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Comme une grande partie des pays de la région, la Moldavie fait partie de ceux qui dépendent entièrement du gaz russe. Entamé en 2014, un nouveau gazoduc indépendant reliant le pays à la Roumanie verra le jour dans les semaines à venir. Ce nouveau chemin gazier pourra-t-il permettre à la Moldavie de s’émanciper? Analyse.

Plus encore qu’une simple dépendance, les relations entre la Moldavie et la Russie sont irrémédiablement imbriquées. Vulnérabilité énergétique, région russophone séparatiste et monopole de Gazprom sur le marché dictent le quotidien de la petite enclave. Inexorablement liée à la Grande Ourse via son système gazier, la Moldavie doit à tout prix diversifier ses sources d’approvisionnement si elle veut diminuer l’influence de son ancien suzerain. Une réalité d’autant plus d’actualité depuis l’adhésion du pays à la Communauté européenne et les troubles en Ukraine qui pèsent sur le transit du gaz russe par Kiev.

Si Chișinău veut se rapprocher de l’Europe pour fuir la Russie, elle doit absolument en diminuer la main-mise sur son économie et son énergie. Le nouveau gazoduc entre la Roumanie et la Moldavie doit servir à changer la donne. Il devait être opérationnel au printemps 2020 mais l’épidémie de coronavirus, qui frappe durement le petit pays, a profondément ralenti les chantiers.

Un accord historique, un changement vital

© Reuters

En 2014, la Moldavie signe un accord avec la Roumanie pour la construction d’un gazoduc reliant les deux pays, sur l’axe Iaşi-Ungheni-Chișinău. Six ans plus tard, il va enfin être mis en service. Long de 120km, il devra transporter près d’1,5 milliard de m3 de gaz/an d’un pays à l’autre, soit plus de la consommation totale moldave (+/- un milliard de m3/an). Mais un problème subsiste : en hiver, les pics de consommation peuvent atteindre 250.000 m3/heure tandis que le débit du gazoduc ne peut dépasser les 175.000 m3/heure. Le rendement doit encore être plus efficace.

L’objectif d’une telle construction est de ne plus dépendre du monopole de Gazprom, seul distributeur de gaz vers la Moldavie, mais de pouvoir s’offrir le choix entre la toute puissante compagnie russe et des fournisseurs roumains et européens. Si il existe une alternative, plus personne ne pourra menacer d’interrompre l’approvisionnement, ni utiliser le gaz comme arme politique : la Russie a déjà coupé plus d’une fois l’approvisionnement en gaz à l’Ukraine, entraînant, par effet ricochet, une coupure en Moldavie (ndlr : le gaz passe par l’Ukraine pour atteindre la Moldavie). Un risque d’autant plus accru depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et la détérioration des relations russo-ukrainiennes.

Englué dans sa dépendance au gaz russe, le pays ne peut actuellement pas négocier de conditions préférentielles et doit se plier à la volonté et aux nombreux chantages de Gazprom. Cette nouvelle voie d’approvisionnement doit permettre au pays de rééquilibrer sa balance géopolitique et de revoir plusieurs « clauses abusives » du contrat entre Gazprom et l’État moldave : la livraison de gaz sur dette à la Transnistrie, les poursuites contre Moldovagaz et la répartition inéquitable entre la Transnistrie et la Moldavie.

Transnistrie : la région séparatiste au centre du marasme

Statue de Lénine devant le Parlement de Transnistrie, à Tiraspol © Daniel Mihailescu – AFP

La région séparatiste de Transnistrie est l’équivalent moldave de la Crimée ukrainienne : une région russophone d’un pays qui veut fuir l’influence russe. Sa frontière avec la Moldavie est gardée par l’armée russe depuis près de 30 ans et la région tente à tout prix de faire imploser le pays, pour s’en séparer.

Depuis 2006, la Transnistrie refuse de payer le gaz à Gazprom, contractant une dette de près de six milliards de dollars au nom de Moldovagaz, la société moldave chargée de distribuer le gaz au sein du pays. L’argent non-payé est accumulé sur un « compte gazier » utilisé par les autorités transnistriennes pour d’autres besoins. Et comme les autorités russes ne coupent pas l’approvisionnement de gaz pour la région, ce fond représente une manière indirecte de financer le séparatisme transnistrien. Plus grave encore, Moldovagaz n’appartient pas entièrement au pays : outre l’État moldave, on retrouve également Gazprom à la tête de l’entreprise. Elle est même majoritairement contrôlée par la société russe qui peut ainsi bloquer toute décision contraire à son intérêt, rendant plus importante encore l’influence du pays de Poutine.

