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Coupée en deux, la ville de Berlin renferme encore bien davantage de réalités, plus spécifiques les unes que les autres. A travers le récit de quatre personnages fictifs, tentons de dépeindre le portrait de certains pans de la société berlinoise. Comment vivait-on sous le régime du Mur?

Berlin, 1949. Friedrich a dix ans. Comme chaque matin, il vient d’être réveillé par le bruit assourdissant des avions américains qui survolent la maison de ses parents. C’est le blocus de Berlin, imposé par les leaders soviétiques qui ont le contrôle de la ville. Les routes sont barrées, les bateaux arrêtés, les trains, eux, circulent mais on ne sait plus atteindre Berlin depuis l’Ouest. L’objectif est d’affamer Berlin Ouest, engoncé dans le territoire de l’Allemagne de l’Est. Pour ne pas abandonner les quelques deux millions de Berlinois vivant à l’ouest de la ville, le général américain Lucius Clay organise des ravitaillements par avion dès que le soleil se lève. Toutes les deux minutes, les avions occidentaux survolent à basse altitude l’ex-capitale allemande. Voici le quotidien des Berlinois « libres » au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ouest-Berlinois assistant à l’atterrissage d’un avion de ravitaillement lors du Blocus de Berlin

Berlin 1974. Les allées et venues du transport aérien américain ont cessé depuis longtemps mais Friedrich ne cesse de les entendre passer en basse altitude. Il ne peut les sortir de son esprit. Pourtant, l’époque n’est plus la même. Et Berlin a changé.
Alexander, lui, n’a jamais connu ces ravitaillements, il est trop jeune. Il est né sous le Mur, à l’Est. Il n’a pas vécu le changement drastique de l’ex-capitale allemande, qui a basculé. Il ne sait même pas à quoi ressemble le Berlin « libre ».
Parfois, la mémoire relève du réflexe. Il a beau en avoir perdu le souvenir, Günter a gardé l’habitude du réveil matinal des ravitaillements américains. Tous les jours, même le week-end lorsqu’il ne monte pas sur son mirador. Car Günter est garde-frontière, en plein Berlin.
Heinrich s’en réjouit : le vacarme n’est plus dans le ciel de Berlin. Le moindre bruit d’avion lui rappelle un temps où son camp voulait affamer l’autre. Ce n’est plus le cas, mais il n’est pas plus heureux pour autant. C’est son camp qui en a pâti.

1 – Friedrich, la liberté relative de l’Ouest

© Framepool

Depuis 1949, les choses ont bien changé. Berlin-Ouest a fini par prendre le pas sur le côté soviétique. La tendance s’est inversée : le travail ne manque pas, la nourriture n’est pas rationnée et l’économie se porte plutôt bien. Et maintenant, on est libre à l’Ouest. Enfin, plus qu’avant. Et plus que de l’autre côté. Friedrich a désormais 35 ans.

Une partie de sa famille vit de l’autre côté du Mur. Il ne les voit que rarement, lorsque les autorités acceptent son passage pour les occasions importantes : fête religieuse importante ou problème familial important. Tout se doit d’être important. Ils ne sont pas les seuls dans le cas. Près de 13.000 foyers berlinois ont été séparés en 1961. Depuis, on ne passe presque jamais d’Est en Ouest et seuls les Berlinois « libres » qui travaillent du côté soviétique peuvent franchir le Mur régulièrement. Le luxe des trajets, il est réservé aux diplomates et aux artistes qui doivent passer par le célèbre Checkpoint Charlie, interdit à la population.

Friedrich a reçu des nouvelles de sa famille. Son oncle est malade et ses grands-parents ont de moins en moins de moyens. Dès qu’il peut leur rendre visite, il essaie de leur apporter de la nourriture pour gonfler leurs risibles stocks. Car ce n’est pas avec la distribution populaire de Berlin-Est que l’on a de quoi mettre de côté. Les contrôles à la frontière sont strictes et il ne peut prendre que des portions infimes. Il leur envoie également un peu d’argent grâce à son boulot « capitaliste » qui lui rapporte plus à lui que ce que gagne le reste de la famille. Mais même l’argent est un problème car la conversion du Deutsche Mark (monnaie officielle de la RFA) en Ostmark (monnaie principale de la RDA) à la frontière est très défavorable aux Est-Berlinois. Il y a quelques jours, il a entendu qu’on pouvait faire passer des Deutsche Mark clandestinement. Il a décidé de se renseigner. Il doit aider sa famille, même si il doit prendre des risques.

