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Médias et pouvoir ont toujours été liés. Qu’ils servent de propagande ou de contrepoids, les médias sont toujours ancrés dans le contexte politique de leur régime. Mais dans une ville coupée en deux, qu’en est-il de la situation de la presse? Et quel fut le rôle des médias dans la chute du Mur de Berlin?

Dès la fin des années ’40, il est impossible de diffuser, à l’Est, la presse de l’Ouest. Le Mur n’arrange pas les choses. Lorsque sa construction commence, près de 52.000 Est-Berlinois travaillent à l’Ouest et y achètent les journaux, qui sont également distribués gratuitement lors des manifestations culturelles. Les consommateurs soviétiques s’en retrouvent privés ce 13 août 1961 et vont se reporter sur l’audiovisuel de l’Ouest, qui filtre à travers le béton du Mur.

Les médias deviennent rapidement le seul vrai moyen de communication entre les deux Berlin. Une communication compliquée, indirecte et à épisodes mais qui existe et entraîne des évolutions et des dynamiques, tant dans la société que dans les médias eux-mêmes. Rapidement se met en place un affrontement médiatique dans la ville et par la ville, devenue actrice et écho des conflits. Berlin est devenue un espace de communications imbriquées, par la circulation de l’Ouest en Est et de l’Est en Ouest. L’audiovisuel de l’Ouest devient la (contre-)référence permanente des médias de l’Est et de leurs discours officiel. On assiste désormais à un phénomène transnational de représentations et de visions croisées qui s’influencent l’une l’autre.

La situation sous le Mur : entre censure et propagande

© Ullstein Bild

Comme il l’est précisé dans son nom, la RDA est un pays « démocratique » et la liberté de presse et d’opinion y est assurée. La preuve, la Constitution disait ainsi de la presse que « tout citoyen de la République démocratique allemande a le droit d’exprimer librement et publiquement son opinion… ». Mais il y avait une suite à cette définition : « … dans la conformité aux principes de la présente Constitution. » Ces principes, qui visent évidemment à restreindre la liberté d’expression, revenaient à la souscription totale au rôle dirigeant du Parti-État SED et à la doctrine du « centralisme démocratique ». L’ensemble de la chaîne de production de l’information est donc placée sous la tutelle idéologique du Parti.

Comme l’information se doit d’être fidèle à la ligne éditoriale du Parti, la profession de journaliste est réglementée (ce qui lui vaut le surnom de « métier politique »). Pour être reconnu comme tel, le journaliste doit ainsi se rendre à l’Université Karl-Marx de Leipzig, appelée le « monastère rouge » en RDA, où il reçoit, après quatre ans d’étude, un diplôme attestant de ses compétences professionnelles et de son assujettissement au régime. D’ailleurs, d’après le Dictionnaire du journalisme socialiste, le journaliste socialiste « est un fonctionnaire du parti de la classe ouvrière. Il contribue à consolider le lien de confiance du peuple envers le Parti et l’État. L’ensemble de son activité est foncièrement déterminée par le programme et les résolutions du Parti marxiste-léniniste ainsi que par la Constitution de l’État socialiste. »

Ce contrôle des journalistes est évidemment officiellement nié par le régime. Mais dans les faits, la censure s’applique sans pudeur, sous ses deux formes : a posteriori et préalable. La première est celle que l’on connaît le mieux : tout journaliste contrevenant encoure un blâme, et des représailles en cas de récidive. Ces menaces entraînent logiquement l’auto-censure, à laquelle les journalistes sont amenés par la contrainte. Plus significative encore, la censure préalable exprime foncièrement la doctrine marxiste-léniniste : une fois par semaine, tous les rédacteurs en chef se réunissent dans la capitale pour prendre les directives et les mots d’ordre de la semaine à venir. Cela concerne les informations à passer sous silence, le contenu des informations à diffuser et la manière de les traiter.

Ces pratiques sont longtemps restées méconnues parce qu’il était risqué de les dévoiler et l’opinion publique n’en pris conscience qu’avec la démocratisation des médias. Cette dernière fut rendue officielle par la proclamation de la liberté de la presse le 7 novembre 1989, soit deux jours avant la chute du Mur. La population n’en revient pas.

