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Habitué aux frasques en tout genre, Jair Bolsonaro a récemment intensifié ses diatribes envers les peuples autochtones de la forêt amazonienne. Mais ses attaques ne sont qu’une façade, un piège dans lequel beaucoup de médias et personnes influentes tombent naïvement. Que se cache-t-il alors derrière les insultes du président brésilien?

Après plusieurs décennies d’un long combat pour faire reconnaître leur culture et leurs terres ancestrales, les Indiens du Brésil se pensaient tranquilles. Mais l’élection de Jair Bolsonaro, président d’extrême droite, risque fortement de rebattre entièrement les cartes. Au point de faire un radical retour en arrière. Et de tout perdre?

Déjà ouvertement favorable à l’augmentation de la déforestation de la forêt amazonienne lors de sa campagne électorale, Jair Bolsonaro a récemment multiplié les références aux territoires indigènes qu’il convoite. L’objectif à long terme est de raser la végétation de la zone pour l’exploitation minière, gazière et pétrolière (notamment) qu’il aimerait y implanter. Et le véritable enjeu ne se trouve pas dans la forme, il faut décoder le discours pour voir ce qui se cache derrière.

Amener le débat sur la table par l’insulte

© Ueslei Marcelino – Reuters

Fin janvier, Jair Bolsonaro expliquait lors d’un live Facebook hebdomadaire que « chaque jour, un peu plus, l’Indien est un être humain comme nous. » Une déclaration ouvertement raciste qui a choqué une partie de la population. Pourtant, le président brésilien n’en est pas à son coup d’essai. En 1990, il avait ainsi regretté que l’armée n’ait pas su « à l’image des États-Unis, décimer les indigènes » avant de les qualifier en 2004 de « puants ».

Après le flot incessant d’insultes répétées, le président élu commence à joindre les actes aux paroles. Début février, il a déposé un projet de loi pour y autoriser ses volontés sans avoir à demander l’avis de ceux qui y vivent, alors que la Constitution l’y oblige. Bien que les terres appartiennent à l’État fédéral, elles sont en effet réservées à l’usage exclusif des autochtones. Le débat devait animer l’espace public et politique auriverde puisque le sujet revêt une importance capitale dans la culture brésilienne : les indigènes dont les territoires sont convoités représentent la dernière tranche des véritables Indiens d’origine du pays et s’érigent comme le dernier rempart de la forêt amazonienne contre son exploitation à grande échelle. Mais pour l’instant, le projet avance surtout dans l’ombre. Les autorités brésiliennes profitent de l’abattage médiatique autour de la pandémie de coronavirus pour avancer loin des projecteurs, et sans que le débat ne soit traité par l’opinion publique.

Face à ce projet de loi, salué par le président comme « un rêve qui pourrait se réaliser », l’Assemblée des Peuples Indigènes du Brésil (APIB) a tenu à réagir : « Bolsonaro, ton rêve est notre cauchemar. Il est synonyme d’extermination. Parce que l’orpaillage amène la mort, les maladies, la misère et prive nos enfants de tout avenir. » Une déclaration que les journaux pro-Bolsonaro n’ont évidemment jamais relayé.

Un discours agressif qui relève d’une stratégie réfléchie

© Keystone

Très directes, les attaques personnelles du président se noient désormais sous diverses couches de communication. Le 5 février, il a présenté son projet de loi autorisant les diverses exploitations du territoire ainsi que la construction d’infrastructures hydroélectriques. À la suite du tollé provoqué au sein de la population, il a décidé d’avancer dans sa stratégie de communication. Maintenant, les attaques racistes ont fait place à un discours de promotion du développement.

Après l’attaque frontale qu’il avait proféré au Parlement (« en 2019, nous allons annuler la démarcation de leur réserve et nous allons donner des fusils aux fermiers »), il a affiné sa stratégie et plongé dans la communication politique. Il n’est plus question de les sortir de leurs territoires mais de les « intégrer ». Le terme n’est pas choisi par hasard puisque la « politique d’intégration » est une politique mise en place par la dictature militaire (1964-1985) et qui consistait à retirer les autochtones de leurs terres ancestrales pour qu’ils soient « assimilés » à la société moderne pendant que l’on récupérait l’utilisation de leurs terres. Une idéologie politique régulièrement louée par Bolsonaro dans le passé, qui s’est ouvertement décrit comme fan de l’ancienne junte militaire. Dans la bouche du président, « exploiter les territoires », ce n’est donc plus reprendre ses terres à un « peuple inférieur » mais « un bon moyen de permettre au pays de se développer, et d’éduquer cette population ». Et ça, c’est une communication qui rencontre davantage d’adhérents parce qu’elle joue sur un biais réflectif que tout le monde ne capte pas.

Toujours dans la même stratégie, il a considéré que les territoires autochtones étaient « surdimensionnés » et que « les Indiens ne peuvent pas être confinés dans une réserve, comme un animal dans un zoo ». Une belle façon de faire croire qu’il serait bien mieux pour eux de les expulser de leurs terres. Il a même ajouté qu’il s’agissait « [d’]êtres humains comme nous, qui veulent entreprendre, avoir de l’électricité, aller chez le médecin, avoir une voiture et prendre l’avion » sans jamais préciser que de nombreuses tribus tiennent à conserver leur mode de vie traditionnel et leurs distances avec la société moderne.

