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Armand Duplantis lors des championnats du monde 2019 à Doha – © EPA

Il est de ces phénomènes que l’on voit venir, et qui parviennent encore à nous surprendre. Ces jeunes pépites qui dénotent, plus tôt que la moyenne, et dont le talent hors-norme pallie ouvertement le manque d’expérience. Armand Duplantis est de ceux-là. Découverte.

Novembre 1999 en Louisiane. Greg Duplantis, l’un des meilleurs perchistes américains, assiste à la naissance de son fils, son protégé, son champion, son successeur. Née d’un maman suédoise heptathlète et volleyeuse, Armand Duplantis a le sport de haut niveau et la compétition dans le sang. Il est prédestiné, il tutoiera les sommets. Surtout que la passion ne manque pas. À 4 ans, il enfourche déjà sa première perche dans le jardin. À 7 ans, il efface déjà le record du monde de chaque catégories d’âge. La machine est lancée.

Éclosion précoce et progression constante

Bien que né sur le sol américain, le jeune prodige se range du côté de maman, il concourra pour la Suède. Il rend directement célèbre l’équipement jaune et bleu en décrochant le titre mondial cadet. Il faudra s’y faire, c’est la croix des armoiries suédoises qui flottera bientôt sur l’ensemble des podiums perchistes. En 2016, il décroche la médaille de bronze junior puis rehausse le record mondial junior plusieurs fois, jusqu’à atteindre les 5m90. L’année suivante, il termine 9ème de son premier championnat du monde senior. C’est insuffisant pour le gamin, ambitieux et conscient de ses qualités.

Mondo, tel qu’il est surnommé par son frère en référence au fabricant des pistes d’athlétisme et à son double héritage sportif et national, se fait un nom. Il accroche l’année 2018 au sommet de sa perche, c’est le moment de prouver à tout le monde. Unanimement reconnu par ses pairs, il réalise un championnat d’Europe exceptionnel à Berlin, à seulement 18 ans. Il passe la mythique barre des 6m et améliore trois fois le record mondial junior, porté désormais à 6m05. À peine majeur, il devient le plus jeune champion continental de l’histoire. Maintenant, tout le monde connaît Mondo.

Quand l’appétit vient en mangeant

Armand Duplantis après son titre de champion d’Europe de 2018 – © AFP

En athlétisme, 2019 est synonyme de championnats du monde. Et comme la tendance sportive actuelle est à l’argent, ils ont lieu à Doha, parmi les cheikhs et les chèques. Malgré la chaleur moite du stade qatari, les frissons parcourent le corps de Mondo : il n’est que 2ème de la compétition et n’a pas passé les 6m. À la remise des médailles, l’Américain Kendricks savoure. Il sait qu’il n’aura que peu l’occasion de devancer le futur grand champion de sa catégorie. Duplantis fulmine, il reviendra plus fort encore.

Mardi 4 février 2020 à Düsseldorf. Mondo est intenable. On le sent, on le sait : aujourd’hui, il va se passer quelque chose. Irrésistible, il écarte ses concurrents un par un. Il n’y a aucune discussion possible, c’est lui le plus fort. Assuré du titre, le Suédois en veut plus. Il veut s’attaquer au record du monde de Renaud Lavillenie. Une barre à 6m16 que personne n’a su tutoyer depuis 2014, pas même son détenteur. Un monument. Mais Mondo est impassible, rien ne semble l’impressionner. Il dépasse aisément la barre des 6m pour la quatrième fois de sa carrière, déjà.

C’est maintenant, c’est le moment. Et pourtant. Les jambes tremblent un peu plus que d’habitude, les bras flanchent un peu plus qu’à l’accoutumée. La barre vacille puis s’effondre. Renaud Lavillenie peut souffler, son record tient encore. Mais pour combien de temps? Sur le podium, la déception se lit sur le visage du génie précoce. Mais dans son interview, la volonté et la détermination sont déjà revenues. Ce record, il va aller le chercher.