Émergence d’une presse alternative contre les monopoles officiels

Berlin est historiquement un centre de presse, mais il a été fortement et forcément réduit pendant la période nazie. Beaucoup de quotidiens vont encore disparaître sous le Mur. Les éditeurs de presse ne peuvent pas élargir leur distribution, leur audience est uniquement locale. Les horaires de train ne permettent pas d’envoyer au reste du pays à temps, alors que l’inverse est possible. Aucun des médias qui « comptent » dans le pays ne viennent donc de Berlin. Un microcosme se crée.

Rapidement, la presse écrite doit faire face à la concurrence assez importante de l’audiovisuel qui s’approprie petit à petit la publicité. La diffusion à Berlin diminue. Entre 1960 et 1965, la RFA augmente sa diffusion de presse quotidienne de 17% alors qu’elle chute de 7% à Berlin-Ouest. En 1959, le groupe Springer rachète le Berliner Morgenpost puis l’ensemble du groupe Ullstein l’année d’après. En 1989, les journaux Springer représentent plus des trois quarts des quotidiens de Berlin-Ouest. À l’Est, les médias relèvent du système centralisé et contrôlé de la RDA, ils doivent suivre les consignes du Parti-État SED. Le journal le plus vendu de Berlin-Est est la Berliner Zeitung, qui dépend du SED. Mais les médias est-berlinois ne furent pas aussi contrôlés que le voulait le Parti, qui n’a pas réussi à maintenir le contrôle de l’opinion publique ni une séparation rigide avec l’Ouest.

L’omniprésence de Springer dans les médias pose vite problème dans l’ex-capitale allemande. Mais pour la critiquer, il faut d’autres médias. À Berlin-Ouest, le mouvement social créent ainsi ses propres médias alternatifs : tracts, affiches, journaux et textes étudiants. Les années ’70 voient l’éclosion d’une presse alternative dans toute la RFA, et particulièrement à Berlin dans un contexte fortement liée au monopole de Springer. Le mouvement étudiant suscite également de nouvelles formes d’expression médiatique : magazines féministes, city-magazines et magazines politiques voient le jour. En 1979, le Taz marque Berlin : c’est un nouveau modèle de journal, sans éditeur, financé par ses lecteurs et administré par son personnel. Il se veut la voix du Gegenöffentlichkeit (contrepoids, contre-publicité) et aidera à l’émergence du ras-le-bol de la population.

Fin 1988, le gouvernement de la RDA interdit la vente du magazine satirique soviétique Sputnik. C’est une goutte d’eau de plus dans le raz-de-marée contestataire qui se prépare, en plus des élections truquées révélées au public. Les politiques de perestroïka (transformation) et de glasnost (transparence) lancées par Mikhaïl Gorbatchev en Union soviétique menacent également de déstabiliser les fondements même du régime de la RDA, basé sur le contrôle, la corruption et le mensonge. Ces deux politiques alimentaient justement souvent les choix éditoriaux de Sputnik. L’interdiction de ce magazine qui dénonce produit un électrochoc chez la population, qui se rend compte qu’on veut lui cacher des choses. Le pouvoir ne peut pas en rester là, il doit augmenter encore la pression ou glisser vers plus de transparence. Il choisit sagement la deuxième option car une vraie politique de contrôle est impossible : on partage la même langue qu’en Allemagne « libre » et les médias audiovisuels de l’Ouest apportent aux citoyens de la RDA une information libre et factuelle sur leur propre pays. En fait, l’impact de la propagande est sapé par l’accès indirect aux médias de l’autre côté du Mur. Sur la fin, on apprend les nouvelles depuis l’Ouest et on regarde comment on nous ment à l’Est.

