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Souvent pointée du doigt pour ses régulières coupes dans l’appareil démocratique, la Hongrie a également défrayé la chronique pour sa gestion environnementale. Il y a dix ans, une marée rouge meurtrière s’est répandue sur le territoire magyar suite à l’explosion de l’usine d’Ajka. Retour sur une catastrophe qui pourrait se reproduire.

Le 4 octobre 2010, la Hongrie est submergée. Pas par la montée des eaux mais par la dérive de boues corrosives de bauxite d’aluminium. On connaissait la marée noire, on a rencontré la marée rouge. En quelques heures, le torrent s’est répandu dans toutes les stries du paysage hongrois : sur les routes, dans les villages, les maisons et les champs, mais aussi et surtout dans la Raab, un affluent direct du Danube.

Une explosion, puis le déluge

Le pont de Kolontár, détruit par le torrent © Bernadett Szabo – Reuters

L’accident trouve sa source dans l’effondrement de la digue d’un des bassins de stockage de déchets industriels de l’usine, d’une surface de 174,3 hectares. Cerné de digues de plus de 30m, celui-ci est censé être entièrement sécurisé et permet, de ce fait, à l’usine d’y stocker ses effluents métallurgiques sous forme de « boues rouges ».

Mais le 4 octobre, surchargée par les responsables de l’usine, la digue a subitement rompu et libéré entre 700.000 et un million de mètres cubes de boues rouges liquides, toxiques et corrosives qui ont fondu sur le site de l’usine. Puis sur les villages et rivières aux alentours. Le torrent de boue a provoqué la mort de dix personnes et blessé plus d’une centaine (et fait hospitalisé une centaine d’autres pour « intoxication grave »). Il est en outre à l’origine d’une pollution gravissime des sols et des eaux de surface.

Juste après l’accident, les autorités redoutent directement une catastrophe écologique de grande ampleur puisque les boues rouges atteignent le Danube en moins de deux jours. L’alimentation en eau potable de la capitale Budapest est menacée, ainsi que tout l’écosystème de la région. La pollution du fleuve inquiète également les voisins par qui passe le Danube (Croatie, Serbie, Roumanie).

Une situation environnementale plus grave qu’annoncé

© Greenpeace

Dès le lendemain de la catastrophe, Greenpeace réalisait divers prélèvements pour évaluer les risques à venir. Et les analyses ont révélé des taux de concentrations anormalement élevées, bien plus que ce qui avait été annoncé par le Premier ministre Viktor Orbàn qui a tenté de minimiser la situation en dissimulant les réelles quantités.

Selon les échantillons, on retrouvait dans les eaux rouges : 110mg d’arsenic, 1,3mg de mercure et 660mg de chrome par kg. Et si on rapporte ces taux au volume total de la marée, on ne dénombre pas moins de 50 tonnes d’arsenic qui se sont répandues dans l’environnement, par les sols ou les eaux. Dans le ruisseau du village de Kolontár, la concentration du polluant était 25 fois supérieure aux limites fixées pour l’eau potable au sein de l’Union européenne.

Extrêmement toxique pour les végétaux et les animaux, l’arsenic peut s’accumuler dans l’organisme, particulièrement chez les invertébrés et les êtres humains, et affecter le système nerveux. Le mercure peut quant à lui s’infiltrer et s’accumuler dans l’ensemble de la chaîne alimentaire et provoquer des lésions nerveuses.

Un manque d’entretien aux conséquences gravissimes

Campagne hongroise après le passage de la marée rouge © Attila Nagy – AFP

L’usine est fondée en 1942 pour exploiter et valoriser les ressources importantes en bauxite de la Hongrie. Mais aussi et surtout pour répondre aux besoins du troisième Reich et de la Seconde guerre mondiale. La production commence le 20 novembre mais les difficultés d’approvisionnement liées à la situation de guerre ralentissent sa capacité : en 1944, elle n’atteint que 40% de l’objectif prévu. L’usine utilise le procédé Bayer de dissolution à chaud de l’alumine de bauxite par de la soude caustique, ce qui génère de grandes quantités de boues. De vastes bassins entourés de digues sont créés pour y stocker les effluents.

