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En deux semaines, ils ont fait faire marche arrière à un président qui a même dû se plier à leurs conditions. Eux, ce sont les indigènes d’Équateur. Une rareté politique. Partons à la découverte de cette communauté capable de renverser plusieurs gouvernements.

En quelques minutes à peine, Quito a changé. Vides depuis deux semaines à cause du couvre-feu imposé, les rues de la capitale se sont remplies d’un coup. Les drapeaux équatoriens brandis par la foule ont rapidement caché les innombrables débris sur le bitume tandis que les pétards et autres feux d’artifices ont pris le relais des grenades lacrymogènes. L’Équateur vient de sortir de la crise sociale qui le paralysait depuis un peu moins de quinze jours. Et comme souvent, ce sont les indigènes qui ont mené l’orchestre à la baguette.

Un pays secoué mis à l’arrêt forcé

Quito, capitale de l’Équateur

Douze jours plus tôt, le président Lenín Moreno annonce avoir signé un accord historique avec le Fonds monétaire international (FMI) pour relancer le pays. En échange d’un prêt de 4,2 milliards de dollars destiné à remettre en ordre l’économie nationale, l’Équateur doit s’affranchir de diverses réformes. Une en particulier crée la polémique, le décret 883. Cette mesure met fin aux subventions sur les carburants, elle est sévèrement rejetée par la population.

Lenín Moreno assure alors que le 1,4 milliard de dollars d’économies réalisées seront redistribués aux plus pauvres, mais les indigènes en doutent : ils n’ont pas confiance en « quelqu’un qui prend des mesures contre le peuple. » La communauté se mobilise alors pour organiser la révolte et monte sur la capitale. Virulents contre le gouvernement, ils déclarent cependant qu’ils sont à Quito « pour rejeter un modèle économique capitaliste qui va à l’encontre des différentes couches de l’économie […] nous n’avons aucune autre motivation, encore moins celle de renverser des gouvernement. »

Les manifestations se mettent en place et le pouvoir tente de les réprimer. Le pays se retrouve paralysé entre blocages de routes, transports publics quasi inexistants et puits pétroliers d’Amazonie à l’arrêt (l’Équateur est forcé de suspendre la distribution de près de 70% de sa production de brut). En moins de deux semaines, les affrontements font sept morts et 1340 blessés pour 1152 arrestations. Les indigènes équatoriens, qui représentent un quart de la population, sont le fer de lance de la contestation.

Une communauté spécialisée dans la destitution de présidents

Marche des Ecuarunari, peuple indigène équatorien © Patricio Terán – El Comercio

En Équateur, 68% des pauvres sont indigènes. La fin des subventions pour les carburants ont fait grimpé les tarifs de l’essence de plus de 100%, faisant craindre une inflation généralisée. Cette mesure impliquait également une hausse des prix de production (pomme de terre, blé, orge) puisque la majorité des indigènes sont employés dans le secteur primaire (agriculture) et le commerce. Leurs transports de marchandises leur aurait coûté plus cher et le prix de ventes s’en serait fait ressentir. La hausse du prix des transports publics avaient, eux aussi, augmenté de 30%, un véritable problème pour les familles nombreuses.

Assemblage de près de 13 « nationalités » différentes, les indigènes représentent 25% des 17,3 millions d’habitants mais vivent principalement dans les Andes et l’Amazonie. Ils font de l’Équateur un pays multiculturel et plurilingue et deviennent de plus en plus influents en politique depuis 1990. Certains furent ministres, ambassadeurs et juges et Diana Atamaint préside actuellement le conseil national électoral. Fiers de leurs réussite, ils s’enorgueillissent : « on est des ‘longos’ (mot indigène péjoratif signifiant ‘arrogant’) mais on a un cerveau. » Malgré un impact politique certain, de nombreuses communautés indigènes restent privées d’eau potable et d’électricité et la moitié des enfants de moins de quatre ans souffre de dénutrition chronique. Selon plusieurs experts, le monde indigène a historiquement été divisé, comme réponse au racisme qu’ils vivent, et ils ne font confiance qu’à leurs pairs.

La majorité de la communauté se mobilise donc et fait partie de la Confédération des nationalités indigènes d’Équateur (Conaie), rassemblement à l’origine du premier soulèvement indigène en 1990 avec une mobilisation de plusieurs milliers d’individus dans les rues de Quito. La Conaie a alors créé son parti politique, Pachakutik (gauche), en 1995 qui dispose actuellement de cinq sièges sur les 137 sièges disponibles mais a déjà réussi à occuper jusqu’à 10% du Parlement il y a quelques années. Devenus plus visibles, ils ont obtenu jusqu’à 2,3 millions d’hectares de terres.