Ce qui se cache derrière l’écran de fumée

© Adriano Machado – Reuters

Selon plusieurs experts locaux, le projet ne devrait pas être adopté puisque le président de l’Assemblée avait affirmé en septembre dernier qu’il s’opposerait « toujours » à ce genre de projet. De plus, l’opinion publique est relativement unanime sur le sujet. Mais il reste difficile de s’accrocher à des positions fermes et définitives dans un pays tant miné par la corruption d’État. D’autant plus que le président a trouvé son argument : le problème de cette mesure n’est pas réellement son inconstitutionnalité mais « la pression que le projet va subir de la part des écologistes » qu’il ne cesse de présenter comme les opposants au développement du pays. Des écologistes dont il sait quoi faire puisqu’il a récemment déclaré « si je pouvais, je les confinerais tous en Amazonie, vu qu’ils aiment tant l’environnement. »

Logiquement, le projet de loi ne devrait donc pas se concrétiser. Mais cela ne veut pas dire que l’avancée de l’exploitation de la forêt amazonienne va connaître un frein. Au contraire. Avec cette proposition de loi, Jair Bolsonaro envoie en fait aux investisseurs et acteurs de la déforestation le message qu’ils peuvent commencer/continuer leur avancée puisque celle-ci est soutenue par le président. Depuis son arrivée au pouvoir, la déforestation a d’ailleurs atteint des pics jamais atteints.

Parmi ses insultes, le président brésilien a plusieurs menacé les peuples autochtones. Mais il ne s’arrête plus à l’intimidation. Il a compris que pour arriver à ses fins, rien ne sert de parler, il faut agir. Depuis plusieurs mois, il s’affaire ainsi à dérégler le système de santé et de protection sociale de la population indigène tout en lui promettant des compensations financières et sanitaires si elle accepte de lâcher ses territoires. Plus que de simples insultes de surface, c’est une véritable offensive généralisée et sur le long terme que le président a décidé de mener contre les populations locales. Depuis le début de l’année, près de 3000 autochtones sont ainsi privés d’aide alimentaire à la frontière paraguayenne. Mais de cela, personne ne parle. Tout le monde est bien trop occupé à s’indigner des insultes qu’à chercher les faits que ces insultes visent à faire oublier. En réalité, le gouvernement auriverde a entamé une guerre bien plus sournoise et discrète qu’une lutte armée « bruyante ». Sa stratégie aurait d’ailleurs déjà du être bien plus avancée si les incendies en Amazonie n’avaient pas attiré l’attention du reste du monde sur la situation alarmante de la région.

Un véritable détournement du regard : l’écran à double face

© Reuters

Et la stratégie de détournement ne s’arrête pas là. Si jamais le projet de loi ne passe pas, le président brésilien et son camp ont déjà prévu une solution de secours. Pendant plusieurs mois, ils ont fait le forcing pour faire nommer le missionnaire évangélique Ricardo Lopes Dias à la tête de la Coordination des Indigènes isolés de la Funai, l’organe censé gérer les intérêts des indigènes qui ne veulent pas de contacts avec le monde moderne. Qualifiée de stratégie du « loup dans la bergerie », cette nomination permet au président brésilien de prendre la main sur la gestion des volontés d’une partie des peuples autochtones.

Et il n’a pas placé n’importe qui. Ricardo Lopes Dias fut membre, entre 1997 et 2007, du très controversé groupe missionnaire New Tribes Mission (NTM), suspendu suite à ses activités plus que limites. Lors de sa nomination, l’APIB a ainsi rappelé que « nos aïeuls ont beaucoup souffert à cause du prosélytisme des missionnaires, qui les ont abordés avec des mensonges, de la violence et des menaces de mort. » Censée apporter les valeurs de la religion et de la civilisation aux peuples autochtones, la mission du NTM s’est révélée un fiasco complet pour les civilisations. Près d’un quart de la population est ainsi décédée des suites des maladies importées par les missionnaires. La nomination, à la tête de la Funai, de l’un des plus éminents membres du NTM résonne comme une catastrophe ultime pour les peuples concernés.

Avec son projet de loi « pour du beurre » et la nomination de Ricardo Lopes Dias, Jair Bolsonaro a parfaitement su détourner le regard et l’attention de ces avancées anti-Amazonie. Derrière les récurrentes insultes, il a renforcé plus encore l’ancrage et l’influence de ses deux principaux alliés : les industriels de l’agro-business et les puissants missionnaires de l’Évangile (un groupement religieux extrémiste à l’influence et la puissance financière énormes). Pourtant, personne ne parle de cela. Le monde se concentre et s’indigne des insultes et passe complètement à côté des véritables enjeux. Et pendant ce temps-là, le président brésilien ne cesse d’augmenter son influence sur le pays, sans que personne ne le remarque.

2 Replies to “Pourquoi Jair Bolsonaro insulte les populations autochtones”

  1. POn se pose qd même légitimement la question de savoir comment un type comme ça peut-être élu démocratiquement

  2. Comment cela est-ce possible ? La preuve qu il faut se poser les bonnes questions lorsque l on se retrouve avec un crayon dans l isoloir au moment de faire son choix. Prendre garde aux écrans de fumée qui cachent derrière une façade clinquante de sombres desseins.

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