Après la guerre et durant la période communiste, l’usine devient une entreprise d’État qui doit répondre aux besoins croissants en aluminium de l’URSS. À la chute du Bloc de l’Est en 1993, Ajka est privatisée. Elle passe aux mains du groupe d’investisseurs MAL, l’un des cent plus riches de Hongrie. Malheureusement, ni le régime communiste, réputé pour ne pas moderniser ses industries, ni la société MAL n’ont jugé bon de la tenir à jour. Un grave manque d’entretien pointé du doigt après la catastrophe par le secrétaire d’État à l’environnement qui a déclaré que « la cause de l’accident [était] due à la surcharge de réservoirs plus que dépassés. »

Malgré la catastrophe, l’usine d’Ajka est toujours parfaitement opérationnelle et désormais propriété du trust hongrois Magyar Aluminium. Elle est située à 160km de Bucarest et 40km du lac Balaton (importante destination de vacances au pays). En 2010, elle employait près de 1100 personnes pour assurer un fonctionnement continu. Elle est, de loin, le premier employeur local.

Une gestion post-apocalyptique à deux vitesses

Un sauveteur cherchant des corps à Kolontár © L. Balogh – Reuters

La catastrophe a été une épreuve pour tout le pays mais seules les autorités locales semblent l’avoir passé haut la main. Un an après le torrent, la vie avait déjà repris à Kolontár. De nouveaux bâtiments ont été construits et les habitants ont été relogés : depuis l’accident, la ville semble avoir été poussée un peu plus haut sur la colline. La reconstruction de la commune a coûté 130 millions d’euros et les entreprises qui se sont occupées du projet ont travaillé sans faire de profits. Il a été proposé aux sinistrés de changer gratuitement de village, mais seules trente personnes sur les 800 habitants ont accepté de quitter leur chez eux. Trente centimètres de terre ont été retirés sur l’ensemble du territoire de la localité pour permettre à l’agriculture de reprendre, la première couche de sédiments étant profondément toxique.

Après l’accident, le sentiment du village vis-à-vis de l’usine s’est trouvé contradictoire, ironique, sarcastique : la majorité de sa population y travaille ou en dépend, une minorité de sa population en est morte. Erzsi Juhász est l’exemple parfait de cette incohérence. Mère de deux enfants, elle voit sa petite fille de 14 mois emportée par le torrent tandis que son aînée de 4 ans ressort de la catastrophe avec les yeux brûlés. Au moment de l’explosion de la digue, son mari et son beau-frère travaillait à l’usine d’aluminium.

Condamnée à une amende de 472 millions d’euros pour dédommagement et responsabilité, la société gestionnaire de l’usine a refusé de payer. Le problème, c’est que le gouvernement de Viktor Orbàn ne veut pas en fâcher les patrons, qui font partie des investisseurs les plus puissants du pays. Des alliés du Premier ministre. Résultat, le gouvernement n’a pas sévi.

Vue aérienne du village de Kolontár après l’inondation © L. Balogh – Reuters

Un an après la marée rouge, la dépollution du village de Kolontár touchait à sa fin. Pourtant, le pays ne semble pas avoir tiré les leçons de la catastrophe, dix ans plus tard. Ajka est toujours surexploité et le pays ne propose aucune alternative aux populations de la région. Greenpeace a également découvert une nouvelle zone de stockage des déchets, encore plus mal sécurisée que les digues de l’accident. Les résidus toxiques sont toujours entreposés sur les bords du Danube et les usines ne sont pas plus remises à niveau. La catastrophe d’Ajka c’était il y a dix ans, il serait nécessaire de s’assurer qu’elle ne se reproduise pas.

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