Grâce à l’appui d’autres groupes politiques et de syndicats, les indigènes sont déjà parvenus à mobiliser massivement la population contre des mesures impopulaires, au point de provoquer la chute de plusieurs présidents. En 1997, Abdala Bucaram est destitué après à peine six mois pour « incapacité physique et mentale ». Personnage paradoxal, il est apprécié pour sa générosité et sa « proximité » avec le peuple mais les indigènes ne lui pardonnent pas son éternel côté intéressé et ses affaires de corruption. Trois ans plus tard, le pouvoir de Jamil Mahuad est mis à mal par une révolte militaire et le dirigeant décide de se réfugier à l’ambassade du Chili, dans la capitale Quito. Il est ensuite destitué pour « abandon de poste » par les indigènes qui lui reprochent d’avoir « quitté le territoire national » (en trouvant asile dans la circonférence chilienne de l’ambassade). En 2005 enfin, Lucio Gutiérrez, à la base de la révolte militaire fatale à Jamil Mahuad, est jeté de son poste de président. Les causes sont diverses : tentative de marginalisation des indigènes (dont il avait peur), placement de ses hommes à la Cour de justice et grâce accordée à Abdala Bucaram notamment pour lui éviter le jugement devant les tribunaux.

Et une victoire de plus pour la Conaie

Membres de la Conaie qui manifestent dans les rues de Quito © El Telégrafo

Pour réussir à sortir de l’impasse dans laquelle le pays s’enfonçait, le président Lenín Moreno s’est finalement résolu à céder à la pression des indigènes. Mais aussi à leurs conditions. La Conaie avait été claire et avait tracé une feuille de route en quatre points : la démission des ministres de l’Intérieur et de la Défense (responsables, selon eux, des violences et de la répression), la levée de l’état d’exception, la libération et l’amnistie de tous les détenus pendant les manifestations, et l’assurance d’abandon des poursuites contre les dirigeants locaux, régionaux et nationaux ayant participé aux manifestations. Et les indigènes ont tout obtenu.

Le dialogue aura duré cinq heures. Cinq heures durant lesquelles représentants du gouvernement et dirigeants indigènes ont parlementé sous la tutelle de l’ONU et de l’Église catholique, puissante en Équateur. Par souci de sécurité et volonté du gouvernement, les débats se sont tenus dans un lieu secret pour échapper aux possibles pressions. Par souci de transparence et volonté de la Conaie, la discussion a été retransmise en direct et publiquement. Les deux parties ont finalement trouvé un accord pour permettre au pays de repartir de l’avant : le retrait du décret sur les prix de l’essence et l’élaboration d’un nouveau qui doit le remplacer.

Une fois l’annonce faite, le président Moreno a déclaré que « céder, ce n’est pas perdre » tandis que son homologue de la Conaie Jaime Vargas annonçait la levée des actions dans tous les territoires. Les 5000 indigènes réunis à la Maison de la culture de Quito, QG du mouvement, ont alors explosé de joie avant de respecter une minute de silence en mémoire des morts. L’enthousiasme de l’annonce passé, la réalité avait repris le dessus : « aujourd’hui nous célébrons, demain nous nettoyons les routes du pays. »

C’est devenu une habitude pour la Conaie. Il suffit qu’elle se mobilise pour qu’elle obtienne gain de cause, même lorsque cela doit remettre en cause les décisions présidentielles. Le poids de cette communauté est assez difficile à saisir de notre côté de l’Atlantique mais c’est une véritable institution en Équateur. Ils peuvent ainsi jouer le rôle de régulateurs pour maintenir l’équilibre du pays.

Mais une telle puissance symbolique doit aussi poser question. Comment est-ce possible qu’une frange largement minoritaire de la population puisse remettre en cause à ce point et aussi facilement le pouvoir gouvernemental ou présidentiel? Une telle puissance pourrait d’ailleurs se révéler dangereuse si elle décidait de forcer des décisions qui la favoriserait aux dépends du reste de la population. La communauté indigène semble cependant rester modeste, préférant vivre en retrait et avec humilité dans ses Andes et Amazonie que de s’investir durablement dans la politique nationale.

ALVARRO

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