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Une plume, une connexion internet, des boulettes et hop : Kathleen Wuyard créa Boulettes Magazine. Six ans plus tard, la co-fondatrice et co-gérante du projet a accepté de se livrer. Portrait.

Le téléphone sonne. C’est une voix joviale mais affirmée qui répond. À l’autre bout du fil, Kathleen Wuyard, une journaliste passionnée. Impossible de faire un réel entretien au vu de l’actualité, le téléphone devra suffire.

« Puisque personne ne me donne ma chance, je vais créer mon propre média. »

Après plus de six mois de recherches infructueuses (« personne ne me donnait ma chance »), Kathleen Wuyard doit se rendre à l’évidence, elle va devoir se lancer elle-même. En 2014, elle porte avec sa meilleure amie Juliette Salme un projet innovant : un journal indépendant liégeois, alternatif et entièrement bénévole. Quelques clics de souris plus tard, c’est la naissance de Boulettes à la liégeoise, qui deviendra Boulettes Magazine et premier webzine de la province en quelques années. Mais pourquoi « boulettes » ? Parce que c’est un plat  indissociable de la Cité Ardente, « même si c’est un crime de lèse majesté de manger des boulettes et non des boulets à Liège. » Comme son nom l’indique, le journal parle de Liège au sens large : politique, lifestyle, économie, actualités et opinions des habitants de la Cité Ardente. C’est la presse écrite mais surtout la presse magazine qui anime la jeune femme, parce que ce genre journalistique donne « beaucoup plus de libertés que la presse quotidienne. Et entre autres, celles d’explorer une variété importante de sujets ou de choisir la longueur de ses articles. »

Au fil du temps, le site a évolué : Juliette Salme a quitté le projet pour se consacrer à son doctorat et c’est Clément Jadot, le fiancé de Kathleen, qui a pris le rôle de co-rédacteur en chef. Aujourd’hui, Boulettes Magazine c’est 200.000 vues par mois et pléthore d’auteurs et de photographes.

«  J’admirais vraiment des gens comme Patricia Allemonière ou Florence Aubenas, des femmes qui allaient sur le front et faisaient des reportages passionnants. »

© Boulettes Magazine

Baignée à la maison dans un flux constant de journaux télévisés, Kathleen développe le goût pour l’information. Le métier de journaliste l’attire, logiquement, très rapidement. Une certaine curiosité pour l’inconnu, une soif d’apprendre, une grande capacité de travail et la plume facile : avec le temps, cela devient même une évidence de choisir cette voie. Bien que Liégeoise, son parcours commence à l’ULB où elle décroche un double master en sciences politiques et communication multilingue et relations internationales, le tout en anglais. Son ambition première : devenir reporter de guerre. Le Moyen-Orient la fascine depuis toujours « [mais] entre le moment où j’ai commencé mes études et le moment où j’ai trouvé du boulot, les conflits ont changé et les journalistes sont devenus des cibles. Je trouvais ça égoïste de faire vivre ça à mes proches. » 

Remarquée grâce à son webzine, elle trouve de l’emploi chez Sudpresse avant de se lancer comme journaliste freelance. Depuis, elle a rejoint les rangs de Flair Belgique en tant que journaliste politique et société. Il s’agit de son emploi principal  puisque Boulettes Magazine a vocation à rester bénévole. Elle collabore également avec Le Vif, VICE, Now Magazine et le site Internet de Paris Match. Malgré des études dans la capitale, Kathleen est rapidement revenue sur ses terres ardentes. Une décision qui ne s’imposait pourtant pas d’elle-même : « Je suis partie dans l’idée que Liège n’était qu’une ville provinciale, que je n’allais jamais y revenir. Mais à chaque fois que j’y retournais, il y avait toujours du changement et de nouvelles dynamiques. » Et surtout, personne n’en parlait.