Gazprom engage, en outre, régulièrement des poursuites judiciaires contre Moldovagaz pour « non-paiement du gaz fourni », tentative supplémentaire pour acculer le pays dans son giron. En 2018, le tribunal a ainsi condamné Moldovagaz à payer plus de 475 millions de dollars à la Russie pour la seule année 2015. Ces attaques pénales permettent à la Grande Ourse de « légaliser » la dette du distributeur moldave et peut s’en servir comme moyen de pression politique contre le gouvernement, co-actionnaire de la société. Comme Chișinău refuse le séparatisme de la Transnistrie, il se voit dans l’obligation de rembourser la dette de la région séparatiste.

Astucieusement (ou vicieusement, c’est selon) décidée par la très influente Gazprom, la répartition des revenus du transit du gaz russe depuis la Moldavie vers ses pays voisins pèse également sur la situation du pays. La Transnistrie ne représente qu’1/5 de la population moldave mais la répartition se fait à 50/50 entre la région séparatiste et la Moldavie entière. C’est pourquoi le nouveau gazoduc n’assurera pas la consommation de la Transnistrie mais seulement des régions de l’ouest du pays, pour tenter d’équilibrer les forces en présence. À l’inverse, cela risque également d’approfondir encore le fossé entre les deux parties, Chișinău ne pouvant pas utiliser cette nouvelle route pour « récupérer » la Transnistrie.

Une influence gravissime à tous les échelons

© Dimitrov

Entamé en 2014, le chantier du nouveau gazoduc a pris plusieurs fois du retard en raison de l’influence russe au pays. Le tronçon Iaşi-Ungheni a rapidement été bouclé par la Roumanie mais la Russie a joué les troubles-fêtes en Moldavie : l’indirect financement du séparatisme transnistrien a pesé sur les finances du pays et la Grande Ourse a mené une vaste campagne de corruption des élites moldaves. Le fort contrôle de Gazprom dans la société Moldavagaz, distributeur sur le territoire, a également fortement ralenti l’avancée du dossier.

Il est difficile, à l’heure actuelle, pour la Moldavie d’évoluer vers un système d’approvisionnement plus diversifié sans la participation de Moldovagaz. Mais l’entreprise est majoritairement contrôlée par Gazprom, qui ne laissera pas lui échapper sa (grande) part du gâteau. Pour éviter les perquisitions, la société russe a d’ailleurs fermé ses locaux à la justice depuis plus de 20 ans sous peine de couper l’approvisionnement en gaz. Tant que la lumière ne sera pas faite sur les abus de Gazprom, la Moldavie ne pourra jouir entièrement de son marché gazier.

Mais les choses pourraient enfin changer : la loi oblige le pays à ouvrir, à partir de 2020, la distribution du gaz sur le territoire aux sociétés étrangères. C’est une résultante de l’accord signé en 2014 avec l’Union européenne, qui apporte une aide financière au pays contre l’application de mesures de libéralisation du marché de l’énergie. Il faudra toutefois batailler pour changer la position de monopole de Moldovagaz (et donc indirectement de Gazprom) : face au risque de perdre son influence, la Russie a relancé une vaste campagne de corruption des élites. La Roumanie n’est également toujours pas gage de viabilité d’approvisionnement car le pays n’est pas encore parvenu à s’entendre avec les puissances étrangères pour la régulation de son marché. Ses immenses réserves au large des côtes de la mer Noire devront encore attendre.

Pour que la Moldavie puisse réellement sortir de l’influence russe, en réduisant drastiquement le monopole de Moldovagaz, un nouveau chemin d’approvisionnement ne suffira sans doute pas. C’est le marché et son organisation qui doivent être repensés, et cela ne pourra se faire sans un gouvernement déterminé, prêt à passer au-dessus des menaces russes. Mais depuis 2016, le gouvernement est dominé par le parti socialiste pro-russe du président Igor Dodon. Après sa prise de fonction, le dirigeant moldave s’était même empressé de rencontrer à Moscou Alexei Miller, président de Gazprom. Malgré des signes d’amélioration, la Moldavie n’est pas encore prête à sortir de l’influence russe.

One Reply to “Moldavie : un nouveau gazoduc pour diminuer l’influence russe”

  1. Cet article apporte une nouvelle preuve de la dangerosité d ‘être dépendant d un seul fournisseur et ce dans n importe quel domaine.

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