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Agréable, citoyenne, vivante : voilà pourquoi Skopje s’était faite un nom dans l’Est de l’Europe. Mais aujourd’hui, tout a changé. Pollution et surpopulation ont transformé la capitale, désormais emblème du kitsch et du démodé. Voici l’histoire de Skopje, la ville abîmée.

Qu’il y faisait bon vivre à Skopje. Renommée aux quatre coins des Balkans pour ses charmes, la capitale de la Macédoine du Nord tirait son dynamisme de sa population. Les Skopiotes étaient le centre de la ville, elle évoluait pour eux et avec eux. Mais depuis la chute de la Yougoslavie, la ville ne sait plus où donner de la tête. Entre passé effacé et passé fantasmé, entre kitsch actuel et modernité d’un autre siècle. Skopje est tombée aux mains de la corruption et du nationalisme et n’offre plus qu’une ville fatiguée et inadaptée à des habitants dépités. Comment une telle dépréciation s’est-elle produite?

Une histoire marquée par les soubresauts

La forteresse de Skopje, construite durant le néolithique et consolidée au Moyen-Âge, témoin des nombreuses histoires de la ville

Colonies néolithiques, attaques barbares, tremblements de terre, occupation ottomane, guerres balkaniques : les différents pans de l’histoire de Skopje ont tous profondément marqué la ville, jusque dans ses murs. Sauvage et indomptable, elle est alors un îlot unique dans le sud-est européen. En 1899, Skopje est devenue une grande métropole pour l’époque : elle abrite de nombreux logements, un bazar, plusieurs zones commerciales et sa population ne cesse d’augmenter. Un ambitieux plan urbanistique marque le début de l’« européanisation » de la ville et de son développement moderne qui durera plus de 30 ans. À l’aube de la Seconde guerre mondiale, Skopje est architecturalement passée à l’Europe.

Mais le second conflit mondial n’épargne pas la région, théâtre de machinations, massacres et destructions. À la Libération, Skopje entame une nouvelle ère de son histoire en devenant la capitale de la République de Macédoine au sein de la Yougoslavie. En 1963, un terrible tremblement de terre remet la ville sur la ligne de départ : près de 85% de la capitale est détruite et il ne reste plus que des constructions soviétiques et ottomanes. Il faut tout recommencer. Dans la veine de ce qui se fait en Yougoslavie, la ville se reconstruit dans l’esprit des temps modernes et du « romantisme » (yougo)slave : zones industrielles, zones commerciales et zones de loisirs en masse.

Mais il était écrit que Skopje ne pourrait connaître le calme. La mort de Tito dérègle complètement la Yougoslavie qui implose véritablement. En quelques années seulement, la belle union vire au cauchemar et aux massacres. La Macédoine devient indépendante en 1991 mais rien ne sera plus pareil. La population est sous le choc, les autorités décident de rompre le lien avec le passé : le pays remet en cause toutes les valeurs du système précédent (même architectural), sans aucune nuance ni mesure. Skopje vient de perdre ce qui faisait son âme : son lien privilégié avec sa population.

« Skopje 2014 », un ratage complet

Cour constitutionnelle de Skopje, remodelée à la façon Parthénon

En 2009, les autorités de la ville en sont persuadées, elles viennent d’avoir une idée de génie pour retrouver le lien avec l’illustre passé de la capitale. « Skopje 2014 » est un projet urbanistique de grande envergure destiné à doter la ville de monuments et de bâtiments administratifs en lien avec l’histoire de la ville. Le problème, c’est qu’il a encore plus tué l’âme de Skopje. En quatre ans seulement, plus de vingt immeubles et des centaines de statues sortent de terre comme des mauvaises herbes, contre l’avis d’une population qui n’est même pas consultée. La capitale macédonienne devient une ville artificielle et de façade.

Très critiques vis-à-vis de ce projet raté, les habitants n’hésitent pas à se montrer sarcastiques, qualifiant leur ville de « nouveau Disneyland ». Il faut dire que la vue depuis les bords du Vardar traversant la capitale relève du studio de cinéma : entre les tours futuristes flambants neuves se dressent les immenses colonnes façon « Parthenon » de la nouvelle Cour constitutionnelle et du tout aussi récent Ministère des Affaires étrangères. Entre chaque bâtiment, sur chaque toute petite place pas encore remplie, les innombrables statues semblent ne pas savoir ce qu’elles font là. Au pays, il est d’ailleurs une blague commune : « Si tu restes plus de cinq minutes sans bouger dans les rues de Skopje, tu te changes en statue. »

Il faut dire que les Skopiotes n’épargnent pas une administration qu’ils jugent déconnectée de la réalité et peu soucieuse de ses habitants. Au lancement de « Skopje 2014 », 30% de la population active en Macédoine du Nord est sans emploi et tout le pays crie au scandale et au gaspillage de l’argent public. En cinq ans, 500 millions d’euros furent engloutis pour mettre sur pied la première ville artificielle du continent. Ou la première ville fantôme habitée, c’est selon. Six ans plus tard, le chômage n’a reculé qu’à 23% et les Macédoniens ont perdu, plus encore que jamais, leur ancienne agréable capitale.

Statue d’Alexandre le Grand sur la Place de Macédoine, centre névralgique de la capitale

Ancienne beauté de la région, Skopje est aujourd’hui épuisée par les crises politiques, la mauvaise gestion économique et le microcosme des élites. Verdoyante et dynamique, la ville a désormais fait place aux embouteillages incessants, à la surpopulation effrénée et à la pollution grandissante. Kitsch au possible, la capitale macédonienne a perdu tout ce qui faisait son charme et doit se réinventer. Une solution existe : investir les espaces libres par des contenus nécessaires et utiles aux citoyens (espaces verts et/ou de loisirs, transports en commun, activités culturelles,…). C’est la tendance depuis des années dans les Balkans et cela fonctionne bien. En attendant, Alexandre le Grand continue de chevaucher sa monture, épée tendue vers le ciel. Le signe que Skopje puisse un jour reconquérir le coeur de ses habitants?

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