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Un artiste en pleine progression, un public acharné qui brûle d’impatience, une communication pointilleuse teintée de mystère, un titre vague et évocateur et un brin de provoc’ : tout était réuni pour que LMF La Menace Fantôme ») apporte enfin la reconnaissance, tant espérée, à Freeze Corleone. Réussir dans ce game, c’est l’objectif qu’il s’est donné. Et son bouillant public, qui défend son chouchou comme son propre sang, veut le lui offrir. Tout semblait d’ailleurs bien parti.

Après plusieurs années de rodage, son univers semble enfin pleinement cohérent, il a trouvé le truc. LMF doit être l’avènement de celui que les « consommateurs » de rap valident mais que les « auditeurs » de rap ne connaissent pas. Car les « auditeurs » suivent les mouvances radiophoniques, les « consommateurs » s’abreuvent à la source. Et Freeze Corleone ne passe pas en radio. Parce que son univers doit encore être peaufiné, parce que son style dérange. Il a pris le parti de la provoc’, comme Damso à ses débuts : choquer pour se faire remarquer, communiquer quand on est écouté. Ce style, il l’a toujours eu, bien avant la sortie de LMF et la polémique. Pourtant, cela ne posait pas de problèmes à ceux qui ont retourné leur veste. Parce que la pression est arrivée, et le chantage avec.

En dix ans de carrière, Freeze Corleone a pris le temps de travailler sa forme. Le jeune garçon de 17 ans, trop fougueux, a évolué. À 27 ans, il gravite au sein d’un univers enfin parfaitement cohérent et composé hétéroclitement d’egotrip, de reprises de théories du complot et de trash talk, de références politiques pointues et de clins d’oeil à la pop culture. Mais malgré son évolution, il est un élément qui est toujours le centre même de l’oeuvre du rappeur français d’origine italo-sénégalaise : la provoc’. Contre tout le monde, partout, tout le temps. Et jusqu’à présent, la provoc’ et le fait de choquer, ce n’est pas (encore) interdit. Certains journaux ou médias s’en sont d’ailleurs fait leur spécialité.

La polémique en tant que telle

Le 11 septembre marque la sortie du tant attendu LMF, date évidemment symbolique pour celui qui n’hésite pas à jouer le jeu et s’amuser des théories du complot. Comme prévu, le public répond présent. Mais dans des proportions, elles, inattendues : en première semaine, l’album fait 26.499 ventes et se classe deuxième du Top Album. Inimaginable pour un artiste qui ne dispose d’aucun relais médiatique. Et c’est là que tout déraille.

Comme souvent, c’est Twitter qui allume la mèche. Ou plutôt le compte de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme -dont on se demande d’ailleurs bien pourquoi les termes « antisémitisme » et « racisme » sont séparés, mais c’est un autre débat-) qui publie une compilation d’extraits musicaux d’anciens projets, sortis de leur contexte, ouvertement proclamés « antisémites ». Le terme est directement lâché, faites vos jeux. Et là, tout s’accélère : en quelques heures, l’affaire est signalée par différents élus et le procureur de Paris Rémy Heitz annonce l’ouverture d’une enquête. Le lendemain, le label musical Universal France déclare avoir déjà cassé son contrat avec l’artiste et Deezer retire ses morceaux de sa plateforme. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et la Licra accusent conjointement Freeze Corleone « d’antisémitisme et d’apologie d’Hitler et du IIIe Reich. » Tout cela en un jour et demi. Si seulement ils agissaient aussi vite vis-à-vis des propos islamophobes ou des violences policières. Résultat : la société se fracture, entre les anti et les pros, et toute objectivité s’évapore. La grande majorité des anti dénoncent sans rien connaître au contexte, une majorité des pros défendent par principe sans qu’aucun argument de fond ne soit avancé par les deux parties.

Le fond des propos polémiques

Alors comment démêler le vrai du faux, dans un contexte médiatique qui ne met en avant que ce qu’il veut bien? En allant directement aux sources, analyser les différents points d’intérêt de la polémique. Quelles sont donc les paroles en question, celles qui feraient « l’apologie d’Hitler et du IIIe Reich », et réfléchissons-y objectivement. Le but n’étant pas de déterminer si Freeze Corleone est bel et bien antisémite mais si les paroles pour lesquelles il est inquiété le sont.