Contrairement aux hommes, les ondes ne s’arrêtent pas aux frontières

Tour de radio émettrice de Berlin

La radio est un exemple parfait des différents contrôles des grandes puissances sur l’ex-capitale allemande. Dès 1945-46, des programmes pour les habitants de Berlin sont mis en place. Côté Ouest, la RIAS (Radio im amerikanischen Sektor) est sous contrôle américain et se définit comme « la voix libre du monde libre » (alors qu’à l’Est elle est considérée par les radios comme un « poison »). Pour gagner en influence, elle diffuse dès avril 1949 des programmes spécialement destinés au public de l’Est. À l’Est justement, le Berliner Rundfunk possède également un programme dédié aux auditeurs de l’Ouest, qui connait moins de succès.

Si on écoutait ce qui se faisait à l’Ouest, c’était principalement à des fins de divertissement. L’influence de ces médias n’étaient donc pas tellement politique mais cette omniprésence a forcé les médias de l’Est à évoluer, à s’adapter. Il y a donc eu influence, même si elle était publiquement niée. La définition de la société socialiste se fait ainsi en permanence par contraste avec l’Autre.

Comme la presse papier est plus facilement contrôlable, la communication entre Est et Ouest passe principalement par l’audiovisuel. À l’Ouest, on craint de moins en moins l’influence des médias de l’Est mais ceux-ci ne sont pas aussi largement méprisés qu’on veut bien le faire croire. De l’autre côté du Mur, la consommation médiatique n’est pas marquée par un rejet absolu de ceux de l’Ouest. De nombreux Est-Berlinois consomment en réalité en masse les médias de RDA sans pour autant être dupes sur le système : ils se servent de ceux de l’Ouest pour apprendre à décoder le discours officiel. C’est davantage une utilisation en parallèle et complémentaire qui se met en place, la tentative de censure puis de punition du régime ayant piqué la curiosité de nombreux Est-Berlinois.

Petit à petit, la RDA lève les sanctions sur les personnes qui dirigent leurs antennes vers l’Ouest, consciente qu’elle n’a plus le contrôle sur les ondes. Le pouvoir lance une « contre-programmation » en traduisant les programmes occidentaux qui marchent dans le langage idéologique du régime. Le but est d’utiliser les codes qui plaisent aux Est-Allemands et d’y intégrer les bonnes valeurs communistes. Mais cela ne suffit pas. La RFA installe des milliers de relais le long du Mur et, à la fin des années ’80, tout le territoire de la RDA (sauf deux communes à l’extrême-est du pays, une région nommée « la vallée des ignorants ») est couvert par les chaînes de radio et de télévision de l’Ouest. Le régime du SED a perdu la bataille hertzienne.

Dans la logique de centralisme étatique mise en place par l’Allemagne de l’Est, les médias n’ont pas échappé à la règle de collectivisation. Et Berlin, axe central de l’opposition entre les deux Blocs, fut à nouveau le théâtre d’une exception nationale qui mena le régime de l’Est à sa perte. Car tant que le pouvoir qui détient la presse est puissant, il lui est aisé de garder le contrôle. Mais quand le système est vacillant, les failles surgissent et les revendications s’y engouffrent. Et le système est-allemand était, lui, carrément décadent.

Les revendications et les oppositions s’engouffrent rapidement dans les moindres failles disions-nous. Ainsi naquît la critique et politique presse alternative de Berlin-Est, celle-là même dont l’interdiction par le pouvoir réveilla les protestations. Et quand la plume ne peut s’affranchir du Mur, les ondes, qu’elles soient hertziennes ou télévisuelles, peuvent le traverser, elles. Petit à petit, l’audiovisuel « libre » devient partie intégrante de la vie à l’Est du Mur. Il sert avant tout à discerner le vrai du faux et à apprendre à décoder le discours officiel rdiste. Devenue incontrôlable, Berlin-Est décide d’accorder sa liberté à la presse début novembre 1989. Les paroles se libèrent et deux jours plus tard, la frontière n’existe plus. Il n’aura fallu que 48h de liberté aux médias pour participer à la chute définitive d’un régime de plus de quarante ans.

Journa’Lîdje

2 Replies to “Dossier « 30 ans de la chute du Mur de Berlin » | Comment les médias ont participé à la chute du Mur”

  1. Bel exemple qui prouve qu’il faut toujours avoir plusieurs sources d’information avant de se faire sa propre opinion.

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