteau, c’est parce que son homme fort aurait tenté de falsifier les résultats.

La fuite vient d’un membre de la direction du home Le Clos des Seigneurs qui s’interroge alors sur le fait que les convocations de certains résidents du home aient été détournées et livrées à une conseillère du CPAS et de l’entourage de Dimitri Fourny. Elle les aurait ensuite remises dans les mains de proches du bourgmestre. La déclaration fait grand bruit et une enquête judiciaire est ouverte. Elle dénombrera 57 procurations qui poseraient problème mais seules (ceci est un euphémisme) 21 d’entre elles sont finalement qualifiées de fausses. 21 personnes (dont 7 de la famille du bourgmestre) sont immédiatement inculpées pour des faits qualifiés de faux en écriture et usage de faux, abus de confiance, abus de faiblesse de personne en situation de vulnérabilité et participation à une association de malfaiteurs. Tout de suite, on renifle le bon gros dossier, qui devrait fortement embarrasser l’homme politique concerné. Mais qu’à cela ne tienne, où il n’y a pas de gêne, il n’y a pas de plaisir : plutôt que de se mettre en retrait le temps de l’enquête, Dimitri Fourny annonce qu’il se représente en juin et que cette affaire n’a aucun lien avec sa politique.

On se dit alors que la nouvelle tenue de l’élection et l’inculpation de certains de ses proches ont fait comprendre le message au bourgmestre. Mais pas du tout puisqu’il invite tous ses citoyens à l’inauguration du nouveau centre de loisirs sur le Lac de Neufchâteau, moins de 48h avant le scrutin, et qu’il promet d’y « payer un verre » à toutes les personnes présentes. Cette invitation est considérée comme illégale par l’opposition car elle serait contraire au Règlement des Dépenses Électorales du gouvernement Wallon dans le sens où la tournée payée par le bourgmestre peut être considéré comme un cadeau fait aux électeurs (don interdit durant la campagne). Pourtant, personne ne porte plainte comme il s’agit d’une habitude pour Dimitri Fourny et qu’il n’a jamais été inquiété par la justice belge à ce propos.

Dimitri Fourny, bourgmestre sortant de Neufchâteau, soupçonné de fraude électorale – © Le Soir

En accumulant les bévues et les entraves à la démocratie, il est maintenant évident que le politicien a franchi les limites de la justice et que la population de Neufchâteau a compris la leçon. Eh bien pas du tout. Quelques jours avant le nouveau scrutin, plusieurs médias se sont rendus auprès des Chestrolais pour leur demander si les déboires de leur bourgmestre leur avait fait changer leur vote. Petit florilège des réponses apportées : « C’est malheureux mais on n’y peut rien, nous on n’a rien à voir avec cela », « La commune a quand même fait du bon boulot pendant six ans, il a fait construire un rond-point », « Il a peut-être fraudé mais je n’ai jamais eu à me plaindre de son mandat » et la cerise sur le gâteau « Mon job c’est d’être citoyenne, pas d’être juge »… Que peut-on donc en conclure? Qu’un homme politique peut tricher, détourner et faire entrave à la démocratie si il construit une route, un rond-point, un casse-vitesse ou qu’il plante un arbre. Et surtout que ce n’est pas à la population de juger si oui ou non il mérite d’être élu… Soit on a raté un épisode soit il faudrait sérieusement éduquer politiquement la population belge. À ce rythme là, un dictateur prendrait le pouvoir qu’on aurait rien à en dire puisque notre rôle c’est d’être « citoyen et pas d’être juge ».

Vous l’aurez compris, Dimitri Fourny a « logiquement » remporté l’élection de ce 16 juin. Avec 2.220 voix, sa liste « Agir ensemble » décroche 9 sièges, tout comme la liste Pour Vous de son adversaire Yves Evrard qui a récolté 2.132 voix, et gagne en termes de votes. Alors comme cela, on peut se dire que l’écart est minime, que les suspicions de fraude ont quand même redistribué les cartes, mais que neni! L’écart entre les deux listes est sensiblement le même que lors du scrutin de 2012, qui avait vu Dimitri Fourny accéder à l’hôtel de ville. Seule différence : la troisième liste, baptisée La Troisième Piste, a cette fois décidé d’apporter son petit siège à Yves Evrard qui récupère le trône qu’il avait laissé il y a six ans.
Le scrutin et la campagne terminés, le volet politique et électoral est désormais clos mais Dimitri Fourny n’en a pas fini avec cette affaire puisque c’est maintenant le volet judiciaire qui va s’ouvrir. Pour rappel, le bourgmestre sortant n’est plus député et ne jouit donc plus de son immunité parlementaire.