« J’ai toujours voulu être journaliste. C’est magique d’être payé(e) pour écrire et raconter des histoires. »

Celle qui n’aime pas les boissons chaudes (« mais j’adore boire dans des tasses, surtout du Coca bien froid ») ne se voit faire aucun autre métier, bien que la précarité la préoccupe beaucoup. Elle est parfaitement consciente que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Et même si ce n’est pas toujours bien payé, et même si c’est très stressant, « on est payé pour rencontrer plein de gens et parler de plein de sujets. C’est le plus beau métier du monde. » Mais pour s’y épanouir pleinement, la jeune femme de 30 ans s’accorde à dire qu’il faut énormément travailler et que le journalisme doit être une passion et une vocation. Loin de la workaholic proche du burn-out, Kathleen reste une personne ambitieuse qui veut que les choses soient toujours bien faites (« ça doit venir de mes racines allemandes ») : « On pourrait dire de manière très réductrice que je vis pour travailler, mais c’est parce que j’adore ce que je fais. »

Femme du métier, elle considère qu’il faut avoir la carte de presse pour être journaliste car « elle donne accès à des interviews, des conférences de presse et des lieux réservés (Palais Royal, 16 Rue de la Loi,…). »

« Kathleen, c’est une personne rayonnante avec un humour incisif. »

Décrite par ses proches comme déterminée, voire même un peu têtue, la co-rédactrice de Boulettes Magazine est un véritable bourreau de travail. Tête dure et très impatiente, elle a encore du mal à concevoir que les choses ne se passent pas toujours rapidement ni comme elle l’imaginait (« les conférences de presse qui s’éternisent, c’est une torture ! »). Mais ceux qui la connaissent vraiment sont formels : c’est une personne curieuse, empathique et solaire. Ils tiennent également à mettre en avant son autodérision : « à première vue, c’est un peu le cliché de la blonde platine superficielle mais elle est cultivée, s’y connaît en politique et se moque même de l’image qu’elle peut renvoyer. »

Derrière cette façade d’humour et de légèreté, cette mordue de voyages et de sports aquatiques peut s’appuyer sur deux piliers, ses soutiens de toujours. Le calme et le côté plus rationnel de son frère et de son compagnon contrebalancent son impulsivité naturelle. Ils la poussent à toujours se dépasser et vouloir leur ressembler, « bon, pas physiquement car ils sont grands et bruns et que je suis contente de ce à quoi je ressemble. » De mémoire, elle a toujours été proche de son frère, une proximité qui l’a fortement aidé à devenir la femme qu’elle est aujourd’hui. Quant à Clément, son fiancé et co-rédacteur, c’est un tout : «  il est mon compagnon mais aussi mon meilleur ami et mon confident. »

« Pour moi, le succès c’est faire ce qu’on aime. »

Après plusieurs années d’existence, Boulettes Magazine s’est imposé dans le paysage médiatique liégeois. Mais l’enthousiasme du milieu n’a pas toujours été au rendez-vous : « au début le ton était un peu moqueur, puis ça a pris de l’ampleur et maintenant on se sent un peu plus ‘respectés’. » Le webzine a désormais fait son trou. Il n’apporte peut-être rien financièrement mais il cumule plusieurs centaines de milliers de vues chaque mois et le Bourgmestre partage même les articles. Pour Kathleen, ce succès d’estime est la meilleure des récompenses.

En 2017, Boulettes publie son premier livre intitulé Liège Surprises. 500 coups de coeur, un recueil qui met en avant les trésors méconnus de la Cité Ardente. À l’arrivée du confinement, le webzine travaillait à la réalisation d’une série de documentaires avec RTC et d’un podcast avec Liège Together. L’opportunité parfaite pour Boulettes Magazine de se diversifier et se retrouver sur plusieurs plateformes, de quoi espérer d’autres nouveautés. Plus que la réussite de projets, ce qui motive Kathleen c’est de se lever tous les jours pour faire ce qu’elle aime, « c’est au-delà de la reconnaissance financière ou populaire. »

© Kathleen Wuyard

Il est désormais l’heure de raccrocher. Dans une ultime confidence, Kathleen Wuyard se livre sur son ressenti. Comme beaucoup de femmes, elle se considère atteinte du syndrome de l’imposteur (ndlr: « forme de doute maladif qui consiste essentiellement à nier la propriété de tout accomplissement personnel »). Elle ne parvient ainsi que difficilement à s’attribuer ses réussites. Malgré tout, elle se dit fière de ce qu’elle a accompli, comme « collaborer avec des publications pour lesquelles je rêvais d’écrire étant ado. »

4 Replies to “Portrait | Kathleen Wuyard, du treillis de reporter aux boulettes journalistiques”

  1. Oufti, le sujet et l’article sont vraiment intéressants. J’ai lu ça avec beaucoup de plaisir et d’attention. Bonne continuation.

  2. Il faut bien sûr s accrocher mais cette belle interview montre que l on doit croire en ses rêves et en soi. Je vous souhaite le meilleur.

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