« J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 »

Simple analogie avec la pugnacité dont a fait preuve Hitler pour se hisser démocratiquement à la tête de l’Allemagne (soulignée par la phrase précédente dans le morceau : « L’objectif se rapproche »), soit l’idée que Freeze Corleone est on ne peut plus motivé à percer dans la musique. Dans la même veine, on retrouve également « Monte un empire comme le jeune Adolf. Déterminé avec de grandes ambitions comme le jeune Adolf » dont le sens est le même. Il ne faut quand même pas être chef du contingent de la NASA pour comprendre que la comparaison se fait sur la détermination et pas sur le programme politique de l’ex-chancelier allemand. Ou alors, c’est de la pure mauvaise foi.

« Comme des banquiers suisses, tout pour la famille pour que mes enfants vivent comme des rentiers juifs »

Rappel de la raison de sa carrière : réussir pour aider sa famille. Pour cela, il fait l’analogie entre sa vie de banlieusard (pauvre) et la vie des rentiers (riches) pour rappeler que la seule volonté de la banlieue c’est de fuir la pauvreté, par tous les moyens. Et comme la provoc’ est sa marque de fabrique, il joue sur l’idée reçue « Tous les rentiers sont juifs ». La formule (et donc la phrase et le réel sens qu’elle comprend) a accroché l’oreille, l’objectif est rempli. Bizarrement, ceux qui s’indignent du rapprochement « rentiers » et « juifs » ne sourcillent pas le moins du monde pour le même rapprochement entre « banquiers » et « suisses ». Justice (morale) à deux vitesses?

« Dans l’ombre, on complote comme les Bilderberg »

Freeze Corleone fait référence au groupe Bilderberg, un rassemblement annuel et informel d’une centaine de personnes issues de la diplomatie, des affaires, de la politique et des médias. Le caractère confidentiel des réunions et le manque total de transparence a, depuis longtemps, alimenté les théories sur cette association. En 2012, le sénateur italien Ferdinando Imposimato avance l’implication des États occidentaux, via le groupe Bilderberg, lors des années de plomb en Italie. Le chercheur Peter Thompson a par ailleurs expliqué que le groupe est composé de dirigeants des plus grandes multinationales occidentales et plusieurs figures politiques clés de ces mêmes pays. Le groupe est impliqué dans le scandale de corruption Lockheed aux Pays-Bas en 1976. Le rapport entre le groupe et le « complot » dans le texte de Freeze Corleone n’est donc pas une totale lubie. D’ailleurs, mis à part le nom de l’organisation qui pourrait y laisser penser, rien ne permet de lier le groupe à une quelconque figure juive car les membres ne sont pas connus. Il est dès lors impossible qu’en y faisant simplement référence, Freeze Corleone adopte une attitude antisémite. Et c’est la Licra qui fait elle-même le lien entre les deux et adopte donc, par le même principe qui est reproché au rappeur, un raisonnement antisémite. Ou alors la Licra est au courant de la présence de personnalités juives au sein du Bilderberg (ce qui n’enlèverait de toute façon rien à l’illégimité de l’attaque envers le rappeur).

« Je suis à Dakar, t’es dans ton centre à Sion. S/O les indiens d’Amérique. S/O l’esclavage. RAF des *bip* »

Petit élément de langage avant d’expliquer le texte : « S/O » est la contraction de l’expression anglaise « Shout Out » que l’on pourrait traduire par « Soutien à » et « RAF » est la contraction de « Rien à foutre ». Malgré les paroles bippées, on comprend parfaitement le sous-entendu de la dernière phrase (« camps de concentration » qui riment avec « t’es dans ton centre à Sion »). Mais les phrases qui précèdent ont leur importance, elles permettent de comprendre le sens réel du propos : plus que d’attaquer le seul génocide reconnu comme tel (le massacre juif), Freeze Corleone apporte son soutien à deux génocides toujours non-reconnus (le massacre des Amérindiens et l’horreur de l’esclavage). Deux massacres toujours « passés sous silence » alors qu’incontestables. Deux génocides également passés (majoritairement) sous silence dans les programmes scolaires, contrairement à la Shoah. Ce que veut donc dire cet enchaînement de phrases courtes c’est : « Pourquoi ne nous parle-t-on que du génocide juif et pas des autres? Pourquoi diabolise-t-on l’ancienne Allemagne alors que ni les États-Unis ni la France ne se remettent en question (pire, ils zappent cette partie de leur histoire)? » Dans son album suivant, Freeze Corleone ressort un « Tous les jours RAF de la Shoah », toujours plus provoc’ mais directement lié à cette première « étape » de réflexion. Mais c’est plus simple de ne pas lire entre les lignes, c’est sûr.