Si la nouvelle tenue de cette élection communale a fait grand bruit sur le territoire belge, il faut quand même avouer qu’on a vu peu de gens s’émouvoir ou se révolter des raisons de ce report. Plus grave encore, force est de constater que la population chestrolaise n’a absolument pas tenu compte de cette inculpation pour fraude électorale (il faut bien se rendre compte qu’on a privé certains résidents de leur voix/avis pour leur faire voter quelque chose qu’il ne voulait pas voter, on est plus dans la dictature que dans la démocratie là quand même, même en Chine on ne va pas aussi loin) et qu’elle la considère plus minime que la mise en place d’un rond-point par exemple.

Panneau routier néo-zélandais, parfait exemple de la situation belge

Évidemment cette affaire ne concerne que la commune de Neufchâteau mais elle est tellement emblématique de l’esprit et de la mentalité politiques en Belgique. Tout le monde ne cesse de se plaindre des mêmes formations et des mêmes hommes politiques depuis près de 20 ans mais ce sont toujours ces mêmes formations et ces mêmes hommes politiques qui récoltent le plus de voix et qui siègent. Disons le, même si cela doit fâcher, la population belge est hypocrite et lâche quand il s’agit de poser des actes. Il ne s’agit pas de râler, de critiquer et de se plaindre dans le vide mais de plier une fois dans l’urne : soit on se plaint, on en a vraiment marre et on va jusqu’au bout en « pariant » sur une autre voie (parti, politicien, voie politique,…) soit on ne fait rien, on ne change rien mais on ne se plaint pas. Attention, il n’est pas question de retourner le pays mais d’être cohérent avec soi-même. Tout n’est que suite logique : si les partis et politiciens ne changent jamais, comment veut-on que les choses changent? Pourquoi ces mêmes personnes décideraient finalement d’un coup de changer leur fusil d’épaule? Il n’y a absolument aucune raison qu’elles le fassent. Et ce ne sont pas les manifestations ni protestations de la population qui les feront bouger puisque de toute façon, peu importe l’ampleur de ces manifestations et protestations, la population ne fait que continuer à voter pour eux. Il suffit qu’ils sortent une ou deux phrases un peu longues et bien tournées pour enfumer tout le monde qui leur court à nouveau dans les bras dès qu’ils lèvent le rideau de l’isoloir.

Soyons lucides : si la Belgique ne bouge pas, ne change pas et ne progresse pas, c’est avant tout de la faute de sa population qui crie au changement mais refuse le changement. Si la Belgique veut du changement, cela passe avant tout par un changement de sa classe politique, par un changement de mentalité (arrêtons de tout voir uniquement à court terme) et par un changement personnel. En Belgique, on veut bien le changement, mais seulement si c’est au voisin de changer. Oui le changement c’est compliqué, oui le changement cela peut faire peur, oui le changement c’est devoir faire un effort mais si on pleure au changement pendant si longtemps, il faut surtout être cohérent avec soi-même. Sans doute, le changement sera un peu plus contraignant au début, mais c’est sur la durée que s’organise et se fait ressentir le changement (on en revient encore à cette question de vision à court terme/vision à long terme). Il est désormais temps d’être logiques, honnêtes et objectifs : soit on veut du changement et on fait en sorte qu’il ait lieu même si on quitte un peu nos certitudes, soit on en a peur mais on ne se plaint pas/plus de ne rien voir changer si on n’est pas capable de franchir le pas.

En clair, voulons-nous rester des Chestrolais, qui préfèrent réélire un bourgmestre qui aurait fait entrave à la démocratie et falsifié le vote de ses citoyens, ou devenir une « Troisième Piste », qui se prend en main et refuse de coopérer avec ceux qui trichent? Tout l’enjeu de l’avenir de notre pays réside dans cette question.

One Reply to “Édito | Élections à Neufchâteau, ou l’immobilisme belge”

  1. Parfaite analyse de l immobilisme en Belgique. A se demander de quoi les gens ont peur. Ou est le problème à essayer autre chose si l on n est de toute façon pas content de ce que l on a pour le moment ? Je me pose la question et je n ai toujours pas trouver la réponse.

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