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Réapparu ces dernières années, le loup n’a pu se défaire de la mauvaise réputation qui lui colle au pelage. Pourtant, de l’autre côté du globe, la panthère des neiges et le jaguar ont trouvé l’harmonie avec les éleveurs. Deux exemples dont il faudrait s’inspirer en Europe.

Bras vengeur du diable, bourreau du petit chaperon rouge,… À la fin du 19ème siècle, victime de sa mauvaise image et des croyances populaires, le loup disparait de nos régions. Une réputation forgée dans les esprits depuis plusieurs millénaires. Hérodote parlait en effet de lycanthropie (transformation de l’homme en loup-garou) dès le 5ème siècle avant J.-C. et toute personne soupçonnée était condamnée à mort jusqu’au 17ème siècle. Le loup se voit même attribuer des pouvoirs surnaturels : « sa morsure est venimeuse » et « l’herbe ne pousse plus suite à son passage. »

En 1764, l’affaire du Gévaudan secoue la France et ne prendra fin qu’après le décès officiel de 7 loups et 99 personnes. Des études scientifiques ont cependant révélé que la bête en question n’était peut-être même pas un loup. Et si les légendes sont aujourd’hui repoussées à l’état de contes, elles influent encore sur l’image que l’on transmet aux enfants. La chèvre de Monsieur SeguinLe Petit chaperon rouge et Pierre et le loup, pour ne citer qu’eux, ont participé à l’élaboration d’une symbolique négative qu’il est aujourd’hui difficile d’effacer.

En Europe, on ne laisse pas de place au loup

Le retour du loup en Europe occidentale a beau faire le bonheur des uns, il crée la colère des autres. En France, les Alpes sont considérées comme des « foyers d’attaques » et près de la moitié des pertes des éleveurs sont imputables aux loups. Les attaques sont difficiles à prévoir et dans l’euphorie de la chasse, il lui arrive de tuer plus que nécessaire. Il arrive également qu’il crée, à son insu, des mouvements de panique qui entraînent la chute mortelle de troupeaux apeurés dans les ravins.

Pour compenser les pertes, l’État français a lancé le « Plan loup 2018-2023 » qui vise à l’amélioration des mesures de prévention et au remboursement des dommages et intérêts. En 2017, 22,94 millions d’euros ont ainsi été dédiés à la protection des troupeaux et des territoires (électrification des clôtures, gardiennage, chiens de protection,…) et 3,3 millions à l’indemnisation des pertes dues aux loups. Malgré cela et son statut d’animal protégé, le loup n’est pas à l’abri. Naya, première louve de Wallonie depuis le 19ème siècle, a été abattue en septembre 2019 avec ses louveteaux, quelques mois seulement après son arrivée.

Si la cohabitation entre l’homme et le loup semble difficile en Europe, d’autres populations ont pourtant réussi à vivre en parfaite harmonie avec un super-prédateur.

Au Tibet, l’exemple de la panthère des neiges

Espèce protégée à l’échelle mondiale, la panthère des neiges compte une population comprise entre 4000 et 6000 individus, bien qu’il reste difficile d’en évaluer le nombre exact. Super-prédateur de sa région, le félin terrifie même les loups des environs. Pourtant, les éleveurs installés au cœur des montagnes tibétaines vivent en bon terme avec l’animal. De philosophie majoritairement bouddhiste, ces populations locales estiment que toute vie est importante et qu’il n’est donc pas envisageable de tuer ce prédateur car il pourrait être la réincarnation d’un être cher.

Idolâtrée dans cette partie du monde, la panthère s’attaque pourtant fréquemment aux élevages de yack et les éleveurs peuvent perdre bien plus de quinze bêtes dans l’année. Une réalité impensable chez nous, considérée comme normale dans ces montagnes. Si un animal se perd et est tué par le félin, l’éleveur considère qu’il est en faute : il n’avait qu’à mieux surveiller son troupeau. Comme l’homme tire profit de la nature, il est normal que celle-ci prenne sa part.

Le gouvernement chinois fait également beaucoup au niveau de la protection de l’espèce. La moindre bête domestique tuée par la panthère est dédommagée. Des équipes se déplacent dans tout le pays pour photographier et analyser les pertes. De plus, l’animal présente un caractère « doux » : plusieurs cas de panthères attaquées par l’homme et ne se défendant pas ont été rapportés. Les contacts très rares entre l’homme et l’animal seraient la cause de cette absence de crainte et de réaction, la panthère des neiges ne considérant pas l’homme comme un danger. La situation est pratiquement la même avec les léopards en Inde, pour les mêmes raisons philosophiques.

En Guyane, les recherches pacifistes autour du jaguar

Sur les cinq dernières années, un peu plus de cent attaques de jaguars ont été recensées sur le territoire guyanais pour un total de plus de 300 animaux tués. Comme lors des attaques de loups, un effet de panique peut se déclencher au sein du troupeau et amener le jaguar à attaquer le groupe de manière compulsive. C’est pourquoi on retrouve souvent plusieurs victimes au cours d’une seule attaque. Mais hors de question de chasser un prédateur naturel, il faut donc trouver d’autres alternatives.

Le piégeage photographique a été mis en place il y a quelques années mais il n’est pas une solution aux attaques : il permet de mieux connaître les individus présents dans les zones d’habitations et de mieux se préparer face à leur présence. On a ainsi pu prouver que les attaques sur les animaux domestiques ne venaient pas forcément d’individus vivant sur les lieux. Un bon outil d’observation et d’étude donc mais incapable de diminuer les attaques. Et la relâche de spécimens dans d’autres régions peut se révéler catastrophique pour l’animal puisqu’il y a de fortes chances qu’il soit relâché sur un site déjà occupé par un autre jaguar. Des conflits territoriaux souvent mortels s’engagent alors.

Les scientifiques se sont alors rabattus sur une nouvelle idée : le radio-pistage. L’idée est d’équiper chaque spécimen d’un collier GPS non- contraignant envoyant en temps réel des indications sur sa position. En plus de rassurer les éleveurs, cette solution pourra permettre de protéger les jaguars des braconniers. En attendant le perfectionnement de la technologie, les scientifiques préconisent l’installation d’ânes dans les élevages. Bruyants, ils permettent d’informer les éleveurs en cas d’arrivée d’un prédateur. Autant de mesures pacifistes prises pour ne pas décimer un animal dont la population ne fait que décliner.

Si les Tibétains arrivent à vivre en harmonie avec la panthère des neiges, il reste en Europe de nombreux progrès à réaliser dans la cohabitation avec le loup. En Guyane, la solution d’équiper les jaguars de relais GPS a été avancée pour résoudre le même problème. Les moyens en Europe pour protéger les troupeaux des prédateurs sont bien plus conséquents que ceux des populations tibétaines et guyanaises, il ne manque donc que la volonté pour assurer la pérennité des éleveurs et du loup. Mais on sait que c’est souvent quand il faut passer à l’action que les bonnes volontés se gâtent.

2 Replies to “La panthère des neiges et le jaguar pourront-ils sauver le loup?
”

  1. Nous avons beaucoup empiété sur l habitat des animaux, il est donc effectivement très important de lui rendre un peu de son espace.

  2. Je me demande quand même si nos contrées surpeuplées sont bien destinées à accueillir un animal comme loup qui doit disposer d’un territoire très vaste, n’est-ce pas là la volonté de quelques rêveurs finalement ? Le loup ne peut y vivre sereinement et manque de gibier adapté. Article intéressant.

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