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Qualifiée depuis toujours de « Poudrière », la région des Balkans a implosé dans la première moitié des années ’90 avec la guerre de Bosnie. Et de poudre il en fut question lors de l’été 1995. Le 11 juillet, Srebrenica sombrait dans l’horreur.

Depuis 1995, chaque 11 juillet ressemble au précédent à Srebrenica (ndlr: prononcez « Srèbrènitsa »). C’est un Dan žalosti, un jour de deuil national en Bosnie-Herzégovine : les drapeaux sont en berne, les rues restent silencieuses, il n’y a pas de musique dans les bars ni les magasins, il n’y a ni concert ni événement. Chaque 11 juillet, la vie s’arrête. Comme elle s’est arrêtée il y a 25 ans.

Tous les ans, les restes de corps identifiées sont inhumés au mémorial de Potočari, en face du bâtiment qui accueillait alors les Casques bleus de l’ONU. L’année dernière, ce sont 33 nouvelles victimes qui ont rejoint le triste contingent du mémorial. Aucun corps n’est jamais complet, ils ont tous été dispersés à leur mort dans différents charniers, pour qu’on ne puisse pas les identifier. Chaque année, plusieurs milliers de personnes assistent à la cérémonie, sauf cette fois. Neuf nouvelles victimes seront ensevelies au mémorial mais le public sera majoritairement absent, pandémie de Covid-19 exige. Le comité d’organisation des commémorations a appelé les citoyens à ne pas se rendre au cimetière pour éviter les risques de contamination. D’habitude, ils sont plusieurs milliers à se rassembler en provenance des quatre coins des Balkans et de l'(encore plus) étranger. Mais pour les 25 ans du massacre, il n’y aura presque plus personne sur place. Comme pour rappeler qu’il ne restait presque plus personne sur place à l’époque. Tout un symbole.

En 2019, près de 6000 personnes ont participé à la Marche pour la paix : 100km parcourus en trois jours suivant le trajet effectué en 1995 par les 15.000 habitants de la ville qui ont su échapper à la mort. Cette année, elle ne rassemblera que 90 participants, tous des survivants du génocide. Les années passent, pas le message : que Srebrenica ne soit jamais oubliée!

Le conflit identitaire : la mort se met en marche

Le massacre prend place dans le contexte explosif de la guerre intercommunautaire de Bosnie qui fit 100.000 morts et deux millions de réfugiés (soit la moitié de la population d’alors) entre 1992 et 1995. Centre névralgique du multi-culturalisme, on retrouve en Bosnie trois « ethnies » principales : les catholiques Croates, les orthodoxes Serbes et les musulmans Bosniaques. Entre 1992 et 1995, les Serbes instaureront la terreur pour ne pas perdre la main sur la Yougoslavie d’alors suite aux volontés d’indépendance de Bosnie.

Srebrenica, ville de 20.000 habitants majoritairement musulmane et enclavée dans une région orthodoxe de l’est de la Bosnie-Herzégovine va devenir le spectacle du plus grand massacre en terres européennes depuis la Seconde guerre mondiale. La prise de la ville par les Serbes débouche, à partir du 7 juillet 1995, sur le massacre de près de 8000 hommes et adolescents musulmans. La ville était pourtant déclarée « zone protégée » par l’ONU. Aujourd’hui, le terme de « génocide » n’est toujours pas accepté unanimement pour qualifier cette tuerie de masse.

Srebrenica assiégée : et le sang coula par milliers

Dès les premières escarmouches de la guerre de Bosnie, Srebrenica est avancée comme un point stratégique pour les différentes parties. Pour assurer la sécurité des civils, l’ONU déploie près de 600 Casques bleus français et néerlandais autour de la ville. C’est le général français Philippe Morillon qui en est à la tête et déclare en mars 1993, debout sur un char, « Nous ne vous abandonnerons pas. » Mais cette prise de position lui coûte sa place, il est extradé.

La pression serbe s’accroît sur la ville à la mi-1995 et le général français Bernard Janvier demande publiquement à ce que ses hommes soient évacués, jugeant la ville indéfendable. Les Serbes en profitent : ils prennent en otage les Casques bleus et menacent de les exposer aux bombes de l’OTAN. Ils sont relâchés contre l’arrêt des frappes aériennes. Les Forces serbes ont le champ libre. Le 7 juillet 1995, elles prennent la ville d’assaut sous les ordres du général Ratko Mladić, réputé comme extrêmement brutal. Celui qui est surnommé le Boucher des Balkans a fait ses gammes lors du siège de Sarajevo, dès 1992, en pratiquant allègrement la terreur. À un point tel que sa fille Anna se donne la mort en 1994 à seulement 23 ans.