Friedrich sait qu’il a de la chance. Il était du bon côté en 1961. Il a une maison, correcte à défaut d’être luxueuse, et un travail honnête. Mais il en est conscient : il n’est pas tout de même pas si libre que cela. C’est vrai, il vit à l’Ouest de Berlin, dans la partie « libre », mais la ville est encerclée par le Bloc communiste et il n’y a pas d’accès direct au reste du « monde libre ». En fait, il se sent prisonnier. Il est libre dans sa ville, mais prisonnier dans son pays. Il est libre à Berlin, mais sa famille est prisonnière à Berlin. Il ne peut aller nulle part. Et ce n’est pas ce fichu Mur qui coupe la ville en deux qui va lui ôter cette sensation de semblant de liberté.

2 – Alexander, la jeunesse désabusée de l’Est

© Fabrice Erre et Symvain Savoia – Dupuis

Alexander n’était pas né lors de l’érection de la frontière physique entre les deux Berlin. Il a toujours connu le Mur et ses difficultés. Comme des milliers d’autres jeunes, il n’a pas de perspectives d’avenir. Alors, il erre dans la rue dans l’espoir de trouver quelque chose à faire ou à manger. Il espère peut-être encore trouver un petit boulot qui lui permettra d’apporter un peu d’argent à sa famille pour survivre.

Tout n’est que désespérante routine pour Alexander. Jour après jour. Dans tous les magasins qu’il croise, c’est la même rengaine : des étagères vides, parfois l’un ou l’autre pot qui traîne sur une armoire. Chaque rue se ressemble, toutes plus noires les unes que les autres, toutes plus vides les unes que les autres. À l’Est, il n’y a rien d’autre que la misère, l’errance et le chômage.

Alexander arrive toutefois à trouver un peu de réconfort. Il aime bien les barbecues improvisés dans la cour de son immeuble, même s’il sait que ces barbecues ne sont là que pour permettre à tout le monde de manger. C’est sa mère qui lui a dit. Les voisins sont très solidaires entre eux, il le faut bien. Lors des barbecues, ils achètent en commun et mangent tous ensemble pour que chacun ait quelque chose à se mettre sous la dent. Dans ce côté du Mur, on retrouve beaucoup d’entraide et d’initiatives pour améliorer la vie de tous les jours. Les parents de son copain Ulrich s’organisent par exemple pour mettre en place des crèches. 

Le soir, Alexander se plaît à marcher le long des gares. Sur les quais, les lumières sont tamisées et des gardes de l’armée populaire sont présents. La circulation des lignes de métro conduisant d’Est en Ouest a été arrêtée. Tous les matins, Alexander déambule le long du mur. Depuis qu’il a vu des planeurs tenter de joindre l’Ouest, des barrières en fil de fer barbelé ont été dressées.

Il imagine souvent comment pourrait être sa vie à l’Ouest, bien qu’il n’ait aucune idée de ce à quoi ressemble l’Ouest. Il est convaincu qu’un jour, il devra y partir, mais il ne sait pas pourquoi. Il espère ne pas devoir laisser sa famille derrière lui, il aimerait qu’ils puissent partir tous ensemble. Les Berlinois vivent sur deux planètes différentes, il le sait : l’Ouest est libre et l’Est est surveillé. Mais « libre », il n’est même pas sûr de savoir ce que cela veut dire. Alors, il continue à errer dans les rues de Berlin-Est. 

3 – Günter, la protection contre l’invasion

© Lehnartz – Bundesregierung

On appelle ça la routine. Günter n’en a pas conscience, il ne connaît même pas ce mot. Il faut dire qu’il n’est pas ce qu’on appelle un « malin ». Et il n’a pas été épargné. Ses parents ont souffert du Blocus et du manque de nourriture. Ils s’en sont sortis mais n’ont jamais pu s’en remettre. Très faibles, ils ont contracté une maladie mortelle quelques années après l’apparition du Mur. Orphelin, Günter a quitté l’école très jeune pour apprendre à se débrouiller. Et il s’en est sorti.

Il n’avait pas le choix mais il est chanceux, il est né du bon côté. Et il le sait. Il n’a peut-être pas eu de réelle éducation et n’est pas le plus intelligent, mais il comprend les choses. Du haut de ses 18 ans, il sait qu’il a bénéficié du Mur et que ce n’est pas le cas de tout le monde. Il les voit d’ailleurs tous les jours, les malchanceux, lorsqu’il s’installe à son poste. Il ne connaît pas le principe des vases communicants mais il sait que l’Est a plongé quand l’Ouest s’est relevé. Un simple coup d’oeil de l’autre côté du Mur le lui confirme : les rues est-berlinoises sont jonchées de débris, les magasins sont vides, la police patrouille. Il se rend compte de sa condition d’homme de l’Ouest, d’homme libre.

