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Le 24 février 2020, Katherine Johnson s’éteint à 101 ans. Méconnue du grand public, cette Afro-américaine fut pourtant de toutes les réussites de la NASA. Pionnière autant que génie, elle a également incarné la lutte contre les discriminations. Portrait.

1962, État de Virginie. C’est la course à la conquête spatiale entre la Russie et les États-Unis. Au sein de la NASA, la mission Mercury-Atlas 6 (Friendship 7) se met en place : l’astronaute John Glenn va être envoyé en orbite autour de la Terre. Des ordinateurs sont mis sur le coup pour calculer la trajectoire du décollage à l’entrée en orbite de la capsule. Mais Glenn, angoissé de laisser sa vie entre les mains d’un ordinateur, demande expressément que les calculs soient réalisés par une femme, Katherine Johnson. « Si elle dit qu’ils sont bons, alors je suis prêt à partir. » Ce sont les calculs précis de cette Afro-américaine qui ont permis d’envoyer le premier astronaute américain en orbite autour de la Terre.

Le génie et la ségrégation, depuis le début

Katherine Coleman voit le jour le 26 août 1918 dans une famille très modeste de Virginie-Occidentale. Elle grandit dans le même climat délétère que Rosa Parks, de 5 ans son aînée : dans cette Amérique du début du 20ème siècle, la ségrégation fait rage et blancs et noirs sont séparés. Très douée avec les chiffres, elle a plusieurs années d’avance sur ses camarades. À 19 ans, elle est diplômée de ses secondaires ainsi que d’un bachelier en mathématiques et français et ce, avec les plus hautes distinctions. Elle fait également partie de Alpha Kappa Alpha, une sororité et société américaine qui soutient les actions des femmes afro-américaines.

Après une courte période où elle enseigne dans le public, elle est sélectionnée par le président de l’État de Virginie-Occidentale pour intégrer le programme de mathématiques offert par la West Virginia University. Elle est l’une des trois seuls étudiants afro-américains, et la seule femme, à être sélectionnée pour intégrer ce programme de deuxième cycle. Elle l’abandonne cependant après la première session pour fonder une famille avec son mari James Goble. Après quelques années, son époux meurt d’un cancer. Elle deviendra quelques temps plus tard Katherine Johnson, en raison d’un deuxième mariage.

En 1952, elle apprend que la NACA (National Advisory Committee for Aeronautics’), l’ancêtre de la NASA, recrute dans l’unité de calcul de la zone ouest. Elle y décroche un job en 1953. Comme la ségrégation n’est jamais bien loin, le service est réservé aux femmes afro-américaines : bien qu’elles travaillent avec d’autres équipes, les mathématiciennes noires se retrouvent isolées dans un autre bâtiment.

Pionnière afro-américaine de la NASA

© NASA

Katherine Johnson commence à travailler sous la direction de Dorothy Vaughan, également mathématicienne et informaticienne et première directrice de division afro-américaine de la NACA. Au sein de l’agence spatiale, elle effectue des calculs aéronautiques. Peu de temps après, elle est affectée aux calculs pour les vols et aide l’équipe masculine. Un poste normalement temporaire. Mais ses connaissances en géométrie analytique lui permettent de s’intégrer rapidement auprès de ses collègues masculins et supérieurs.

Malgré les progrès de l’Agence, les Russes prennent de l’avance en 1957 avec Sputnik, premier satellite artificiel en orbite autour de la Terre. L’orgueil américain en prend un coup : il faut rattraper ce retard. La même année, Katherine Johnson permet à l’Amérique d’avancer dans la course spatiale grâce à une étude sur la technologie spatiale qui rassemble les savoirs de l’époque et à laquelle elle participe. Comme beaucoup de femmes dans cette situation, son nom n’apparaît pas sur le rapport. En 1958, la NACA laisse place à la NASA où la ségrégation est mise à mal (mais reste présente). Johnson se retrouve à travailler dans le Space Task Group, groupe exclusivement blanc et masculin où elle calcule des trajectoires orbitales.

