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Depuis son arrivée au pouvoir, Viktor Orban a mis à sa botte tous les médias publics et une grande partie des médias privés pour asseoir son autorité. Sa plus récente victime est le puissant site indépendant et critique Index, consulté par plus d’un million de personnes par jour. Un nouveau clou au cercueil de la démocratie en Hongrie.

En seulement dix ans, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a réussi à étendre son emprise sur tous les médias officiels et principaux du pays en plaçant des proches à leur tête. Mais il lui reste encore quelques écueils à cerner : les médias indépendants, la dernière frontière avant la chute fatale de la liberté de presse. Une frontière de plus en plus difficile à garantir et qui pourrait voler en éclats. Sa dernière acquisition se trouve être le site web Index, troisième portail d’information au pays des Magyars. Avec la chute du principal média d’opposition au pouvoir du parti Fidesz du Premier ministre, le milieu craint un effet domino et une entrée dans le flou le plus total. Et la démission de la majorité des journalistes du web média résonne dans toute la profession comme la crainte d’avoir perdu le dernier phare de la côte, désormais perdu dans la brume.

Une indépendance (plus que) menacée

© Index

Depuis son retour au pouvoir il y a dix ans, le Premier ministre nationaliste s’est accaparé les médias publics. Marchant dans les pas de Vladimir Poutine, il a aussi fait racheter par ses proches de nombreux médias privés. Il dispose ainsi d’un empire entièrement acquis à sa cause : un total de près de 500 organes de presse (radios, télévisions, journaux) qui diffusent une information partisane ou qui pratiquent la désinformation. “Racheté” dans le courant du mois de mars, en pleine crise sanitaire, le principal média indépendant et critique Index a rapidement appelé à l’aide en plaçant son curseur d’indépendance en zone orange, soit “en danger”.

Gratuit, ce “pure player” lancé en 1999 dépend de la publicité pour survivre. Des revenus en nette baisse suite à la crise du coronavirus, ce qui a conduit à une restructuration de la rédaction. L’idée étant de confier la rédaction des différentes rubriques du journal à des sous-traitants. Or, la régie publicitaire d’Index a été rachetée fin mars à 50% par Miklos Vaszily, directeur de la chaîne commerciale TV2 et investisseur pro-Orbán. Dans la foulée, le rédacteur en chef Szabolcs Dull a été licencié pour avoir dénoncé la situation. Après plusieurs semaines de tensions, 70 des 90 journalistes de la rédaction d’Index ont démissionné pour soutenir leur rédacteur en chef et contester leur mise en sourdine. Si le média est à présent presqu’exclusivement rendu aux mains de l’entourage de Viktor Orbán, l’équipe sortante a appelé tous ses lecteurs a déserter les colonnes du journal.

Une presse extrêmement contrôlée

© Euronews

La stratégie de Viktor Orbán n’est en rien étonnante et n’est pas nouvelle. Depuis qu’il a obtenu le poste de Premier ministre en 2010, le Premier ministre et son parti Fidesz ont mis en place un système de contrôle intensif du paysage médiatique. Et lorsqu’ils ne peuvent pas contrôler, ils rachètent pour en faire des machines de propagande. La liberté de la presse en Hongrie est donc assurément en danger depuis longtemps, mais l’espoir persistait. Avec la perte d’Index, tout change.

Selon l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), le paysage médiatique “déséquilibré” et l’accès “restreint” à l’information ont aidé le Premier ministre à remporter un troisième mandat consécutif à la tête du gouvernement en 2018. Le déclin du journalisme indépendant en Hongrie a d’ailleurs conduit l’Union européenne à déclencher contre Viktator (comme il est surnommé au pays) une procédure exceptionnelle pour risque de “violation grave” des valeurs de l’UE. Le pays des Magyars se situe au 89ème rang sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse. Et selon plusieurs témoins sur place, il est encore bien trop haut placé. Selon Reporters sans frontières, la Hongrie connaît en effet “un degré de contrôle des médias sans précédent dans un État membre de l’UE.”

Des excuses demandées à des médias européens

© Patrick Seeger – EPA

Mais le dirigeant populiste ne s’arrête pas au contrôle des médias hongrois. Il a en effet exigé des excuses à des médias européens ayant émis des critiques sur l’état d’urgence qu’il a instauré pour lutter contre le Covid-19. Les médias européens ont été sommés de présenter ces excuses par les ambassadeurs des pays concernés. Tout cela ne représente qu’une opération d’intimidation sur les correspondants étrangers qui s’ajoute aux pressions déjà subies par les médias hongrois. Le Premier ministre a été jusqu’à menacer de peines de prison allant jusqu’à cinq ans tout individu soupçonné de “diffusion de fausses informations” sur le coronavirus. Aucun journaliste ne peut échapper à l’effet dissuasif de la stratégie de peur mise en place par le régime de Viktor Orbán et la menace de prison a sans aucun doute modifié le fonctionnement des rédactions. Une véritable chape de plomb de la part du régime hongrois, qui exige une presse servile et placide.

Pour maintenir à flot la liberté de la presse, des éléments indispensables sont requis : 1) le média ne doit pas dépendre des caprices des politiciens ou des décideurs économiques, 2) son contenu, y compris vidéos et illustrations doit être libre, il ne doit jamais craindre d’informer les lecteurs des scandales, des abus de pouvoir, et 3) il doit pouvoir protéger l’anonymat de ses sources. Or, toutes ces caractéristiques sont menacées par la mainmise du pouvoir hongrois. D’autant plus que le paysage médiatique du pays des Magyars se rapproche de plus en plus du cadenassé modèle russe.

© A. Druzhinin – Sputnik

Avec la perte du géant de l’opposition Index, faut-il craindre la fin de la liberté de la presse en Hongrie? La réponse est en fait plutôt nuancée. Dans un sens, la liberté de la presse n’existait déjà plus vraiment à la suite de dix années de pouvoir d’un Premier ministre qui n’a cessé de vouloir s’en emparer. La chute du puissant média d’opposition sera également contrebalancée : l’annonce a profondément choqué le monde médiatique hongrois et de nombreux journaux, radios et télévisions ont récemment fait surface pour orchestrer le rôle de contre-pouvoir. L’espoir de la continuité de la lutte reste donc malgré tout de mise : certes, un empire s’est effondré mais tous ses soldats se sont désormais répandus.

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