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Déjà mal considérés, la crise migratoire de 2015 a alimenté davantage encore les stéréotypes et la peur envers les étrangers. Mais en Slovénie, on semble avoir pris conscience de la réalité des faits. Au-delà des préjugés, on y considère les femmes migrantes comme des « victimes » de la société et non plus comme des « dangers ». Analyse d’un pays qui innove.

Entre intégration et fémonationalisme

© Janossy Gergely

Face à l’afflux des migrants, la plus grande crainte des pays européens est la multiplication des illégaux sur leur sol. Pour éviter les sans-papiers, il faut les intégrer. Et la première phase de l’intégration, c’est d’obtenir un permis de séjour. Pour l’obtenir, rien de plus « simple » : suivre des cours d’intégration organisés par le pays. Dans la plupart des cas, les femmes migrantes sont poussées à travailler (voire à être bénévoles) dans des secteurs dits « reproductifs ». Elles sont ainsi majoritairement (re)dirigées vers des métiers liés à l’entretien et au ménage, au soin aux personnes âgées, à la préparation de repas, à l’éducation des enfants,… Soit autant de métiers dont les nationaux ne veulent plus.

C’est ce que Sara Farris appelle le « fémonationalisme » : la mobilisation d’idées féministes à des fins racistes et islamophobes par les partis nationalistes et les gouvernements néolibéraux. Soit faire croire que l’on offre de l’emploi aux femmes alors qu’on les utilise pour ses propres besoins. Par l’utilisation généralement inconsciente de ce principe, les États européens font d’une pierre deux coups : ils jouent le jeu de l’intégration tout en s’assurant d’une main d’oeuvre utile et bon marché. En effet, quoi de mieux que de répondre à un besoin constant de bras via des soi-disant visées philanthropiques ?

La Slovénie, un cas qui détonne

De manière générale, la Slovénie n’échappe pas non plus à ce système : les métiers « reproductifs » manquent de travailleurs et dès lors, il est plus simple d’embaucher des femmes migrantes. Et même si la Petite Europe garde un bon système social et des institutions compétentes grâce à son héritage yougoslave, le milieu subit des coupes budgétaires et des réformes, poussant les familles à engager plus d’aides à domicile. Et donc à embaucher des migrantes dans ces secteurs. La boucle est bouclée.

C’est sur cette réalité que le pays a ouvert les yeux. Et en en prenant conscience, la Petite Europe est devenue pionnière en Europe. Pour essayer de changer ce système, un projet-pilote a été lancé en 2017 pour mettre au point un modèle dit « d’activation sociale ». Avec l’aide de l’Union européenne et du ministère slovène compétent, ce projet a pour but d’encourager et de faciliter l’insertion professionnelle et sociale des femmes migrantes ou au chômage depuis longtemps. EnFem est un programme européen d’intégration des migrants et réfugiés. Actif également en Allemagne, Italie, Belgique et Espagne, le but est d’éviter le cloisonnement des femmes migrantes et leur permettre de devenir des membres actifs dans la société en les faisant participer à des ateliers créatifs mêlant femmes migrantes et femmes locales. Le programme vise également à changer l’image négative des migrants en faisant de la sensibilisation dans les écoles.

Mais la Slovénie regorge aussi d’autres projets, parfois plus petits. Le projet Je vis activement en Slovénie, mis en place à Maribor, prend par exemple en charge une dizaine de migrantes albanaises, une des populations de migrantes les plus présentes au pays. L’objectif est de leur apprendre la langue et comment s’en sortir dans le pays (administratif, informatique, institutions) et trouver du travail. Les bénéficiaires visitent également différentes entreprises capables de les accueillir par la suite. School for Mothers enseigne quant à elle le slovène aux parents dans le but d’améliorer la communication et l’intégration de la famille à l’école, et d’encourager la sociabilisation en-dehors de celle-ci. Quant au Programme Initial d’Intégration des Immigrants, il s’agit d’un programme éducatif de la langue slovène mais également de l’histoire pratique de la Slovénie (sa culture et son économie, son rapport à l’Europe, sa conception la bulle familiale, les Droits de l’Homme,…).

