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Fort de plus de dix ans de règne absolu, le pouvoir de Viktor Orbàn sur la Hongrie est indéniable. Mais le 13 octobre, Budapest s’est rebellée dans les urnes. Cette première défaite est-elle une véritable faille ou une simple escarmouche au système Orbàn? Explications.

Après de multiples désillusions, l’opposition misait gros pour tenter d’enfin renverser le pouvoir presque absolu d’Orbàn sur la capitale et le territoire hongrois. Pour la première fois depuis le début du règne du Premier ministre, elle avait choisi de se coaliser derrière un candidat unique : Gergely Karàcsony. L’écologiste se présentait face au maire sortant Istvan Tarlos et s’est imposé devant le candidat du Fidesz, parti du Premier ministre. C’est la première fois que la capitale hongroise se ligue contre le Fidesz depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Orbàn que l’on croyait presque devenu invincible. La faille peut-elle désormais s’élargir davantage?

L’écologisme plutôt que le nationalisme

Gergely Karàcsony, nouveau maire de Budapest © The Budapest Beacon

Maire d’un arrondissement de Budapest en plein renouveau dont il veut s’inspirer pour transformer la capitale, Gergely Karàcsony avance un programme plus centré sur le social. Celui-ci comprend entre autres la construction de logements sociaux, la végétalisation de la ville et la gratuité des transports publics pour les enfants. Européen convaincu, il pourrait s’élever comme l’adversaire principal d’Orbàn pour le poste de Premier ministre, dont l’élection par l’Assemblée nationale a lieu dans trois ans.
L’écologiste de gauche a profité de la coalition entre centristes, socialistes, réformistes de gauche et libéraux pour s’emparer de la capitale, traditionnellement plus libérale que le reste du pays.

À peine les résultats des élections publiés, Karàcsony a déclaré: « Nous ramenons Budapest en Europe. Budapest sera libre et verte. » Le nouveau maire doit sa victoire au bloc commun opéré par les différents partis de l’opposition puisque même la controversée formation Jobbik (ex-extrême droite qui se présente désormais comme un parti conservateur anti-Orbàn) l’avait implicitement rallié en ne présentant pas de candidat. En 2018, cet ancien chercheur en sciences politiques était le chef de file de la gauche aux élections législatives. Il n’avait cependant obtenu qu’un faible score de 11,9%, à des années lumières de celui de Viktor Orbàn.

Bloc politique pour disparité du territoire

L’opposition hongroise unie derrière Gergely Karàcsony (avec le soutien de Georges Soros) © Reuters

Le Fidesz a mené une campagne très agressive dans la capitale, accusant Karàcsony de vouloir transformer Budapest en cirque. Le parti conservateur n’a pas arrêté d’essayer de perturber ses adversaires : des prises de parole de l’opposition ont été perturbées par de la musique de clowns (diffusée par des militants du parti), un meeting de la coalition d’opposition a été privé de courant électrique et Karàcsony a accusé d’avoir été mis sur écoute. Ailleurs dans le pays, la donne s’est répétée : affiches diffamatoires, enregistrements compromettants et affaires de moeurs sorties par la presse, contrôlée par le Fidesz, ont visé les différents candidats de la partie adverse.
En somme, la campagne s’est déroulée dans un climat délétère, signe sans doute de l’incertitude qui entourait ces élections. Outre les incidents autour de la campagne de l’opposition, le maire Fidesz de la ville de Györ (l’un des principaux poumons économiques du pays), s’est retrouvé englué dans un scandale suite à la publication de photos le montrant au beau milieu d’une orgie sur un yacht. Cette affaire a fait grand bruit au sein du parti au pouvoir, d’autant plus quand on sait que le Fidesz s’affiche comme le défenseur de la famille traditionnelle et des valeurs chrétiennes.

À Budapest, Karàcsony l’emporte finalement avec 50,6% des voix et dispose d’une majorité de 18 sièges contre 15 au conseil communal de la ville. Malgré des sondages qui prévoyaient un coude-à-coude avec une légère avance pour le maire sortant, l’alliance d’opposition dispose également d’une majorité des mairies d’arrondissement. Pro-européen et écologiste, le nouveau maire a salué une « victoire historique » tandis que le Premier ministre Viktor Orbàn a reconnu la défaite et s’est dit « prêt à coopérer » avec la nouvelle assemblée municipale.
L’opposition s’est, en outre, emparée de nombreuses villes importantes du pays (Miskolc, Pécs, Eger, Dunaújváros, Érd, Szombathely, Tatabanya) mais n’est pas parvenue à remporter la grande Györ malgré le scandale qui a touché le maire sortant. Elle remporte finalement 10 des 23 villes principales du pays, alors qu’elle n’en détenait que quatre. Le Fidesz reste cependant ultra majoritaire dans les zones rurales et les villes de petites tailles.

La conquête de la capitale, métropole de 1,7 million d’habitants, était l’objectif le plus ambitieux des adversaires d’Orbàn puisque le parti du Premier ministre domine la scène politique hongroise depuis de nombreuses années. Les brèches se sont pourtant ouvertes dans le système : au fil de nombreuses réformes institutionnelles, Viktor Orbàn est accusé d’avoir porté atteinte à l’État de droit et à l’équilibre des pouvoirs en Hongrie. Il est également devenu le modèle des droites nationalistes en Europe et outre-Atlantique avec ses postures véhémentes contre les migrants. Sa réputation en est ressortie entachée. La victoire de l’opposition à Budapest reste toutefois une surprise et une première depuis presque 10 ans puisque le Fidesz détenait la capitale depuis 2010.

