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Le 16 septembre 1975, la Papouasie-Nouvelle-Guinée imite l’oiseau de paradis de son drapeau et prend son envol. Riche d’une multitude de cultures, le pays ne se retrouvait pas au sein de la Grande Australie. Mais 45 ans plus tard, cette même multitude de cultures pourrait mettre en danger son unité. Analyse.

Chaque 16 septembre, c’est la même chose : la capitale Port-Moresby et les grandes villes disparaissent sous les drapeaux, la musique bat son plein, la joie de vivre atteint son paroxysme. Mais depuis quelques années, la marée rouge et noire nationale laisse tout doucement place aux courants bariolés régionaux. Chaque année, les drapeaux des 22 provinces sont toujours plus nombreux, au détriment de l’étendard national qui ne cesse de perdre en intensité. Le rectangle à l’oiseau de paradis reste encore le plus populaire (sans doute parce qu’il existe déjà des fêtes dédiées aux différentes provinces) mais la tendance est à la baisse.

Une histoire mouvementée faite de changements

En tant que membre du Commonwealth, la Papouasie-Nouvelle-Guinée reconnaît la reine Elisabeth II comme sa souveraine © Ian Waldie – Reuters

Le territoire de la Papouasie-Nouvelle-Guinée représente la partie orientale de l’île de Nouvelle-Guinée, partagée avec l’Indonésie. Le nom du pays provient du terme papou, issu du malais papuwah qui signifie « crépu » (soit une connotation raciste devenue source de fierté pour les Papous). L’île de Nouvelle-Guinée tire elle son nom de sa ressemblance supposée avec la population de Guinée équatoriale, d’après l’explorateur espagnol qui découvrit l’île au 16ème siècle.

L’histoire « moderne » de la région est assez courte mais l’histoire humaine de l’île remonte bien plus loin, quand les ancêtres des Papous virent s’y installer il y a 50.000 ans. En 1884, le nord de l’actuel pays est annexé par l’Empire colonial allemand avant que le sud ne soit fait protectorat britannique. Après la Première guerre mondiale, il passe entièrement aux mains britanniques et se voit confier à l’Australie. Dès 1970, les ministres papous acquièrent de plus en plus de contrôle sur leurs affaires internes à travers le Conseil exécutif de l’administration australienne. Six mois après avoir obtenu le contrôle de l’armée, le pays obtient pacifiquement son indépendance le 16 septembre 1975 sous la forme d’une démocratie parlementaire et devient directement membre du Commonwealth.

La priorité du nouvel État sur le plan international est d’établir des liens étroits avec la Chine et de conserver une relation cordiale avec l’Australie tout en assurant une transition linéaire vers son autonomie. Mais malgré un passage à l’indépendance excessivement calme, le pays va connaître des conflits frontaliers avec l’Indonésie et des mouvements sécessionnistes tels que la guérilla de Bougainville qui fera près de 20.000 morts. En 2019, la région vote d’ailleurs son indépendance à 98% lors d’un référendum régional.

Un pays complexe tiraillé de l’intérieur

© PNG Tourism Autority

Australienne jusqu’au 6 septembre 1975, le pays aux 800 tribus (et langues) fait la fête à chaque anniversaire. Mais les récentes montées de volontés d’indépendances internes suscitent des inquiétudes au sein d’une population plus qu’hétéroclite. Beaucoup de Papous provinciaux se plaignent du centralisme de l’État qui ne concentrerait son attention et ses ressources que sur la capitale.

Une constante qui inquiète de plus en plus de nombreux journalistes et hommes politiques : « il semble qu’il y ait de plus en plus de gens qui veulent avant tout revendiquer leurs racines indigènes, plutôt que de s’identifier à l’État-Nation que forme la Papouasie-Nouvelle-Guinée. » Résultat? Certaines cérémonies de célébration de l’indépendance interdisent depuis plusieurs années d’arborer un autre drapeau que l’étendard national. Derrière ces interdictions, on retrouve la peur que le régionalisme n’alimente divisions et tensions entre les centaines de tribu qui composent le pays.