Il a décroché son boulot de garde-frontière assez facilement : on n’a pas besoin d’en avoir beaucoup dans la tête pour tenir une arme et protéger un Mur lui a-t-on dit. Les malins, on les envoie à l’université. Enfin, les malins de l’Ouest. Les plus simples, on leur demande de ne pas laisser venir la misère. Günter sait que son boulot n’est pas gratifiant, mais il l’aime bien. Il lui permet d’avoir un sens, d’avoir une vie. Puis, à force, on s’y habitue. Après tout, n’est-ce pas normal de « protéger » son « camp » d’une invasion? C’est ce qu’on lui a dit, et il voit bien, au nombre d’Est-Berlinois qui s’approchent du Mur ou l’envient du regard, que ce serait une véritable invasion.

Il officie depuis deux ans maintenant, sans broncher. Il faut dire qu’il n’a jamais été confronté au « cas de force majeur », celui qu’il redoute. La plupart du temps, les « autres » Berlinois paraissent résignés. Mais parfois, certains chahutent ou se montrent agressifs. Et puis, il y a les « cas de force majeur ». Il sait ce qu’il doit faire si cela arrive, ses supérieurs lui ont expliqué plus d’une fois. Il ne sait juste pas si il en serait capable. Il est conscient du danger d’une invasion ou d’une révolution mais il ne parvient pas à l’attribuer à ces visages marqués et fatigués qu’il voit se traîner de l’autre côté des clôtures. Comment pourrait-il tirer sur ces hommes qui ne cherchent qu’à trouver une meilleure vie, qu’il ne connaît pas et qui ne lui ont jamais rien fait?

C’est comme cela chaque soir quand il rentre du Mur. Il sait qu’il a de la chance d’avoir ce travail (il aurait même pu bosser de nuit) mais il préfèrerait avoir un « vrai boulot », un boulot qui n’a pas ces conséquences sur les gens. Il n’est peut-être pas le plus malin de Berlin-Ouest mais Günter sait que si le Mur n’existait plus, on n’aurait plus à avoir peur des autres. Il envie cette possibilité : on ne serait quand même pas mieux sans ces fichues clôtures? C’est la tête pleine de questions un peu folles qu’il va se coucher. Demain, à l’aube, il se réveillera. Et comme chaque matin, il montera sur son mirador en espérant qu’à l’Est, on ne tente pas de franchir le Mur.

4 – Heinrich, le rêve de ne plus enfermer les siens

© Alliance – DPA

À 67 ans, les cruautés de la guerre ne lui sont pas étrangères. Il a appris à les connaître il y a bien longtemps, à l’époque où ce leader à l’idéologie nazie fascinait sa patrie. C’est pour elle qu’il s’était battu, sa patrie, mais l’idée d’avoir directement contribué à un tel régime le répugne. C’est pour cela qu’il déteste aussi sa nouvelle vie.

Avant d’être garde-frontière est-berlinois, Heinrich a dû, comme beaucoup de ses camarades, participer à la construction de ce haut mur devenu familier et devant lequel il se tient depuis des heures. Le regard des habitants de l’Ouest face à cette séparation physique qui se dessinait peu à peu, il l’a encore clairement en mémoire. Et maintenant, il doit faire face à celui de ses camarades, qu’il ne peut laisser franchir le Mur. Pour Heinrich, tout a changé, mais rien n’a changé.

Depuis sa tour de surveillance, tous les jours il observe. D’en haut, on ne remarque pas les rues, les maisons ni les gens de la même façon que depuis les rues. D’ici, on peut porter un regard plus large, plus distant, plus général sur la situation. À l’Ouest, Heinrich a pu constater que les gens s’activent. Ils passent rapidement d’un endroit à l’autre, comme si ils se sentaient obligés de profiter le plus possible de leur liberté. Ils font à peine attention au Mur, et ses collègues de l’Ouest le leur rendent bien. On ne surveille pas les deux Berlin de la même manière : à Berlin « libre », on ne surveille pas la population, on surveille le côté soviétique. En fait, Berlin-Est est surveillé par tout le monde.

Le quotidien d’Heinrich, et de tous ceux qui sont de son côté du Mur, n’est que routine. On effectue les mêmes rites, les mêmes gestes, les mêmes déplacements. Encore et toujours. Les hommes sont devenus des machines car ils ont perdu ce qui faisait leur humanité : leur liberté. Du métro-boulot-dodo, on ne connaît plus que le repos à l’Est. Et la misère. Surtout la misère.