« J’ai les techniques de propagande de Goebbels »

Comme avec l’exemple d’Hitler vu plus haut, il suffit apparemment de citer le nom d’un collaborateur du IIIe Reich pour être taxé d’antisémitisme, peu importe ce que l’on dit de cette citation. Cette phrase prend son contexte dans le parcours musical de Freeze Corleone : loin de la lumière du pouvoir et des médias, toujours dans l’ombre et dans son coin. Exactement comme la propagande nazie, menée par Joseph Goebbels, qui s’est immiscée au sein de la société sans qu’elle soit jamais mise sur le devant de la scène. Et que l’entièreté des pays voisins de l’Allemagne ont laissé faire. Cela doit sans doute déranger qu’un artiste rappelle l’implication implicite des puissances européennes dans la montée du national-socialisme dans l’Allemagne des années 30. En tout cas, cette phrase ne fait aucunement l’apologie des techniques de Goebbels, au contraire, elle critique l’attitude du pouvoir et des médias. Et le pouvoir n’aime pas quand on pointe ses scandales.

« On arrive dans des allemandes comme des SS »

Y a-t-il vraiment besoin d’expliquer cette phrase-ci? Apparemment oui puisque la Licra l’a qualifiée d’apologie du nazisme. Pour rappel, les marques automobiles Porsche et Mercedes se sont données à l’idéologie nazie pour la construction de véhicules. Plus encore, le camion Opel Blitz était le véhicule principal de la Wehrmacht et la firme Volkswagen a été créée par le régime pour être « la voiture du peuple ». Aujourd’hui, la Coccinelle est pourtant considérée comme l’une des icônes de l’industrie automobile. Avec cette phrase, Freeze Corleone vise à rappeler l’hypocrisie ambiante : l’Allemagne nazie est vilipendée mais une grande partie de ses entreprises sont aujourd’hui adulées. Mais d’après la Licra, dénoncer cette étrangeté, c’est de l’antisémitisme. Que dire de plus?

Outre des accusations d’antisémitisme difficile à défendre (parce que les accusations ne reposent effectivement que sur ces phrases citées plus haut), il est assez étonnant que la Licra n’ait pas relevé d’autres attaques frontales au sein des paroles de Freeze Corleone. Si les phrases incriminées sont jugées « choquantes » et « touchy », que penser des suivantes : « J’en ai marre de tous ces négros comme un suprématiste blanc » et « Je les fouette à fond comme des négriers »? (où 1) il critique le fait que sa propre communauté jalouse sa réussite et 2) parodie la violence du vocabulaire des esclavagistes) Elles doivent sans doute ne pas être assez touchy pour la Licra puisqu’elles n’ont même pas été mentionnées (qui n’a pas non plus relevé le fait que l’artiste joue sur la date du 11 septembre pour sortir son album, une date nullement liée à l’antisémitisme ni au nazisme). Ou alors, ce qui pose problème c’est qu’ici il dénonce l’esclavagisme dont a traditionnellement fait preuve (ou favorisé) le pouvoir. Mais dans ce cas, la démarche de la Licra n’a aucune légitimité : soit on dénonce tout, soit on ne dénonce rien, mais on ne dénonce pas ce qui nous arrange (et quand on dénonce, il faut que cela soit solide).

Pourquoi la polémique est dangereuse

Alors évidemment, il est tout à fait logique que le style du rappeur puisse choquer et déranger et que plusieurs personnes puissent le trouver de mauvais goût ou déplacé. Et la sensibilité de chacun ne peut et ne doit pas être remise en cause. Mais jusqu’à présent et jusqu’à preuve du contraire, aucune condamnation ni rapprochement antisémite (ni raciste ni homophobe ni quoi que ce soit) ne peuvent objectivement être posés. Et tant que ce n’est pas condamnable, cela relève de la liberté d’expression. Une liberté qui ne peut pas être à géométrie variable. Et c’est là le danger de cette polémique.

