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Le 11 septembre 2001, les deux tours du World Trade Center font l’objet d’attaques terroristes et s’effondrent. Ce n’est pourtant pas le premier crash d’un avion dans un immeuble new-yorkais. Pour cela, il faut remonter à l’été 1945 dans les derniers étages de l’Empire State Building.

28 juillet 1945. Crépuscule de la Seconde guerre mondiale. Le conflit est terminé en Europe depuis plus de deux mois et il reste à peine plus d’un mois avant que le Japon ne se rende à son tour. En ce gris samedi d’été, un bombardier B-25 Mitchell décolle du Massachusetts pour une mission de routine de déplacement de militaires vers l’aéroport de LaGuardia, à New-York. C’est le capitaine William Smith qui est aux commandes de l’avion. Il a dirigé certaines des missions les plus dangereuses du second conflit mondial sur le continent européen et a été décoré à de multiples reprises.

Depuis la matinée, la journée est particulièrement brumeuse et le pilote ne peut se diriger au regard. Smith vient d’appeler l’aéroport d’arrivée et demandé l’autorisation d’atterrir. Au vu de la visibilité presque nulle, la tour de contrôle lui a suggéré de rester dans le ciel quelques instants encore. Mais le capitaine a ignoré le contrôle du trafic aérien et commencé une descente qui l’a emmené dans le centre de Manhattan. Au moment où il redresse l’appareil, les nuages se brisent suffisamment pour qu’il se rende compte qu’il vole parmi les gratte-ciels. Quelques secondes plus tard, le bombardier s’écrase dans la face nord du 79ème étage de l’Empire State Building, le plus haut bâtiment du monde à l’époque. Ironie de l’histoire : lors de son vol, William Smith aurait déclaré aux contrôleurs, pour qualifier l’épais brouillard qui l’entourait, « C’est très difficile, je ne vois même pas l’Empire State Building. »

L’Empire State Building après le crash

Bureaux du 78ème étage lors de l’évacuation © Ati

L’accident ne compromet pas l’intégrité ni la structure même de l’immeuble mais provoque des dommages qui furent estimés à un million de dollars (soit 14 millions actuels). Concrètement, la collision tue Smith, deux passagers et onze personnes qui travaillaient à l’intérieur du bâtiment, soit 14 victimes au total. Un bilan certain mais miraculeusement faible au vu de la violence du choc. L’incendie est éteint en quarante minutes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le bâtiment réouvre ses portes dès le lundi suivant, soit deux jours seulement après le crash.

Lors de l’impact, Betty Lou Oliver, une jeune opératrice de 19 ans, travaille dans la face nord de la tour. Le bombardier s’écrase à quelques mètres de son bureau mais elle s’en sort étonnement. Encore sous le choc, elle décide de prendre l’un des ascenseurs de l’immeuble pour fuir le chaos. Mais lors du crash, des parties du moteur de l’avion ont été projetés en avant et ont sectionné les câbles de levage de deux ascenseurs du 79ème étage. Betty embarque dans l’un deux, qui entame alors une chute libre de 75 étages. Elle se casse le bassin, le dos et le cou mais, pour la deuxième fois de la journée, l’opératrice échappe à la mort. Elle doit sa survie à un coup du sort : les câbles sectionnés se sont enroulés sous la cabine, créant ainsi une sorte de ressort qui a amorti sa chute. On retrouve encore aujourd’hui son nom dans les colonnes du Guinness Book Records pour la plus longue chute libre non mortelle en ascenseur.

Therese Willig travaillait également au 79ème étage de l’Empire State Building ce 28 juillet. Au milieu d’une journée calme comme il en existe beaucoup, elle entend soudain un léger sifflement quelques secondes avant d’être projetée contre un mur par une violente onde de choc. Quelques instants plus tard, l’entièreté de l’étage est en proie aux flammes. Pendant plusieurs minutes, c’est la cacophonie. Tout le monde est désorienté, personne ne sait ce qu’il se passe. Terrorisé, un homme saute par la fenêtre. Entourée par la fumée, Therese se dirige alors vers le reste d’une fenêtre pour reprendre de l’air. Elle aperçoit alors un passant qui semble faire de grands signes. « Je pense qu’il essayait d’établir un contact, de nous dire de ne pas nous inquiéter. […] Ce fut la première connexion avec le reste du monde, après de longues minutes dans l’enfer des flammes de l’immeuble. »

