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© Armend Nimani – AFP

Appelé à se réunir ce 6 octobre, le peuple kosovar a choisi la voie de la révolte par les urnes. Fatigué par l’interminable tension avec la Serbie, il a rejeté l’ancien système conflictuel pour se tourner vers un avenir plus modéré. Ce changement pourrait-t-il profiter à l’Union européenne?

Proclamé indépendant depuis 2008, le Kosovo était dirigé depuis lors par ses libérateurs, les anciens commandants de l’Armée de Libération du Kosovo (UCK). Des révolutionnaires qui n’avaient pas perdu le goût de la révolte et ont toujours préféré la confrontation au dialogue dans leur relation tendue avec l’ex-vaisseau mère serbe. Mais tout ça, c’est désormais du passé. Parce que c’est justement pour rompre avec le passé qu’une vague de « dégagisme » a balayé ceux qui monopolisaient la scène politique depuis la fin de la guerre.

Des élections sur fond de guerre, encore et encore

Graffitis serbes au Kosovo © Euronews

L’histoire de la république kosovare n’aurait normalement pas du consacrer ce renouveau puisque les prochaines élections législatives étaient prévues pour 2021 dans ce petit pays d’1,8 millions d’habitants. Mais le passé sulfureux du Premier ministre Ramush Haradinaj en a décidé autrement. Fin juillet, il est convoqué par le Tribunal spécial kosovar qui le soupçonne de crimes de guerre durant le conflit qui a parachevé la désintégration de la Yougoslavie. Les allégations portent sur la torture et la mise à mort de dizaines de civils serbes détenus par son groupe de l’époque, les Aigles noirs. Il démissionne. Sa majorité est incapable de se maintenir et des élections anticipées sont convoquées.

Mais comme rien n’est bon sans exagération, il s’est représenté. Pourtant, l’heure du changement avait sonné aux portes du pays et l’opposition a raflé la mise. Le duo victorieux se compose du parti nationaliste Vetëvendosje (qui se présente aujourd’hui comme de centre-gauche) du controversé Albin Kurti et de la LDK (centre-droit), conduite par Vjossa Osmani. Lors de la campagne, les deux partis d’opposition ont promis de lutter contre la corruption et le népotisme. Ils devancent le PDK du président Hashim Thaçi, principal parti de la coalition au pouvoir, tandis que la formation du Premier ministre sortant échoue à la quatrième place.

Faute de majorité absolue sur les 120 sièges à pourvoir (dont dix d’entre eux reviennent à la minorité serbe du pays), les deux vainqueurs devront bâtir une coalition. Condition qu’ils avaient annoncé possible durant la campagne pour écarter les « commandants » du pouvoir. Ces derniers sont rendus coupables, par la majorité de la population, de la profonde crise socio-économique, d’une corruption et d’un clientélisme endémiques et de services publics désastreux.

La chute d’un empire révolutionnaire

© Visar Kryeziu

Ils avaient mené la révolte contre les forces serbes entre 1998 et 1999, dans un conflit qui a fait 13.000 morts. Dix ans plus tard, le Kosovo proclame son indépendance et les anciens chefs de la guérilla albanaise prennent le pouvoir. Le pays est reconnu par plus de cent pays, dont les principales capitales occidentales, mais est encore fermement renié par la Russie, la Chine mais surtout la Serbie qui revendique toujours la tutelle de son ancienne province majoritairement albanaise. Cette déchéance des « combattants » met donc fin à onze ans de pouvoir continu pour ceux qui se sont proclamés comme les libérateurs du joug de la Serbie.

L’enthousiasme populaire qui avait suivi la déclaration d’indépendance du 17 février 2008 est retombé depuis un moment déjà. Un espoir plombé par la faillite systémique du jeune État et rongé par une corruption qui gangrène tant l’administration que l’économie depuis près de 20 ans maintenant. Le vote de ras-le-bol du 6 octobre traduit en réalité la fatigue de l’assommante idéologie nationaliste qui a assuré les différentes victoires du PDK. C’est également la conséquence des mobilisations de masse des Kosovars émigrés en Suisse ou en Allemagne à la recherche d’une vie meilleure. Enfin plébiscité, Albin Kurti se plaignait d’ailleurs il y a quelques années que « ce sont nos électeurs potentiels qui sont les premiers à s’en aller du Kosovo. »

La victoire de l’aigle à deux têtes

C’est le mouvement souverainiste de gauche Vetëvendosje qui a remporté les suffrages, un tournant historique pour le jeune État. Le parti décroche 25,8% des voix contre 24,9% pour la LDK, conduite pour la première fois par une femme, Vjosa Osmani. À 37 ans, celle qui souhaite devenir la première femme à diriger un pays encore très patriarcal a su capter le vote de la majorité de la jeunesse urbaine. Une jeunesse qui aspire à vivre enfin dans un pays « normal » où il ne serait pas nécessaire de prendre la carte d’un parti politique pour trouver un emploi. La jeune juriste espère également mettre un terme à l’exode massif des dernières années en faisant en sorte que le départ à l’étranger n’apparaissent plus comme le seul moyen de s’en sortir.