Un record du monde, qui ne tarde pas à confirmer

Le saut victorieux de « Mondo » lors du meeting de Glasgow – © PhotoNews

Passer aussi près de son rêve de gosse peut parfois briser le mental d’un sportif qui ne s’en relèvera pas, aussi talentueux soit-il. Mais Mondo n’est pas un sportif surdoué, il est bien plus que cela. C’est le Messi et le Ronaldo, le Nadal et le Federer, le Bryant et le Jordan. Il est celui qui doit régner sans partage sur sa discipline. Et que fait un champion? Il ne reste jamais sur une défaite.

Quatre jours après sa désillusion, il est de retour sur les pistes, à Torun en Pologne. Tout de noir vêtu, il se retrouve à nouveau seul face au record. Et cette fois, sa perche jaune ne flanche pas. 6m17, record à battre! Renaud Lavillenie est rayé des cartes. À peine retombé sur le tapis, le prodige devient fou. Il a atteint son rêve, à 20 ans seulement.

Mais il ne veut pas s’arrêter là. Samedi 15 février, soit exactement une semaine après son record du monde, Mondo est de retour sur les pistes. Glasgow prépare toi, voici venu le prodige du Suède. Les spectateurs se remettent à peine de voir le nouveau recordman mondial se produire sous leurs yeux que le gamin s’envole à nouveau. Il efface sa performance polonaise et franchit 6m18 au premier essai et avec une marge certaine. Il bat ainsi son propre record dès la compétition suivante. Duplantis surpasse deux fois en deux compétitions un record du monde que personne n’avait pu atteindre en quatre ans et demi. Inimaginable.

Entre records et objectifs, que peut-on attendre pour le futur?

« Mondo », l’attente et l’incertitude de l’athlétisme mondial – © Diamond League

Un vent de fraîcheur sur les pistes, déjà. Malgré son immense talent, le Suédois est humble et semble ne pas se rendre compte de ses exploits. Après avoir loupé le record du monde, il s’est montré enjoué à l’interview, parlant même de « moment sentimental ». Il a avoué, tout sourire, qu’il avait « un peu trop regardé » la barre lors de son saut en se disant « ça y est, c’est le record du monde. » Il estimait toutefois avoir « apprécié cette brève seconde » en suspens. Un peu d’innocence et de douce naïveté donc, quand le sport devient de plus en plus business et égocentrique.

Maintenant qu’il a réalisé son rêve de gosse, on peut pointer deux objectifs principaux dans sa carrière. Un à court et l’autre à long terme. Le premier, c’est de continuer sur sa lancée pour aborder les JO de Tokyo en pleine forme et en pleine confiance. En cas de victoire en terres nippones, il deviendrait le plus jeune champion olympique de l’histoire du saut à la perche. Sur le long terme, il voudra s’attaquer au record du monde sur un concours en plein air, qui appartient au légendaire Sergei Bubka depuis le 31 juillet 1994. Il est déjà le deuxième meilleur performeur de l’histoire en extérieur depuis le championnat d’Europe de Berlin de 2018 et ses 6m05. Il faudra passer les 6m14 pour déloger l’inatteignable sauteur ukrainien.

© Dylan Martinez – Reuters

Il semble presque impossible qu’Armand Duplantis ne supplante le record de Bubka alors qu’il n’est qu’à l’aube de sa carrière. Par ordre de comparaison, l’Ukrainien avait 30 ans lorsqu’il l’a établi. Et Mondo n’a que 20 ans. Il devrait donc s’arroger tous les records, à court ou à long terme. Attention tout de même de ne pas s’enflammer trop vite : les jeunes athlètes connaissent toujours un passage à vide et le plus dur est d’en sortir. Mais au vu des qualités mentales que le garçon dégagent, un très grand avenir semble s’offrir à lui.

ALVARRO

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