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Le 10 octobre 1970, l’archipel des Fidji accède à l’indépendance et quitte le protectorat britannique. Livrés à eux-mêmes, les Fidjiens vont devoir apprendre à diriger ensemble, une mission périlleuse. Un demi-siècle plus tard, où en est le pays?

Boostés par la Révolution industrielle, le Royaume-Uni et l’Allemagne se lance tard dans la colonisation, largement précédés par les explorateurs espagnols et portugais. Les Teutons visent l’Afrique engorgée, les Anglo-Saxons le sud-est de l’Asie et l’Océanie encore épargnés. En 1874, les îles Fidji accèdent volontairement au statut de colonie britannique, l’empire du Royaume-Uni ne cessant de s’épandre dans la région. Pendant près de cent ans, ce statut ne changera pas et ne sera pas remis en question. À la fin des années 1960, l’apaisement des tensions entre communautés fidjiennes et le désir britannique de retirer ses troupes à l’est du Canal de Suez accélèrent le processus d’indépendance. L’accord est conclu à la suite de conférences constitutionnelles à rallonge à Suva (capitale des Fidji) et Londres.

Une marche vers l’indépendance semée d’embûche

Malgré l’indépendance, le drapeau des Fidji comporte toujours l’Union Jack britannique de l’époque coloniale

En 1960, le gouverneur britannique Derek Jakeway explique au Conseil législatif la volonté du Royaume-Uni de se désengager petit à petit de l’archipel des Fidji. Une série de réformes institutionnelles mènent à la création du Conseil des chefs et du Conseil législatif fidjien. Les premières élections datent de 1963. C’est la première fois que les femmes peuvent voter et ce, peu importe leur ethnie. La même année, l’ONU vote une double résolution demandant aux Britanniques de cesser leurs tergiversations de décolonisation et l’accès immédiat à l’indépendance de l’archipel.

Paradoxalement, les opposants les plus farouches à l’indépendance étaient une partie des Fidjiens eux-mêmes. La communauté mélanésienne (51% de la population) craint de perdre tout pouvoir au profit de l’évolution démographique grandissante de la communauté indienne (38% des Fidjiens). Deux partis communautaires voient le jour : l’Alliance Party (AP) défendant les intérêts mélano-fidjiens (et soutenus par une majorité de pays européens) et le National Federation Party (NFP) représentant les intérêts de la majorité indo-fidjienne. Leurs présidents Kamimese Mara et Ambalal Patel échouèrent à s’entendre, chacun campant sur ses positions. Il fallut attendre la mort de Patel en 1969 et la nomination du plus souple Sidiq Koya pour trouver un compromis sur la question de la constitution.

Le 10 octobre 1970, le gouverneur général de l’archipel Sir Robert Foster et le Prince Charles assistent à la cérémonie d’indépendance. Après 96 ans sous la chape britannique, les Fidji deviennent un pays souverain. Trois jours plus tard, le pays devient le 127ème membre des Nations Unies.

Quatre coups d’État et une démocratie par étapes

Le commodore Franck Bainimarama, chef des armées puis Premier ministre fidjien © Tim Wimborne – File

Moins de vingt ans après l’indépendance, le régime démocratique est interrompu par deux coups d’États militaires en 1987, le gouvernement étant perçu comme dominé par la communauté indienne. En 1990, la révision de la Constitution offre plus de pouvoir et de contrôle aux indigènes mélanésiens mais provoque une importante émigration de la communauté indienne. Une chute démographique qui entraînera des difficultés économiques.

La Constitution est à nouveau amendée, en 1997, pour la rendre plus équitable et les élections libres de 1999 portent l’Indo-Fidjien Mahendra Chaudhry à la tête du gouvernement. Mais l’année suivante, l’homme d’affaires Georges Speight renverse le pouvoir lors d’un troisième coup d’État. Il prend Chaudhry en otage et réclame de nouvelles institutions ré-établissant la suprématie politique des Mélanésiens et l’interdiction d’accès au pouvoir pour tout Indo-Fidjien. Speight est finalement arrêté et condamné à la perpétuité mais Chaudhry ne retrouve pas le pouvoir pour autant. Laisenia Qarase est nommé à la tête d’un gouvernement de transition puis sera élu et réélu en 2001 et 2006.