L’Empire State Building, une tour à la réputation mortelle

Observatoire du 86ème étage @ Soolide

Outre le crash du 28 juillet 1945, la tour est tristement célèbre pour sa réputation de plongeoir de suicidaires. Environ 30 personnes se sont effet jetées du sommet de l’immeuble. Une barrière fut installée en 1947 après les cinq premières tentatives de suicide, mais les plongeons ne cessèrent pas pour autant.

Certains des suicides du bâtiment sont restés dans la mémoire collective, et artistique. Le 1er mai 1947, Evelyn Francis McHale, 23 ans, laisse une lettre à son fiancé (« Je ne ferais une bonne épouse pour personne. Il est bien mieux sans moi. J’ai trop des tendances de ma mère ») avant de sauter de la plateforme de l’observatoire. Elle termine sa chute sur le toit d’une limousine dont le métal broyé épouse parfaitement la forme de son visage. Andy Warhol s’en inspirera pour son oeuvre Death and Disaster. La lente descente de son écharpe blanche inspira, elle, François Truffaut pour la scène d’introduction de La mariée était en noir. Autre suicide resté célèbre à Manhattan, celui l’étudiant Cameron Dabaghi qui s’est jeté de la terrasse d’observation du 86ème étage le 30 mars 2010. Il s’agit, à ce jour, du dernier cas de suicide de la tour.

Deux personnes sont, en outre, connues pour avoir échappé à la mort après leur saut. Le 22 décembre 1977, Thomas Helms tente un saut de l’ange depuis le 86ème étage. Mais, trop précipité, il ne prend pas assez d’élan et retombe sur la corniche du 85ème. Il ne souffre d’aucune blessure importante. Deux ans plus tard, Elvita Adams veut tenter le grand saut. Son élan est suffisant mais il était décidé que ce n’était pas encore son heure. Une bourrasque de vent la ramène sur la même corniche que son prédécesseur, à peine sa chute entamée. Elle s’en tire avec une hanche brisée.

Des répercussions dans la « culture » américaine

Restes de documents ayant survécu à l’incendie @ Ati

Cinq mois après l’accident, le gouvernement américain a offert des réparations aux familles des victimes. Certaines ont accepté, d’autres ont attaqué l’État en justice. C’est une première dans l’histoire des États-Unis. L’accident a en effet donné lieu au Federal Tort Claims Act de 1946 qui autorise les citoyens à poursuivre le gouvernement fédéral en justice.

Le crash du bombardier B-25, relativement méconnu en Europe, est l’une des pierres angulaires des théories du complot entourant les attentats du 11 septembre. Déjà pointée du doigt comme bizarrerie, la très rapide destruction des deux tours du World Trade Center, en quelques minutes à peine après chaque impact, est régulièrement comparée avec le crash de l’Empire State Building. D’après les adeptes, l’exemple de 1945 est la pratique (et non plus la simple théorie) qui démontre que les deux tours se sont effondrées « trop vite » et « trop facilement ».

Malgré les premiers doutes, qui évoquaient un possible attentat-suicide de Japonais, le premier crash d’un avion dans une tour new-yorkaise relève bel et bien de l’accident et non de l’attaque. Pas question de sabotage non plus mais d’une erreur humaine de la part d’un capitaine multi-décoré qui a sciemment décidé d’outre-passer les ordres malgré une situation plus que compliquée à juger. Pourtant, ce n’est pas ce qu’en a retenu l’histoire des hommes.

Comme tout événement de grande ampleur, le crash du 28 juillet 1945 est rentré dans la culture populaire par divers biais cognitifs et intéressés. La plupart du temps, la grande Histoire est laissée de côté pour ne faire fructifier que les petites histoires, selon le camp qu’elles arrangent. 75 ans plus tard, il est forcé de reconnaître que, là-dessus, les choses n’ont pas changé.

3 Replies to “Il y a 75 ans | Le premier crash d’un avion dans une tour de New-York”

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