Mais le grand gagnant du scrutin c’est Albin Kurti, l’emprisonné devenu élu, qui a scandé « L’heure est venue! » en montant sur le podium. Car le vieil adversaire des « combattants » revient de loin. Ex-dirigeant des manifestations étudiantes albanaises des années 90′, emprisonné en Serbie entre 1999 et 2001, celui qui devrait devenir Premier ministre s’est imposé en politique en dénonçant la tutelle internationale qui ne cesse de planer sur le pays de l’aigle à deux têtes. Mais depuis deux ans, il a surtout mis de l’eau dans son vin et relégué au second plan ses revendications d’unification entre Kosovo et Albanie. Il reste pourtant encore très critique envers les politiques néolibérales que suivent aujourd’hui la majorité des pays des Balkans. À peine élu, il a déclaré que « ce qui s’est produit, c’est l’intervention du peuple pour empêcher que l’histoire de notre État ne se termine tragiquement. »

C’est donc un mouvement à deux têtes qui s’est imposé au pays de l’aigle bicéphale. Aux côtés de la gauche revendicatrice du Vetëvendosje, la LDK a quant à elle toujours conservé une ligne plus modérée mais, malgré leurs différences idéologiques, les deux formations n’ont pas d’autre choix que de s’entendre. Car si de nombreux sujets séparent la jeune juriste du charismatique leader étudiant radical converti à la social-démocratie, leur hostilité commune aux « commandants » et l’appel au changement exprimé par les jeunes (qui représentent plus de la moitié des Kosovars) leur a permis de prendre le pouvoir ensemble. Il en va de leur crédibilité auprès des électeurs d’établir une collaboration constructive. Il faudra ensuite s’atteler plus sérieusement encore aux dossiers délicats que sont le nettoyage des secteurs administratif et politique et la reprise de l’incontournable dialogue avec la Serbie.

Une avancée nationale au parfum européen

© ihedn

L’espoir qui émane de ces élections historiques va devoir passer l’écueil des difficultés et mener à bien les grands chantiers qui attendent les nouveaux dirigeants du Kosovo. Le défi sera double pour l’opposition récompensée : ne pas décevoir une population enthousiaste, mais surtout résoudre l’éternel conflit avec la Serbie voisine qui représente l’une des principales sources d’instabilité en Europe.

Et le gouvernement kosovar sait qu’il va devoir répondre aux exigences de l’Union. Américains et Européens ont en effet déjà glissé leur feuille de route, leur marche à suivre aux futurs dirigeants : reprendre de manière urgente les discussions avec Belgrade. Le dialogue est au point mort depuis des mois et la décision serbe de les suspendre tant que resteront en vigueur les droits de douane de 100% mis en place par Ramush Haradinaj et imposés à tous les produits serbes. À l’exception de l’ex-Premier ministre, tous les candidats semblaient prêts, durant la campagne, à renoncer à cette barrière douanière. La question sera déterminante car la communauté internationale ne donnerait sans doute pas son aval à un gouvernement qui n’en ferait pas une priorité.

L’autre sujet qu’il faudra absolument régler concerne l’organisation institutionnelle des secteurs serbes du pays, qui regroupent près de 120.000 personnes. Ces zones ont à nouveau plébiscité la Srpska Lista, branche kosovare du parti au pouvoir à Belgrade qui s’affirme dans les positions du président serbe Aleksandar Vucic, avec 98% des voix dans certaines villes. Si tous les observateurs ont confirmé le bon déroulement du scrutin comme preuve de maturité démocratique, les pressions se sont multipliées dans les secteurs serbes. Lors de la campagne, Aleksandar Vucic a indiqué qu’il était prêt à discuter avec Albin Kurti si il était élu, bien que le leader ait longtemps suscité le rejet de Belgrade qui le considérait comme un adversaire du pays. Une prise de position qui ravit l’Union européenne, avide de clôturer cette source de tension perpétuelle. Cette ouverture serbe est une première pierre à la résolution d’un dialogue de sourds vieux de dix ans, le tout sera de terminer l’édifice.

Longtemps congestionné dans le conflictuel esprit révolutionnaire de ses anciens « combattants », le Kosovo a décidé d’arrêter de s’éterniser sur son passé pour s’occuper de son avenir. En renouvelant entièrement l’administration politique, la jeunesse kosovare a marqué sa volonté de transformer son pays pour lui offrir plus d’opportunités. Lassés de devoir s’exiler pour s’offrir une meilleure vie, les aiglons à deux têtes veulent désormais s’émanciper sur leurs terres. Une volonté telle que l’historique relation conflictuelle avec la Serbie voisine ne semble déjà plus un problème.

Un apaisement des tensions dans les Balkans, inespéré il y a peu encore, permettrait à la région de gagner enfin en stabilité, elle qui tient sa réputation de « Poudrière » de son éternelle versatilité. Une situation de turbulences et d’insécurité à laquelle veulent tout autant mettre un terme les pays concernés que l’Europe entière. Des Balkans durables et pérennes pourraient enfin lancer la région, qui a montré des progrès certains mais encore trop inconstants ou disparates. Et quand le Kosovo sourit à la Serbie, c’est l’Union européenne qui se réjouit.

ALVARRO

One Reply to “Le « dégagisme » kosovar, ou la politique de la page tournée”

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