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En Bosnie-Herzégovine, à Tuzla, le taux de particules fines est, par endroits, 30 fois supérieur aux normes européennes. Dans cette ville, cancers du poumon, pneumonies et crises d’asthme sont légions. Et la Chine veut en accélérer le mouvement. Explications.

En Europe, il existe des réglementations bien précises quant à l’émission de gaz et de produits toxiques par les différents types de centrales. Mais certaines semblent échapper à la règle. C’est le cas de celle de Tuzla, une ville industrielle de l’est de la Bosnie-Herzégovine de 110.000 habitants. Dans cette banlieue industrielle à 100 km de la capitale Sarajevo, les habitants vivent à proximité d’une centrale thermique à charbon dont les émissions de particules fines et de dioxyde de soufre les font suffoquer. Les chiffres sont là : à Tuzla, on meurt à 55 ans! La faute à un air extrêmement empoisonné. Personne ne respire normalement et les enfants sont même équipés dès leur plus jeune âge d’inhalateurs respiratoires. Une situation dramatique qui n’est pas prête de changer car la Chine s’est emparée du dossier.

Pas seulement un air irrespirable

Le lac pollué sur les hauteurs de Tuzla © Elvis Barukcic – AFP

À Tuzla, les habitants de la ville ne voient que rarement le bleu azur du ciel bosnien, souvent caché sous un immense nuage de fumées blanches. Pour ceux qui sont obligés de rester là, la vie est dure. D’autant plus qu’il n’y a pas que l’air qui est contaminé. Preuve en est avec les pipelines de transport qui partent de la centrale et traversent le hameau pour acheminer les déchets chimiques et les eaux usées jusqu’à un immense lac figé dans les hauteurs du village, au bout d’un chemin forestier. Ce lac, c’est la démonstration parfaite de tous les problèmes de pollution de Tuzla : il n’y a aucune protection pour empêcher l’eau de pénétrer dans le sol et dans les nappes phréatiques. Il n’est donc pas rare de retrouver des métaux lourds comme du plomb ou de l’arsenic dans les champs en contre-bas. Ici, les légumes, les céréales, les fruits et les poissons sont contaminés. Tout est contaminé!

Les autorités sont parfaitement conscientes de la situation mais ferment les yeux, laissant les habitants de Tuzla s’étouffer. Une loi votée courant 2017 en Bosnie prévoyait pourtant la construction d’infrastructures modernes, la mise en place de dispositifs de filtrage des eaux et un plan de réduction des émissions des centrales. Mais elle n’est pas respectée. Tout comme les règles environnementales les plus élémentaires. En effet, outre celle de Tuzla, douze autres centrales des Balkans fonctionnent avec cette énergie fossile polluante. Leur impact écologique désastreux sur l’environnement n’est pourtant pas une préoccupation importante pour les autorités qui préfèrent signer des contrats juteux avec la Chine.

Quand la Chine finance l’extension de la pollution

L’extension de la centrale Thermique de Tuzla © EPBIH

Les unités de production du site de la centrale de Tuzla, construites au début des années 60, sont parmi les plus anciennes et les plus vétustes d’Europe. Mais plutôt que de les moderniser, le gouvernement a décidé en 2019 d’agrandir la centrale grâce à un prêt chinois de plus de 600 millions de dollars. Cette somme astronomique a été contractée auprès de la China Exim Bank, l’instrument de Pékin pour son développement à l’étranger. Cette banque a confié la construction des 450 MW d’électricité supplémentaires au groupe chinois Gehzouba. Les autorités à Tuzla font valoir que des emplois seront créés et assurent que la nouvelle unité sera bien moins polluante que ses grandes soeurs construites dans les années 60. Le bloc 7, de son petit nom, sera ainsi bâti selon les normes de l’Union européenne, ce qui fait penser aux autorités qu’elles pourront améliorer la qualité de l’air d’environ 20%. Cependant, même si un nouveau bloc moins polluant est en construction, les anciennes installations, elles, ne seront pas rénovées.

Pourtant, il existe des solutions simples et efficaces pour sortir de cette situation. L’une d’elles, c’est la mise en place d’un dispositif de désulfuration (réduction des dioxydes de soufre) qui pourrait réduire drastiquement la pollution omniprésente à Tuzla. Un investissement de 100 millions, soit 6x moins que la construction d’un nouveau bloc de la centrale. Or, rien ne bouge. Les autorités ne sont pas prêtes à agir sous prétexte que cela provoquerait une hausse des tarifs de l’énergie. Et pendant ce temps, les habitants de Tuzla trinquent. Encore et toujours.

Une région oubliée de l’Europe, au profit de l’empirisme chinois

Nuage de fumée au-dessus d’une cheminée de la centrale thermique de Tuzla © Daleko&blisko

La Bosnie-Herzégovine n’est pas la seule à construire des centrales thermique à charbon. 17 au total sont prévues dans les Balkans occidentaux d’ici 2030. Dont la centrale serbe de Kostolac, sur les rives du Danube. Encore une fois, c’est la China Exim Bank qui est à la manoeuvre pour reconstruire cette usine thermique d’une capacité de 350MW. Les travaux ont déjà bien avancés pour l’aménagement du port fluvial et de la voie ferrée qui permettront d’acheminer le charbon depuis le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine, principaux producteurs de la région. À une vingtaine de kilomètres en amont de Kostolac, un autre groupe parapublic chinois s’est emparé des aciéries de Smederevo, les plus importantes du pays. Partout dans les Balkans, la Chine développe son tentaculaire réseau via de nombreux investissements massifs. L’occasion de s’implanter en Europe, petit-à-petit.

Annoncé comme une bénédiction, le nouveau bloc de Tuzla risque bien d’être un nouvel arbre cachant la forêt. Le secteur minier et la production électrique emploient en effet plus de 20.000 personnes en Bosnie, l’un des pays les plus pauvres en Europe qui croule sous un chômage de masse dépassant les 40% (suite à la crise sanitaire en Italie, principal client du pays qui a stoppé quasi toute collaboration). La centrale de Tuzla est une importante entreprise d’Etat qui fournit la région en électricité et emploie à elle seule près de 6000 personnes. Il serait donc étonnant de voir s’arrêter les anciennes unités de production, une fois que les nouvelles seront en action. En fait, à Tuzla, la réalité est simple : soit on travaille à la centrale, soit on est sur une liste d’attente pour travailler à la centrale.

Manifestants contre la pollution de l’air à Tuzla © Elvis Barukcic – AFP

Dans les Balkans, les clichés ne viennent pas de nulle part : hétéroclite, la région est une mosaïque de gestion politique. Relance économique et poussée démocratique côtoient pollution crasse et corruption des élites. Et comme les financements de l’Union européenne se font attendre, la région se tourne de plus en plus vers le matraquage chinois. Avec les dérives que cela engendre. Une situation complexe puisque les pays des Balkans favorisent largement leur adhésion européenne à leur coopération chinoise. Mais si l’Europe ne prend pas ses responsabilités, les Balkans ne vont pas éternellement rester bloqués, dans l’attente. En attendant justement, les citoyens de Tuzla sont condamnés à payer de leur santé le prix de l’investissement chinois dans le développement économique de leur pays.

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