Quelques heures avant l’assaut ultime des Forces serbes, les Casques bleus néerlandais accueillent plusieurs milliers de Bosniaques à Srebrenica, zone protégée de l’ONU. Mais ils se retrouvent rapidement submergés. Ils expulsent alors de l’enclave 300 réfugiés, directement cueillis par les assaillants. Ils demandent des renforts à leurs supérieurs, sentant que la situation est en train de déraper. Mais ils n’obtiendront aucune réponse et la ville est assiégée. Ils assistent alors à la déportation de plusieurs milliers d’hommes et d’adolescents musulmans vers les forêts environnantes. Les Serbes vont y massacrer, à l’arme lourde et au bord de fosses communes creusées au bulldozer, près de 8000 d’entre eux. Tout cela sous les yeux de l’OTAN qui survole la région sans intervenir. Le 13 juillet 1995, les Casques bleus néerlandais sont évacués. Pendant plusieurs jours, ils sont sommés de taire les horreurs auxquelles ils ont assisté.

Le premier massacre a lieu dans un hangar de Kravica, un petit village à 11km de Srebrenica. Comble de l’horreur et du cynisme, la majorité des prisonniers sont visités par le général Mladić en personne qui leur assure qu’ils seront l’objet d’un échange de prisonniers. Ils sont envoyés dans l’après-midi en forêt où ils sont massacrés en bande. Le 17 juillet, les massacres sont terminés et les fosses communes refermées. Mais les Forces serbes continuent de poursuivre la colonne de civils qui est parvenue à s’échapper de Srebrenica et rivalisent de monstruosité. Plusieurs survivants accusent l’utilisation d’armes chimiques et biologiques. Il s’agirait probablement de gaz incapacitant, offrant des hallucinations aux victimes pendant qu’elles étouffent.

La postérité : condamnations, partialité et négationnisme

Casques bleus néerlandais et réfugiés dans le village de Potočari en 1995 © AP

Le 2 août 2001, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) condamne Radislav Krstić, général serbe menant l’assaut sur Srebrenica aux côtés de Ratko Mladić, à 46 ans de prison. En décembre 2012, l’ex-général et proche du Boucher des Balkans Zdravko Tolimir est condamné à la perpétuité par le TPIY. Le 24 mars 2016, c’est au tour de Radovan Karadžić d’écoper de la perpétuité pour sa responsabilité pénale dans le massacre de Srebrenica. Après avoir échappé à la justice internationale pendant 16 ans, Ratko Mladić est arrêté en mai 2011 et condamné à perpétuité le 22 novembre 2017. Hors Serbie, les responsabilités sont également nombreuses. Plusieurs membres éminents de l’actuel parti grec d’extrême droite Aube dorée sont impliqués dans le massacre. Le 16 juillet 2014, le tribunal de La Haye juge l’État néerlandais responsable de la mort des 300 réfugiés expulsés de Srebrenica.

Pour le 25ème anniversaire du génocide, les responsables du Musée d’histoire de Sarajevo ont choisi le thème du négationnisme. Depuis le début de l’année, celui-ci propose une grande exposition intitulée « Srebrenica 25 : Zajedno protiv virusa poricanja » (« Srebrenica 25 : Ensemble contre le virus du négationnisme ») pour tenter de garder éveillé le souvenir du massacre. Mais les efforts ne semblent qu’un coup d’épée dans l’eau. En Serbie voisine, le quotidien Blic évoque bel et bien le 11 juillet mais pas pour les mêmes raisons. Pas question du massacre de Srebrenica mais des crimes commis contre les Serbes de la vallée de la Drina entre 1992 et 1995 qui n’ont jamais été jugés. Régulièrement brandis par les nationalistes serbes pour contrebalancer la gravité de Srebrenica, ces meurtres de civils tendent tout de même à rappeler une certaine partialité des justices locales et internationales. Tous les camps et toutes les tueries n’ont pas été traitées de la même manière. Et rien de tout cela n’aidera la région à se retrouver, s’assumer ni se pardonner.

Berlin : mémorial éphémère de chaussures récupérées en Bosnie pour les 15 ans du massacre de Srebrenica © AST

Toujours dans la presse, il est important de signaler qu’aucun média ne semble ouvertement rappeler le rôle tragique joué par la communauté internationale. Si les Pays-Bas ont fait le ménage dans les rangs de leur armée et ont récemment annoncé la mise en place d’une commission de dédommagement des victimes, on attend toujours que l’Union européenne et l’ONU n’assument leurs erreurs. Parce que les Serbes ne sont pas les seuls coupables dans le massacre de Srebrenica et que c’est une insulte à la mémoire des exécutés que de l’affirmer.

3 Replies to “Il y a 25 ans : Srebrenica, le génocide oublié”

  1. Article fluide qui permet de faire une petite piqûre de rappel bien nécessaire à l heure actuelle. C était à nos portes.

  2. On pensait ne plus jamais voir ça dans nos contrées et pourtant… Il faut rester prudent, ces drames ne sont jamais bien loin et certains n’attendent que l’occasion…

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