Il y a quelques années, la province de la Nouvelle-Irlande s’était auto-proclamée autonome, réclamant le transfert des pouvoirs législatifs et administratifs du fédéral. C’est Julius Chan, ancien Premier ministre papou, qui a mené sa région à la révolte. Un symbole fort de la montée des régionalismes. Au final, le gouvernement papou n’a pas donné suite aux volontés de la Nouvelle-Irlande qui est rentrée dans le rang, consciente qu’un clash frontal lui serait plus problématique que bénéfique.

Des défis importants dans les années à venir

Grasberg, la plus grande mine d’or au monde, se trouve en Papouasie-Nouvelle-Guinée

À l’heure de souffler ses quarante-cinq bougies, la Papouasie-Nouvelle-Guinée ballote encore entre des perspectives fortes de développement économique (via ses immenses réserves en ressources naturelles) et d’aussi importants défis de sous-développement (principalement dans les secteurs essentiels tels que l’éducation, la santé, l’ordre public et la criminalité).

Pour les quarante ans de la nation, le Premier ministre avait fortement insisté sur le patrimoine culturel fort du peuple papou, riche en histoire, traditions et cultures diverses. Tout au long de la semaine de festivités, l’accent a été ouvertement placé sur les réalisations communes des quatre décennies passées. Mais la tendance au régionalisme ne s’est pas essoufflée et trouve désormais un nouvel argument, celui de la fuite des ressources naturelles.

Le PIB du pays provient en grande partie de l’exploitation des ressources naturelles (or, cuivre, nickel, pétrole, gaz naturel) mais le business commence en effet à échapper au gouvernement. Les derniers projets sont portés par les géants Exxon Mobil, Total et Oil Search, toutes des entreprises étrangères. Le pays se retrouve confronté à des défis importants, et notamment celui de la fluctuation des cours mondiaux des matières premières et la radicalisation des événements climatiques. Et si il ne peut faire corps contre les difficultés, les volontés d’émancipations régionales se verront décuplées.

Bougainville, la première fissure

Bougainvillais lors du référendum pour l’indépendance de l’île © AFP

10.000km2, 300.000 habitants et l’océan tout autour. L’archipel de Bougainville s’apprête à devenir le 194ème membre des Nations Unies. Le 11 décembre 2019, 98% des votants se sont prononcés pour l’indépendance de l’île lors d’un référendum historiquement attendu. Le choix se posait entre une indépendance totale et une plus grande autonomie au sein de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. La population a rappelé que les revendications de la révolte sanglante (1988-1998) n’avaient pas été oubliées. À Bougainville, on avance maintenant que « le pouvoir de la plume est plus fort que les armes », plutôt facile à dire quand on est responsable de la mort de 20.000 personnes vingt ans plus tôt.

La transition ne sera toutefois pas aisée au vu des problèmes structurels et économiques que connaît déjà l’archipel, pourtant encore piloté par l’État. Mais les habitants se disent conscients et prêts à encaisser les difficultés à venir : « Nous n’avons peut-être pas les meilleurs hôpitaux, les meilleures écoles ou les meilleures routes et infrastructures, mais notre moral est bon et cela nous mènera là où nous voulons. »

Nommée en référence au navigateur français qui l’explora en 1768, l’île de Bougainville possède des réserves gigantesques de cuivre mais pointe parmi les territoires les plus pauvres du monde. En devenant autonome, l’archipel pourrait devenir un nouvel enjeu de la lutte d’influence entre les deux puissances du Pacifique, la Chine et l’Australie.

© AFP

Au moment de son indépendance, la Papouasie-Nouvelle-Guinée avait argué la diversité de ses cultures et la force que cela lui conférait. Mais force est de constater que quarante-cinq ans plus tard, c’est cette même diversité qui divise structurellement le pays tout entier. Les revendications provinciales ne cessent de monter au sein d’une nation qui fait tout détourner cette réalité. Avec l’indépendance de Bougainville, le Parlement papou redoute un effet de contagion dans une société multiculturelle déjà gangrenée par le régionalisme. À peine les 45 ans fêtés, il faudra se remettre au travail pour trouver une solution intermédiaire d’apaisement. Ou le pays aux plus de 800 tribus et langues risquent d’imploser dans les années à venir.

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