Le 5 décembre 2006, le commodore Frank Bainimarama, qui avait géré la crise de la prise d’otage de Chaudhry réalise le quatrième coup d’État depuis l’indépendance du pays. Il renverse le gouvernement de Qarase, qu’il juge coupable d’attiser les tensions entre les deux communautés, et place l’armée à la tête du pays. Il juge « raciste » la campagne de discrimination positive mise en place par Qarase et lui reproche d’être corrompu et de préparer une législation facilitant l’amnistie des complices de Speight. Le coup d’État de 2006 a été condamné par la communauté internationale, et principalement par le Secrétariat Général des Nations Unies, le Conseil de l’Union européenne et les États-Unis. Suite à la prise de pouvoir du commodore Bainimarama, le Commonwealth et le Forum des Îles du Pacifique ont suspendu les Fidji. Mais dans les faits, personne n’a bougé.

Retour à la démocratie et document perdu

Affiche électorale en 2014, la première depuis le pouvoir militaire © AP

Les élections de 2014, l’année précédant les 45 ans d’indépendance des Fidji, ont permis au pays de goûter à nouveau à l’appareil démocratique. Franck Bainimaram, l’auteur du putsch de 2006, a été plébiscité par la population après près de huit ans de régime militaire. Depuis son arrivée au pouvoir, les symboles de l’histoire pré-indépendance des Fidji n’ont cessé d’être mis à mal : l’effigie de la Reine d’Angleterre a été retirée des billets de banque et des pièces de monnaie et un processus de changement de drapeau (prévoyant la suppression de l’Union Jack britannique) a été mis en place.

Lors de son pouvoir militaire, Bainimarama avait déjà fait modifier la Constitution de 1997 et son principe de représentativité proportionnelle. Jusqu’alors, des circonscriptions étaient réservées aux Fidjiens indigènes (Mélanésiens) et d’autres aux Fidjiens d’origine indienne. Avec la nouvelle Constitution, l’ensemble des circonscriptions électorales est ouvert à tous les candidats. Lors de son adoption, l’actuel Premier ministre avait appelé à « l’unité nationale » et à « la grande famille fidjienne à laquelle nous appartenons tous ». Il a également toujours insisté sur la comparaison entre la structure sociétale de l’archipel et la solidité de son équipe de rugby (« certes, nous avons nos désaccords. Mais jouons tous ensemble en tant que membres de la même équipe »).

Fait insolite, à l’occasion des 40 ans de l’indépendance de l’archipel, en 2010, le gouvernement fidjien a surpris tout le monde en déclarant ne plus posséder le document le plus important du pays : sa déclaration d’indépendance ratifiée par le Royaume-Uni de 1970. Si le manque est découvert en 2005, il faudra 5 ans de recherches vaines pour que les autorités considèrent le document « perdu ». Le Royaume-Uni accepta de leur en faire parvenir une copie qu’il avait conservée.

L’archipel des Fidji est un pays en développement dont l’économie repose essentiellement sur le tourisme, le sucre et la pêche. En 2009 et 2010, l’économie fidjienne est entrée en récession. L’année suivante a coïncidé avec la remontée du PIB grâce à la croissance du secteur du tourisme, véritable moteur de la région (avec 520.000 touristes par an de moyenne). Depuis les graves inondations de janvier 2009 et début 2012, le secteur sucrier traverse une crise profonde, aggravée par la fin de l’accès privilégié au marché européen. Le lent et difficile redressement post-crise des subprimes, combiné à diverses mesures d’austérité, entraîne des problèmes sociaux importants. Des problèmes qui n’aident pas à calmer les dissensions communautaires, le problème le plus structurel au pays.

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