Perché sur son mirador, Heinrich surplombe une population usée et désabusée, à qui on avait promis trop de choses. Il ne rêve que d’une chose, que ce foutu Mur n’ait jamais existé. Si seulement l’Allemagne divisée pouvait redevenir l’Allemagne unie. Si seulement il pouvait ne plus empêcher les « siens » d’aspirer à la liberté. Mais il suffit qu’il pose son regard sur les clôtures, les barbelés et le Mur qui sépare Berlin en deux pour comprendre que ce n’est qu’un rêve. Nous sommes en 1974 et Berlin n’est pas prête de se rassembler.

Le Mur, son quotidien et son contexte

Lorsque le Mur de Berlin est dressé en 1961, le quotidien des Allemands de l’Est devient très compliqué. Le passage d’Est en Ouest est un véritable parcours du combattant. La majorité n’a le droit de s’y rendre que pour des « raisons familiales urgentes » (mort d’un proche, maladie, mariage). Les formalités bureaucratiques sont, en outre, très lourdes : visa de sortie, passeport, frais importants, interrogatoires de police ou encore permissions de l’employeur. L’Est devient une société de surveillance contrôlée par une police secrète, la Stasi.

Dans les magasins, les étagères sont vides. D’ailleurs, ils sont fréquemment en proie à d’importantes pénuries : café, bas nylon ou même déodorant manquent la plupart du temps. Les ananas, les bananes et les mandarines, produits plus exotiques, ne sont même pas disponibles dans l’ensemble de la RDA. Les lignes de métro ont été aménagées, il ne traverse plus la frontière. D’importants détachements de police et de l’armée populaire veillent sur les points de passage du Mur, complètement fermés.

La RDA est devenue en quelques années une terre de non-droit où règne l’errance, la misère et le chômage. Les autorités n’hésitent pas à sévir tous ceux qui tenteraient de passer à l’Ouest : emprisonnements et arrestations abusives deviennent légions. De plus, des chevaux de frise en fil de fer barbelé sont érigés et disposés à proximité du Mur afin de dissuader toute évasion par surprise. L’absence de liberté de circuler et de penser sont les deux éléments qui semblent le plus affecter la population.

En 1974, cela fait treize ans que l’ex-capitale allemande est divisée en deux parties distinctes séparées par une frontière physique. Outre la floraison d’un Mur, de gardes et de barbelés, Berlin a pu assister à diverses décisions fortes des autorités. Après un départ explosif, l’URSS s’est faite doubler par les Américains dans la conquête de l’espace. Cela fait deux ans que plus personne n’a posé le pied sur la Lune mais la NASA mène 12-0 contre des Soviétiques qui semblent avoir baissé les bras. Et ce n’est pas le seul sprint auquel se sont adonnées les deux grandes puissances mondiales qui ne cessent de se toiser, sans jamais franchir la limite. La course aux armements est sans doute le défi central de la Guerre froide. Mais depuis que les deux géants détiennent l’arme atomique, la peur et la raison semblent avoir pris le dessus. Cela fait même cinq ans qu’un apaisement est perceptible entre les deux Blocs : le chancelier ouest-allemand Willy Brandt a mis en place sa Ostpolitik, visant à améliorer les relations avec la RDA et les autres pays de l’Est pour assurer la sécurité de la région. Nixon et Brejnev se sont également assagis, ils ne veulent pas d’une guerre nucléaire. Tous trois ont le même objectif : stabiliser l’Europe, mais pas la même méthode.

Quatre personnages, quatre récits et quatre réalités différentes. Si Berlin est aujourd’hui une ville cosmopolite, elle l’était peut-être davantage encore lorsqu’elle était manichéenne. Quatre visions et quatre reflets du quotidien de Berlin sous le régime du Mur. Et il y aurait pu en avoir bien d’autres. Parce que Berlin, c’était l’uniformité et la diversité. Parce qu’à Berlin, on vivait tous pareils, malgré les différences. Parce qu’à Berlin, c’est parce qu’on était différents qu’on vivait tous la même chose. Parce qu’à Berlin, il y avait toujours le Mur.

Journa’Lîdje

2 Replies to “Dossier « 30 ans de la chute du Mur de Berlin » | Le quotidien du Mur et de ses habitants”

  1. Vraiment chouette cette vision du quotidien sous le regard de différentes personnes. Une autre approche vraiment originale

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