En 1960, elle co-écrit avec l’ingénieur Ted Skopinski un rapport de recherche sur la mise en orbite et la rentrée atmosphérique d’un vol spatial. Mais Skopinksi décide de partir à Houston. Son superviseur, Henry Pearson refuse que la mathématicienne termine le rapport mais l’ingénieur ne lui laisse pas le choix. Cette fois, Katherine Johnson appose sa signature au bas du document. C’est la première fois qu’une femme de la Division des recherches en vol est reconnue comme auteur d’un rapport de recherche. Au cours de sa carrière, elle (co-)écrira 26 rapports de recherche.

La même année, elle effectue des analyses de trajectoire pour la mission Mercury-Redstone 3 (Freedom 7) : Alan Shepard est le premier Américain à être envoyé dans l’espace. Elle fait également partie des différentes aventures Apollo et calcule notamment les trajectoires d’Apollo 11, permettant à l’Homme de poser le pied sur la Lune. Elle est alors unanimement reconnue au sein de l’agence, qui lui fait vérifier les calculs des ordinateurs. Elle continue de travailler pour la NASA jusqu’en 1986, année de sa retraite.

« Vous savez, les mathématiques, ce sont toujours les mêmes, mais j’aimais l’histoire que nous écrivions, j’aimais les étoiles et j’aimais aller au travail chaque jour. »

Katherine Johnson

La figure d’une lutte constante

© NASA

Tout au long de sa vie, Johnson a lutté pour les minorités et les femmes. Marquée par le contexte politique ségrégationniste de son enfance, elle portera haut la marque de la lutte contre les discriminations. Dans la lignée de son engagement universitaire, elle demande à participer aux réunions de l’Agence quand aucune femme n’avait encore été admise. Elle travaillait et savait qu’elle méritait sa place. Elle explique dans une interview que les barrières de genre et de couleur étaient bien présentes, mais elle dit les avoir ignorées. La NAACP, une association nationale de défense des personnes de couleur, l’a remerciée d’avoir permis « d’éliminer les barrières raciales et liées au sexe ».

Unanimement reconnue en interne pour ses prouesses, elle a droit à certains passages dans la presse de l’époque mais reste relativement dans l’ombre. Elle n’en ressort qu’en 2015, lorsque Barack Obama lui décerne la médaille présidentielle de la Liberté, l’une des plus hautes distinctions civiles. L’année suivante, son travail et son dévouement inspirent à Margot Lee Shetterly le livre Hidden Figures : The American Dream and the Untold Story of the Black Women Mathematicians Who Helped Win the Space Race. Tout au long de l’ouvrage, est retracée la carrière de Johnson ainsi que celles de Dorothy Vaughan et Mary Jackson. Il démontre la présence essentielle bien qu’oubliée des Afro-américaines dans la conquête spatiale. La même année, Theodore Melfi sort le film Hidden Figures basé sur le livre.

24 juillet 1969, une aventure impossible sans Katherine Johnson © Reporters

Méconnue du grand public, Katherine Johnson était de celles qui travaillaient dans l’ombre des grands projets. Il est étonnant que les livres d’histoire ne mentionnent pas celle qui assurait la réussite de l’agence spatiale américaine. Elle a été la seule à pouvoir calculer la trajectoire de retour de John Glenn, sans qui il ne serait pas revenu vivant. Les figures féminines aussi emblématiques manquent cruellement dans l’enseignement et l’éducation des sociétés. Pour la représentation des minorités et pour la véracité de l’Histoire, il est important et plus que nécessaire de les y ajouter. Katherine Johnson était une ode au génie de la minorité, elle est désormais une étoile éternelle dans le ciel de la NASA.

« Après toute une vie à chasser les étoiles, aujourd’hui, Katherine Johnson est partie les rejoindre. Elle a passé des décennies dans l’ombre, cassant les barrières dans les coulisses. Mais à la fin de sa vie, elle est devenue une héroïne pour des millions de gens – dont Michelle et moi »

Barack Obama

4 Replies to “Katherine Johnson, l’étoile dans le ciel de la NASA”

  1. Cet article laisse rêveur… C’est vrai que John Glenn fut le premier américain, après Gagarine on l’oublie souvent, a réaliser un vol orital autour de la terre. Et il a bien failli ne jamais revenir d’ailleurs…

  2. Elle a fait preuve d une telle détermination car vivre à cette époque là en tant que femme et de surcroît noire a dû être extrêmement dure. La situation actuelle a changé mais on est encore très loin de l égalité parfaite

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