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Trois ans après le début d’une guerre fratricide, les deux Corée signent l’armistice en 1953. Stigmate de l’affrontement, de nombreuses familles sont violemment séparées. Il faudra attendre 1985 pour que les premières retrouvailles soient organisées. C’était il y a 35 ans.

30 ans après la fin de la guerre militaire, la guerre politique, commerciale et idéologique est encore rude entre les deux Corée. Mais en 1984, le Sud accepte une aide humanitaire nord-coréenne dans le but d’apaiser les relations entre les deux États. L’opération est présentée comme très sérieuse et nécessaire alors qu’il s’agit en réalité d’un mouvement purement symbolique. Un an plus, en août 1985, Séoul et Pyongyang trouvent un arrangement pour organiser les premières retrouvailles de familles, 32 ans après la séparation des deux pays.

« Laisse moi te serrer dans mes bras »

L’accord est historique mais l’ampleur limitée : seuls cinquante ressortissants de chaque côté seront autorisés à franchir la frontière. Une misère comparée aux 10 millions de Coréens séparés à l’époque, un chiffre représentant un tiers de la population au début de la guerre. Le 20 septembre 1985 à 9h30, les délégations respectives franchissent la frontière en même temps, l’une dans un sens, l’autre dans l’autre.

2000 : la deuxième journée s’est faite attendre

© Korea Pool

Malgré l’espoir de la première, la réunion de 1985 ne connaîtra aucune suite directe. L’opération était un succès, la population s’en est émue mais les relations diplomatiques ont coulé juste après. Il faudra attendre 15 ans avant la deuxième. En 2000, les présidents nord et sud-coréens se retrouvent à Pyongyang pour discuter d’une nouvelle rencontre entre familles séparées. Deux mois plus tard, les retrouvailles ont lieu, simultanément dans les deux capitales. À l’époque, les médias européens parlent d’un premier pas vers la réunification des deux pays. Il n’en sera évidemment rien.

« Je n’ai jamais osé rêver que je reviendrais ici »

Pendant trois jours, deux cents personnes sont autorisées à revoir leur famille. Pour la première fois depuis la séparation des deux pays, un avion nordiste a atterri à Séoul. Il est reparti avec une grosse demi-heure de retard en raison des cadeaux trop nombreux que les Sud-Coréens avaient emportés pour leurs proches. C’est la deuxième manifestation du genre depuis l’armistice de 1953, après les retrouvailles de 1985. À l’époque, cinquante Coréens de chaque côté avaient pu franchir la frontière. Cette fois, c’est le double. La population recommencent à espérer.

Une rencontre fortement liée aux relations entre les deux pays

© Korea Pool

Depuis l’acte un de 1985 et la reprise des négociations, les journées se sont déroulées alternativement : suspendues quelques temps, renouées puis annulées au dernier moment, etc. Au lieu de devenir un rendez-vous récurrent, les retrouvailles familiales ne font qu’un éternel yo-yo. Ce qui les rend si fragiles, c’est qu’elles sont directement liées au contexte politique de la région. Et elles ne dépendent pas uniquement des relations entre les deux États mais aussi des relations des deux Corée avec leurs voisins et alliés.

En 2010, la Corée du Nord bombarde une île sud-coréenne située sur leur frontière maritime et les journées sont stoppées pour quatre ans. Alors qu’elles n’ont repris que depuis un an, le régime de Kim Jong-un met subitement un terme aux retrouvailles en 2015. La tension vient de ressurgir entre les deux pays, le Nord accusant le Sud de soutenir les intimidations américaines contre les essais nucléaires du régime communiste. En octobre 2015, la 20ème session est la dernière à être organisée par les deux États. Il faut dire que la Corée du Nord a l’habitude d’user de ces journées pour faire du chantage : par plusieurs fois, elle a ainsi demandé, en échange, la diminution des relations entre la Corée du Sud et les États-Unis ou l’annulation d’exercices militaires.

« Je croyais que vous étiez mortes »

Depuis les nombreuses annulations, c’est la Croix-Rouge qui organise ces manifestations mais elles restent politiquement motivée et tributaire des volontés politiques des deux pays. Depuis la création de ces rencontres, 21.700 personnes ont pu brièvement se retrouver. malgré le durcissement des relations entre les deux pays, la population continue d’attendre avec impatience le retour des journées-retrouvailles. Mais Pyongyang ne donne aucun signe d’amélioration.

Des moments hors du temps, entre joie et tristesse

© Yonhap – AFP

On estime le nombre de Corées séparés depuis 1953 (et toujours en vie) à environ 7 millions de personnes. Les retrouvailles font ainsi beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Parmi les 125.000 Sud-Coréens qui ont demandé à assister à ces réunions depuis leur rétablissement en 2000, 57.000 sont décédés depuis. Et si les heureux élus du Sud sont choisis au hasard, les envoyés du Nord semblent tous choisis pour leur loyauté envers le régime. Ils jouissent pratiquement tous d’un statut social élevé dans la société nord-coréenne et n’auraient ainsi aucun intérêt à déserter ni rabaisser les valeurs du régime.

« Pourquoi tu ne me reconnais pas? »

Quoi qu’il en soit, et peu importe le côté de la frontière de laquelle ils partaient, l’émotion est toujours très intense : il faut se rappeler que lors de leur séparation, tous pensaient se revoir quelques jours ou semaines plus tard. Preuve en est, une Nord-Coréenne âgé qui a succombé d’un infarctus en apprenant qu’elle allait revoir son fils. Sur place, les embrassades et les larmes sont aussi nombreuses que les montagnes de cadeaux que chacun a apporté. Mais parmi les retrouvailles, toutes ne sont pas aussi heureuses qu’espérées. Car après autant d’années de séparation, se reconnaître n’est pas toujours facile. Beaucoup sont en fauteuil roulant, certains ont voyagé par ambulance, d’autres enfin sont devenus séniles et ne reconnaissent plus leurs enfants.

© Kim Do-hoon – AP/SIPA

La puissance des journées-retrouvailles en Corée n’a d’égale que la violence du conflit qui a agité le territoire pendant trois ans. Et c’est aussi pour cette raison qu’elles sont si importantes : tant que ces réunions ont lieu, c’est signe d’apaisement entre les deux parties. Malheureusement, rien ne dit que cet apaisement va durer ni déboucher sur d’autres avancement concrets de rapprochement entre les deux régimes. Entre les deux Corée, c’est encore et toujours une relation d’amour-haine. Mais ce qui ne doit cesser d’exister, ce sont les démonstrations d’amour entre les familles qui se retrouvent.

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