Critique sur l’efficacité

© Groupe Daniel Vernet

Plus que de mettre « simplement » sur pied des programmes d’intégration, la Slovénie en fait le suivi. Elle instaure des enquêtes visant à juger de l’efficacité des mesures mises en place. Il ressort ainsi d’une récente évaluation que les femmes migrantes interrogées soulèvent encore un manque de connaissances pratiques et d’apprentissage du monde du travail. Elles regrettent également la résistance des jobs bénévoles et le besoin d’accepter des boulots qui ne les intéressent pas. Elles avancent toutefois les gros progrès en terme de sociabilisation et d’intégration civile.

Mais concrètement, quels sont les chiffres avancés par cette évaluation? Au total, 11% des migrantes sont aujourd’hui employées, 29% n’ont pas fini le cursus et 48% sont toujours au chômage. Des résultats qui ne répondent pas à l’attente initiale de 25% d’emploi. L’évaluation considère que la plupart des programmes d’intégration sont encore trop inefficaces. Les réalités pratiques doivent encore changer, et les mentalités aussi : les participantes ne reçoivent que 0,80€ de l’heure, ce qui est bien inférieur au salaire minimal.

Si les participantes ont trouvé de l’emploi, l’évaluation ne mentionne pas dans quels domaines. On peut malgré tout supposer que la plupart ont été dirigées vers des métiers reproductifs, au vu des demandes nationales. D’autres programmes en Slovénie tendent à le démontrer, comme Mains dévoilés, succès humains et professionnels qui encourage les femmes migrantes à se lancer dans l’entrepreneuriat. Au final, la majorité d’entre elles a été dirigée vers la fabrication de textiles, métier traditionnellement sous-payé et féminin en ex-Yougoslavie.

Pas encore au niveau de celle de certains pays d’Europe occidentale, la politique d’intégration slovène ne tardera cependant pas à les rattraper. Non contente de « simplement » intégrer ses migrants, la Petite Europe met un point d’honneur à s’auto-évaluer et cherche des résultats constants sur le long terme. Donner du travail aux migrant(e)s c’est bien, leur permettre de s’épanouir, c’est mieux. Les objectifs à venir pour le pays sont d’augmenter l’efficacité des programmes et permettre une évolution des migrantes dans le monde du travail. L’optimisme est de mise au vu des efforts investis et de la volonté du pays de ne pas se reposer sur ses acquis. En Slovénie, aider les migrants ce n’est pas qu’un slogan politique.

4 Replies to “Intégration des migrants : La Slovénie, le bon élève européen”

  1. Article très intéressant, ds le sens, où j’ignorais que la Slovénie essayait de promouvoir l’intégrité de la femme ds la société. En lisant cela, on peut s’estimée heureuse d’être ce que nous sommes en Belgique !!!

  2. Ce qui me plaît dans cet article c’est qu’il y a en Slovénie une auto évaluation permanente. Ca marche, ça marche pas.. on essaye d’ améliorer. J’ai l’impression qu’ ici en Belgique on lance des plans et puis on laisse les choses en plan. Ca marche pas ? On fait un autre puis un autre. On n’a pas l’impression ici qu’ on cherche à intégrer les migrants on pense plutôt à les dégager. Faut direr qu’ avec ceux qui s’occupe ou se sont occupés du dossier on est servi…

  3. Oui, la Slovénie est avant-gardiste dans cette approche ou du moins elle a la volonté de faire avancer les choses. Espérons que ce soit suivi d’effets et que d’autres pays puissent, le cas échéant, s’en inspirer.

  4. Que fait on chez nous ? Il y a certainement quelque chose ou du moins je l espère mais on n en parle pas et c est dommage

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