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Le 16 octobre 1995, le National Park de Washington est envahi par la foule, c’est la Million Man March. Point central de l’activisme noir-américain, l’événement reste pourtant très controversé. 25 ans plus tard, la manifestation a-t-elle permis de changer les choses?

Million Man March, ou Jour de l’expiation. En Europe, rares sont ceux qui connaissent l’événement. Mais aux États-Unis, tout le monde sait ce que c’est. Il faut dire que la manifestation a marqué les esprits. Organisée dans la capitale Washington DC par divers mouvements afro-américains, elle est diligentée par le leader de Nation of Islam, le très controversé Louis Farrakhan. L’événement est également soutenu par le black causus du Congrès et de nombreuses organisations pour les droits égalitaires.

Toute la journée, entre 400.000 et un million de personnes se pressent au National Park pour écouter les différents discours et attirer l’attention sur la situation socio-économique des Noirs américains. L’événement vise à marquer la volonté de la communauté noire d’enfin exister auprès à la fois du Parti républicain fraîchement élu aux législatives et à la fois des démocrates au pouvoir via la présidence de Bill Clinton. Parmi les orateurs, on retrouve alors, outre l’instigateur Farrakhan, les reconnus Martin Luther King III et Rosa Parks. Mais également le maire de Washington Marion Barry et la présidente du National Council of Negro Women Dorothy Height. Sénateur à l’époque, Barack Obama se rend sur place.

Une manifestation au centre d’un mouvement généralisé

En réalité, la Million Man March n’est pas un événement isolé mais un élément précis d’une campagne bien plus large. Organisée par des militants de quartier, la grassroots visait à pousser les Noirs à s’inscrire sur les listes électorales dans le but d’attirer l’attention du monde politique sur la situation des Afro-américains. Cette campagne était une réponse directe à la victoire éclatante des Républicains l’année précédente et à leur programme Contract with America favorisant les intérêts des « Blancs-américains ». En 1995, les Noirs-américains connaissaient alors un taux de chômage proportionnellement deux fois supérieur à celui des Blancs, un taux de pauvreté supérieur à 40% et des revenus à 58%.

Le Jour de l’expiation marque un tournant dans l’histoire de l’activisme noir-américain. Des centaines de milliers de manifestants débarquent des quatre coins du pays pour faire entendre leur voix dans le coeur même de l’Oncle Sam, à Washington DC. La manifestation aborde les problèmes de la communauté noire, et notamment le fait qu’elle ne peut pas se défendre ni se représenter elle-même dans le pays des libertés. L’événement est souvent comparé, pour son importance dans l’activisme afro-américain, à la marche de 1963 lors de laquelle Martin Luther King Jr avait scandé son fameux « I Have a Dream » devant 250.000 personnes.

Un événement fortement controversé

© Eli Reed – Magnum Photos

Malgré l’engouement pour le mouvement et la cause, les controverses autour de la Marche furent nombreuses. Tout d’abord, autour de la personne de Louis Farrakhan, l’organisateur de la manifestation. Si son message d’universalité et d’égalité est plutôt bien passé, sa réputation a tout de même contaminé l’événement : à quel point pouvait-on dissocier la marche de son organisateur?

Le leader de Nation of Islam est une personnalité controversée depuis toujours. En décembre 1964, il avait ainsi déclaré, deux mois avant l’assassinat de Malcolm X : « la mort est fixée et Malcolm ne peut y échapper. Un tel homme est digne de la mort. » Il avait également qualifié le judaïsme de « religion de gouttière » et considéré que tout soutien à Israël était un criminel. Ayant accepté un prêt sans intérêt de 5M$ de Mouammar Kadhafi en 1985, il a porté plainte contre le président Ronald Reagan et l’administration fédérale car « les sanctions économiques contre la Libye et l’interdiction de voyager du dirigeant libyen étaient des violations de sa liberté de penser et de culte. » Absent à la manifestation, le président Bill Clinton a tout de même commenté l’événement en pointant directement l’organisateur : « [Le fait qu’] un million de personnes suivent le message de malice et de division d’un homme ne rend pas ce message correct […] Aucune maison n’a jamais été bâtie sur de mauvaises fondations »

Et les controverses ne s’arrêtent pas là. La variabilité des chiffres de participation a jeté le doute sur la manifestation. D’après le National Park Service, ils étaient 400.000 à s’être réunis. Mais d’après Nation of Islam, ils étaient entre 1,5 et 2 millions. Chaque partie décida de discréditer l’autre, jusqu’à ce que Louis Farrakhan menace de porter plainte. Une estimation indépendante basée sur des photos aériennes estima 837.000 manifestants, avec une marge d’erreur de 20%. Preuve de l’importance de la controverse : le National Park Service refuse depuis lors d’émettre des estimations. Les organisateurs doivent désormais louer les services d’agences privées.

Dernière controverse, et non des moindres : l’absence des femmes à la manifestation. Une absence d’autant plus délicate au vu du contexte. La manifestation visait à présenter les hommes noirs comme des hommes responsables mais prenait place au même moment que les affaires d’O.J. Simpson, Mike Tyson et Willie Horton. Et l’absence des femmes est mal passée. D’autant plus que de plusieurs thèmes et revendications de la Million Man March les concernaient directement. La controverse resta telle qu’une Million Woman March fut organisée deux ans plus tard à Philadelphie.

Une commémoration des 20 ans mi-figue mi-raisin

© Heather Khalifa

En 1995, plusieurs centaines de milliers de personnes s’étaient déplacées pour participer à cette manifestation historique. Pour le 20ème anniversaire, ils n’étaient plus que quelques dizaines de milliers. À l’époque, les manifestants réclamaient de meilleures conditions socio-économiques mais en 2015, le thème avait changé. Plus important que d’avoir un travail, ne pas mourir : l’accent a été mis sur les relations entre les Noirs et la police et les jeunes étaient d’ailleurs beaucoup plus nombreux qu’en 1995.

La manifestation s’est d’ailleurs montrée bien plus calme, paisible voire festive qu’à l’époque. Le seul qui avait gardé l’esprit d’antan, c’est l’organisateur de la commémoration, Louis Farrakhan. Pendant près de deux heures, il s’en est pris au gouvernement et à la présidence de Barack Obama dont les efforts n’auraient pas été suffisants. Présent en tant que sénateur en 1995, le président américain était cette fois en Californie pour lever des fonds pour le Parti démocrate. Farrakhan s’en est servi d’exemple pour déclarer : « Il y a des problèmes ici. Et ces problèmes demandent une solution, et l’Amérique n’a pas assez de coeur. » En 2015, les différents orateurs ont appelé à une révision des règles du recours à la force par la police et à un meilleur accès des populations pauvres aux soins et à l’enseignement supérieur. Louis Farrakhan s’en est aussi pris à la « suprématie blanche » et estimé que les États-Unis finiraient par en payer le prix.

© Sygma

Considérée comme l’une des places fortes de l’histoire de l’activisme noir-américain, l’importance de la Million Man March reste cependant plus symbolique qu’autre chose. Un quart de siècle plus tard, la situation a certes légèrement évolué mais on ne peut pas parler d’une amélioration conséquente. La population reste majoritairement la plus pauvre et la plus précaire du pays et les signes d’encouragements ne sont pas très nombreux. Force est également de constater que cinq ans après la commémoration des 20 ans, les violences policières envers la communauté noire n’ont pas diminué. Et encore moins cessé.

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