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Dans un pays où la démocratie n’est pas établie, toute occasion est bonne à prendre pour restreindre les libertés de la population. Et quoi de mieux qu’une pandémie pour renforcer la « sécurité » du territoire? Depuis le début du mois de mars, le Covid est devenu l’outil parfait pour faire taire toute forme d’opposition et de critique au Cambodge.

Face aux nombreux appels à l’aide, qui se sont encore multipliés depuis le début du printemps, l’Observatoire pour la Protection des Défenseurs des Droits de l’Homme a mandaté, fin 2019, une étude portant sur la répression chronique des militants cambodgiens. Publiée fin juin, elle constate « une surveillance constante des défenseurs des droits humains » et de nombreuses attaques du gouvernement contre toute forme de dissidence menée par des militants écologistes, des journalistes et des cyberactivistes. Depuis de nombreux mois, le gouvernement du Premier ministre Hun Sen mène une véritable campagne de harcèlement et d’intimidation, qui est maintenant passée à l’étape supérieure. La moindre critique envers les agences officielles et les grandes entreprises nationales ont ainsi abouti à des violences physiques et/ou de lourdes peines de prison. L’enquête démontre également que les actes de harcèlement ne cessent d’augmenter.

De nouvelles législations toujours plus restrictives

© Tang Chhin Sothy – AFP

Le 29 avril, le pays a rapidement voté une loi sur l’état d’urgence, justifiée comme une réponse directe et pertinente à l’épidémie. Celle-ci réduit évidemment à nouveau des libertés civiles déjà fortement limitées pour les Cambodgiens. Grâce à cette proclamation de l’état d’urgence, le gouvernement s’est attribué des pouvoirs étendus, dont celui de décréter un autre état d’urgence quand il le juge nécessaire. Avec, en prime, la possibilité de restreindre les libertés de circulation, d’expression et d’association de la population.

Mais la traque des activistes ne s’arrête pas au terrain puisqu’ils sont également sujets à une surveillance renforcée sur le web. Les fournisseurs d’accès internet sont en effet contraints de transmettre les données des utilisateurs au gouvernement et les internautes sont poursuivis si ils osent critiquer les autorités sur le Net. Deux atteintes directes à la démocratie. Sous couvert d’une nouvelle loi relative aux « fake news » (selon le gouvernement), les critiques des cyberactivistes pourraient dorénavant être totalement étouffées. Plus de quarante personnes ont ainsi été arrêtées au nom de cette nouvelle loi depuis le début de l’épidémie. Après avoir dénoncé ces « arrestations arbitraires et excessives », le directeur de l’ONG cambodgienne Licadho a été menacé le 30 mars en pleine conférence de presse par le Premier ministre Hun Sen en personne.

Si la loi du 29 avril entre en fonction, elle entraînera de nouvelles restrictions des droits civils et des libertés qu’elle vise à réprimer. De plus, les termes mal définis de cette loi donnent au gouvernement le pouvoir de déclarer un état d’urgence dans presque toutes les situations. La nouvelle loi sur l’accusation des fake news sert quant à elle à faire taire toute critique, notamment via des arrestations faisant craindre un effet frisson sur le reste de la société civile. Le but, à peine dissimulé, est de mater à l’abus pour dissuader de continuer la lutte.

Passages à tabac, muselage de la presse : les abus se diversifient

Arrestation de Sovann Rithy © VOD

Et pendant que les politiciens s’octroient les pleins-pouvoirs, les activistes et journalistes indépendants continuent de défier ouvertement les autorités en luttant notamment contre la déforestation illégale et la corruption que celle-ci engendre. Une défiance qui pousse les autorités à aller encore plus loin, toujours plus loin.

Le 13 mars, quatre activistes environnementaux ont été battus par des services de sécurité privée de l’entreprise Think Biotech Co alors qu’ils enquêtaient sur la déforestation illégale de la zone protégée de Prey Lang. Après avoir été détenus dans l’enceinte du bâtiment, ils ont été remis à la police du district. Ils n’ont dû leur libération qu’à la large mobilisation populaire des habitants de la région. Mais depuis, la mobilisation n’a plus cette force de persuasion.

Le 7 avril, le journaliste et directeur du site d’information en ligne TVFB, Sovann Rithy, a été arrêté par la police de Phnom Penh, la capitale cambodgienne. Selon les autorités, il a été interpellé pour « incitation au chaos » et « nuisance à la sécurité sociale ». Il risque jusqu’à deux ans de prison pour avoir cité le Premier ministre Hun Sen. Ce qui lui est reproché, c’est d’avoir relayé sur Facebook une phrase prononcée par le Premier ministre lui-même dans une conférence de presse sur les effets de la crise sanitaire (« Si les motos-taxis font faillite, alors vendez vos motos pour pouvoir dépenser de l’argent. Le gouvernement ne pourra pas vous aider »). En attendant son jugement, le ministère de l’Information a révoqué la licence médiatique du TVFB entier, au prétexte que le journaliste aurait « sélectionné », et sorti de son contexte, la citation.

La volonté d’asseoir plus encore la mainmise sur le pays

Hun Sen, Premier ministre cambodgien © Tomohiro Ohsumi

Selon les conclusions de l’étude, « les défenseurs des droits humains opèrent dans un environnement répressif sans précédent dans l’histoire récente du Cambodge depuis la répression politique lancée par le gouvernement à l’arrivée des élections générales de 2018. » Une répression croissante illustrée par des violences, intimidations, détentions abusives et harcèlements judiciaires. De plus, des dizaines d’événements liés aux droits humains tels que des manifestations pacifiques et des séminaires sont surveillés et entravés par les autorités cambodgiennes.

De nombreux experts sont unanimes : les outils à disposition du gouvernement sont suffisants pour lutter efficacement contre la pandémie. Un constat qui ne fait que renforcer le sentiment d’instrumentalisation de ces nouvelles lois pour museler davantage encore la société civile. D’autres organisations estiment que le Premier ministre Hun Sen, ancien Khmer rouge et dirigeant le pays d’une main de fer depuis 35 ans, utilise la pandémie pour asseoir plus encore son emprise sur le royaume et éviter toute voie alternative.

© Tang Chhin Sothy – AFP

Avant la crise sanitaire, le Cambodge se situait à la 143ème position sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de presse. À la fin de l’épidémie, il ne fait désormais plus aucun doute qu’il aura dégringolé encore de quelques places. Mais les abus de l’anti-démocratie ne doivent pas non plus cacher les abus sous couvert de démocratie. Au Cambodge, les médias sont censurés pour ne pas contredire les autorités. En Europe, les médias officiels sont « utilisés » par les autorités pour aller dans leur sens. Un état démocratique ne veut pas dire qu’il faut prendre toute déclaration officielle pour argent comptant. Au Cambodge, encore moins.

2 Replies to “Au Cambodge, le Covid sert à restreindre les libertés”

  1. Ici on cherche parfois l esprit critique des médias traditionnels et là bas ils sont muselés alors qu ils essaient d alerter la population sur les dérives. Compliqué d exercer librement

  2. Cette situation rappelle quand même un passé pas si lointain, celui où les Khmers rouges et leur leader Pol Pot ont tyrannisé le pays pendant de nombreuses années. Ils n’auront donc jamais la paix…

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