Il y a quelques semaines, la France et les médias occidentaux commémoraient les cinq ans de l’attaque de Charlie Hebdo. Un triste anniversaire que beaucoup semblent avoir déjà oublié. Où est donc passée la fameuse liberté d’expression tant choyée et avancée après les attaques sur le journal satirique (et profondément réitérée lors des commémorations)? Pourquoi ne semble-t-elle ne fonctionner que dans certains cas, quand cela arrange, et pas pour tout le monde? Car, de l’extérieur, l’image que peut donner cette polémique, c’est que l’on peut attaquer l’islam mais pas le judaïsme. Évidemment, le problème est bien plus large et général que cela, mais c’est ce qu’une grande partie de la population va comprendre. Et le fait que les attaques de la Licra soient plus aléatoires et orientées que légitimées ne va pas arranger les choses. Car pourquoi Freeze Corleone ne pourrait pas dire qu’il se sent moins concerné par la Shoah que par l’esclavagisme alors qu’un journal satirique peut ouvertement dire « Le Coran c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles » (couverture du journal du 10 juillet 2013)? Le problème de l’affaire Charlie Hebdo se pose à nouveau : en France, la liberté d’expression ne semble pas être la même pour tout le monde. Or, si l’on suit le mouvement #JeSuisCharlie de l’époque, Freeze Corleone est effectivement Charlie puisqu’il fait part de sa liberté d’expression. Pourtant, il ne cesse de se faire attaquer.

Et la polémique va plus loin, la géométrie variable aussi. Depuis maintenant plus d’une semaine, les débats télévisés et les éditos sanglants se font sans la présence du principal intéressé. Alors outre la petitesse d’esprit donc cela fait preuve, il est interpellant que ce système ne soit pas toujours mis en place de la même manière. Des personnalités comme Éric Zemmour ou Pascal Praux défrayent ainsi régulièrement la chronique par leurs sorties et attaques personnelles sur l’islam, les LGBT ou le féminisme. Et à chaque polémique, ils sont invités en plateau tv pour en parler et se défendre (pareil pour l’affaire Milla qui avait été invitée sur tous les plateaux pour se défendre après avoir insulté l’islam). L’argument que l’on avance pour justifier cela c’est « on va mettre des experts en face pour qu’ils décrédibilisent leurs arguments ». Alors de 1), ce n’est majoritairement jamais le cas, de 2) pourquoi ne met-on pas d’experts face à Freeze Corleone pour décrédibiliser sa prétendue opinion? Géométrie variable, encore et toujours. D’ailleurs, si le rappeur n’a, lui, pas le droit de se défendre en tv, on offre carrément les rennes d’une émission aux Éric Zemmour et autres Pascal Praux. Double géométrie variable.

On notera enfin l’attitude aussi honteuse que moralement scandaleuse du label de Frezze Corleone, Universal France. Le lendemain de l’explosion de l’affaire, la maison de disques rompt son contrat avec l’artiste pour « atteinte aux valeurs du label ». Cela pourrait être légitime… si l’artiste n’était justement pas sous contrat. Parce que si Universal France distribuait les albums de Freeze Corleone, c’est bel et bien parce qu’ils étaient d’accord sur le contenu des disques, sinon ils ne l’auraient pas eu sous contrat. D’autant plus que les paroles incriminées dans la polémique proviennent toutes d’anciens albums de l’artiste (à l’exception d’une), des albums qu’Universal France connaît et distribue depuis plusieurs années. À ce niveau-là, l’hypocrisie casse son plafond de verre. La même remarque vaut évidemment pour les plateformes de streaming qui veulent nous faire croire qu’elles mettaient en avant un artiste dont elles n’avaient jamais entendu les morceaux.

L’affaire Freeze Corleone est importante. Pas uniquement pour son contenu mais aussi et surtout pour son contexte. Parce qu’elle se base sur des attaques clairement orientées et très peu justifiées, sorties de leur contexte et prises comme des faits établis sans aucune réflexion. Parce qu’il s’agit d’un acharnement sans aucune prise de recul, d’une attaque purement « bête et méchante ». Parce qu’elle fait preuve d’une incohérence de traitement évidente. Mais surtout parce qu’elle remet en cause le principe même de la liberté d’expression telle qu’elle est défendue ces dernières années. La liberté d’expression, elle doit être pour tout le monde ou pour personne. Mais pour l’instant, la société semble la refuser à certains. L’affaire Freeze Corleone risque de créer un précédent. Espérons qu’il verse du bon côté de la cassure. Sinon l’un des principes premiers de la démocratie s’envolera en fumée.

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