La bataille d’Istanbul, l’espoir de toute une nation

Ekrem İmamoğlu (nouveau maire d’Istanbul) et Gergely Karàcsony (nouveau maire de Budapest) © ibb

Ces élections municipales étaient le test ultime pour l’opposition enfin unie : jusque là éclatée entre libéraux, écologistes, sociaux-démocrates et autres petits partis, elle était incapable de s’imposer. Cette stratégie d’union, soudée par la grogne sociale contre la « loi esclavagiste » (texte permettant aux entreprises d’imposer davantage d’heures supplémentaires et de les payer trois ans plus tard), pourrait peser sur les élections législatives de 2022 et redonner espoir à l’opposition. Ces élections municipales représentaient un peu le scrutin de la dernière chance pour réussir à faire vaciller de son trône un Viktor Orbàn tout puissant depuis sa réélection pour un troisième mandat l’année passée.

Cette victoire prouve que le parti du Premier ministre n’est pas imbattable, alors qu’il n’avait plus subi de défaite électorale depuis 2006. Lors des derniers scrutins européens et législatifs, les partis d’opposition avaient déjà totalisé, au cumulé, plus de voix que le Fidesz mais le manque d’union les avait desservi. Lors cette campagne, Karàcsony n’a pas hésité à comparer la bataille de Budapest à la récente élection municipale d’Istanbul, centre névralgique du président Recep Tayyip Erdogan conquis par le candidat d’opposition Ekrem İmamoğlu en juin.

Cette victoire… un écran de fumée?

Gergely Karàcsony et Viktor Orbàn, potentiels futurs adversaires au poste de Premier ministre © LCI

Ces élections municipales représentent la première victoire électorale majeure pour l’opposition hongroise depuis 2010 malgré une campagne compliquée et perturbée par le Fidesz. Fort de neuf années de succès, le parti principal du pays semblait invincible et remportait toutes les élections. Ce n’est plus le cas. Au pays, on parle d’ailleurs de victoire historique car le scrutin peut être considéré comme un point de bascule dans la politique hongroise. Mais cette victoire électorale sera-t-elle suffisante pour ébranler le puissant pouvoir aux tendances autoritaires du Premier ministre nationaliste et conservateur?

La stratégie de l’opposition a été de se rallier derrière Gergely Karàcsony, vainqueur de la primaire citoyenne. Elle s’est montrée particulièrement efficace pour ces municipales qui se jouent dans un scrutin à un tour (il suffit donc d’arriver en tête pour s’imposer) et l’opposition a remporté de nombreuses grandes villes. La deuxième ville du pays, Debrecen, reste toutefois le fief du Fidesz. C’était d’ailleurs une des rares villes où le front de l’opposition n’était pas solide et uni.
Plus important, le parti du Premier ministre reste malgré tout majoritaire dans les zones rurales et les petites villes et Orbàn affirme qu’il a conservé la majorité des voix dans l’ensemble de la Hongrie. Si les experts considèrent que la perte de Budapest et la forte mobilisation dans les villes sont une défaite en soi, il faut tout de même les relativiser. Le Premier ministre a rappelé que « la campagne est là pour le Fidesz, et le Fidesz est là pour la campagne » et la force traditionnelle du parti provient des zones rurales plus que des villes. Et cette force ne s’est pas affaiblie.

Malgré les récents gains électoraux, la force de frappe de l’opposition reste en fait limitée : les maires n’ont pas un grand pouvoir décisionnel et les médias hongrois restent largement contrôlés par des proches d’Orbàn. Selon plusieurs experts, le coeur du pouvoir du Premier ministre, c’est la maîtrise de l’oligarchie et la distribution de grands marchés économiques à ses alliés. Or, aucun de ces deux éléments ne sera affecté par la perte des mairies. La stratégie d’union de l’opposition s’est révélée payante pour ces élections municipales, mais rien ne garanti qu’elle subsiste en 2022 malgré les nombreuses déclarations en ce sens. Car la position du Jobbik interroge toujours : la formation est passée d’un discours raciste et europhobe à la prise en compte de préoccupations sociales et à la défense de l’État de droit face aux dérives autoritaires d’Orbàn. Au pays, on explique que le parti a été « pillé idéologiquement » par le Fidesz et qu’il devait se réinventer. Ce changement de position n’a d’ailleurs pas été accompagné par un renouvellement de ses figures politiques, ce qui ne garantit pas réellement la solidité de la transformation. Le parti du Premier ministre pourrait d’ailleurs suivre l’exemple du Jobbik et se préoccuper davantage des aspects sociaux pour récupérer des voix aux prochaines élections et consolider la place de Viktor Orbàn.

Après près d’une décennie de succès ininterrompus, le Fidesz du Premier ministre Viktor Orbàn vient de connaître sa première défaite électorale. En s’emparant de la capitale et de la majorité des grandes villes, l’opposition a frappé fort et s’est infiltrée sur l’ensemble du territoire. Terre d’autoritarisme, d’intolérance et d’exclusion, la Hongrie semble décidée à changer et suivre le mouvement progressiste qui s’empare petit à petit de l’Europe de l’Est. Mais au pays des Magyars, ce ne sont pas les villes qui gouvernent. Et la tendance de la grande majoritaire du pays, les campagnes et autres zones rurales, n’a pas bronché. Le défi pour l’opposition sera désormais double : ne pas se désunir pour maintenir l’union qui a permis de renverser le Fidesz, et surtout ne pas penser que la course est gagnée d’avance. Le parti du Premier ministre est maintenant conscient qu’il peut être battu, ça le rendra plus bien dangereux et déterminé. Attention, il ne faut pas que cette victoire partielle se transforme en désastre total dans trois ans.

Alvarro et Mina

2 Replies to “Élections | Et si la victoire hongroise avait tout d’une défaite?”

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