Temps de lecture : 6 minutes

Intouchable, tout-puissant, au-dessus des lois : voici ce que l’on dit d’Andrej Babiš en République Tchèque. Mais tout pourrait bientôt changer. Dans le viseur de la Commission européenne, l’homme fort du pays s’est lancé dans une course contre-la-montre. Analyse.

En République tchèque, un seul homme défie les fondements de la démocratie. Avide de pouvoir, on le retrouve à la tête des deux pôles les plus importants d’un pays. Premier ministre et première fortune du pays. Pouvoir politique et pouvoir économique. Principal décideur et principal pourvoyeur. Andrej Babiš est l’élite, la tête et l’image de sa nation. Pourtant, sa nation n’en veut pas.

Mené à la tête de la République tchèque pour ses qualités d’homme d’affaires et de gestionnaire hors pair, Andrej Babiš a vite révélé sa manière de mener les affaires : prendre le pouvoir, placer des hommes de confiance, arroser le tout et attendre qu’une garnison corrompue se jette à ses pieds. Et si il peut, en plus, user de son influence et de son réseau pour détourner le système, alors c’est banco. Mais à trop se croire au-dessus de tout, le Premier ministre vient peut-être de se brûler les ailes.

L’affaire Agrofert : détournements, intimidations et manipulations

Siège d’Agrofert, société multi-fonction d’Andrej Babiš © ČT

Une décennie est passée. Le scandale est toujours là et ressurgit régulièrement au pays. Son nom? Nid de cigognes, un projet touristique luxueux financé par le groupe Agrofert en puisant dans les fonds européens. Jusque là, rien d’anormal : l’argent de l’Union sert effectivement à la mise en avant de ses pays membres, et le tourisme passe par là. Le problème, c’est qu’Agrofert est la société du multimilliardaire Andrej Babiš, businessman devenu Premier des Tchèques.

L’homme le plus riche du pays a fait fortune en créant, développant puis imposant le groupe Agrofert, actif autant dans l’industrie alimentaire que dans la chimie et les médias. Placé à la tête de son pays, il a dû se défaire de ses actifs après avoir été pointé du doigt pour un manque de transparence. Il a alors transféré sa poule aux oeufs d’or à des fonds fiduciaires en 2017 mais différentes enquêtes démontrent qu’il continue de récolter une partie des bénéfices du groupe. En sortant officieusement son complexe hôtelier Nid de cigogne d’Agrofert avant de rentrer en politique, le Premier ministre profiterait ainsi des fonds européens destinés aux PME. Officiellement, le complexe hôtelier fait partie d’Agrofert et bénéficie donc des fonds européens alloués au groupe mais il est officieusement toujours dirigé par Andrej Babiš qui en récolte donc les bénéfices. Une machination complexe totalement illégale.

Des remous nationaux noyés par la corruption

Marie Benešová, ministre tchèque de la Justice © Jan Zátorský

Mais si les fonctionnements du monde entrepreneurial restent relativement secrets, les fuites sont nombreuses en politique. Et la population tchèque n’a pas tardé à voir semer ici et là détournements de fonds européens et tentatives de manipulation de la Justice dans le jardin d’Eden du Premier ministre. Une investigation nationale a démontré des irrégularités sévères et la police judiciaire a inculpé l’homme fort du pays. Mais Andrej Babiš fait jouer ses réseaux et la ministre de la Justice fait bloquer l’affaire. Protection d’immunité de la part du secteur censé vous poursuivre. Tout en manipulant plus encore le troisième pouvoir, celui qu’il ne détient pas directement.

Dès la révélation de l’affaire, le pays se révolte. Mais Babiš est trop puissant. Avancez un pion, il en avance cinq. À tel point qu’à Prague, la population a fini par perdre espoir. Par croire que le scandale avait été enterré dans les tiroirs sans fond d’une administration structurellement corrompue. Mais tout est remonté à la surface en début d’année, lorsque des suspicions de conflits d’intérêt se sont ajoutées aux accusations de détournements de fonds (à hauteur de deux millions d’euros). Et que celles-ci sont arrivées aux oreilles de la Commission européenne.

En janvier, la Commission de contrôle budgétaire de l’Union s’était déplacée à Prague pour confronter le principal intéressé et tirer l’affaire au clair. Et le Premier ministre tchèque avait joué la carte du sourd-muet. Une attitude observée à plusieurs reprises auprès d’un Babiš qui ne montre que peu d’intérêt et de volonté à collaborer pour avancer l’enquête au pays. Désarmée, la population attend désormais le soutien de la cavalerie européenne. Une cavalerie qui vient à pied, ralentie par ses propres chevaux de Troie administratifs.

L’Union européenne montre (enfin) les crocs

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne © Yves Herman – Reuters

Saisi par l’enquête de la Commission du contrôle budgétaire qui s’est rendue à Prague, le Parlement européen fait adopter un rapport sur les conflits d’intérêts concernant l’homme fort de République tchèque. Selon Michèle Rivasi, membre de la Commission, la cas d’AndrejBabiš « met en évidence les failles dans la gestion des fonds communautaires. [Il faut] revoir les règles en vigueur pour garantir la transparence sur les bénéficiaires finaux des subventions. » Elle juge également la réaction européenne tardive mais l’explique par le manque d’information et d’indépendance dans un pays où l’accusé est celui qui décide. « Nous devons forger de nouveaux outils pour remédier à ces problèmes structurels afin que les fonds européens ne finissent pas dans la poche d’oligarques au pouvoir. »

Après concertation interne, les eurodéputés ont lancé un ultimatum à l’homme fort du pays de Bohème : soit il démissionne de son poste au gouvernement, soit il renonce à ses différents business personnels. Et si il refuse de trancher, les eurodéputés demandent à l’Union européenne de couper les subventions à la République tchèque. Histoire de faire un exemple. Et de révolter plus encore la population contre son leader, déjà très peu en grâce. Une pression implicite pour faire sauter le trublion. Outre l’enquête ouverte sur son nom, le Premier des Tchèques s’est également vu condamner par le Parlement pour « propos diffamatoires et haineux » proférés lors de la visite de la Commission de contrôle budgétaire à Prague. Andrej Babiš avait en effet qualifiée l’Allemande Monika Hohlmeier, à la tête de la délégation, de « dérangée » et accusé les deux membres Tchèques de la mission « [d’] informateurs et [de] traîtres. »

Chez certains, le culot est une mauvaise graine difficile à déraciner. Chez Andrej Babiš, c’est un bouquet de mauvaises herbes qui poussent dans un jardin de ronces. Remonté par l’intérêt du Parlement européen sur des accusations qu’il avait su museler sur son territoire, le Premier ministre tchèque a accusé les eurodéputés d’avoir pris des mesures « sans connaissance ni preuves spécifiques » et jugé cette initiative comme « une preuve de la pression politique et médiatique sur le système judiciaire tchèque, et de l’ingérence dans les affaires intérieures. » Venant d’un homme qui corrompt la justice, c’est encore plus savoureux.

Une situation à clarifier rapidement

Andrej Babiš et Jean-Claude Juncker © John Thys

La machine européenne sera lente, comme toujours. Pourtant, la clarification de l’affaire presse. Les chefs d’État et de gouvernement se retrouvent actuellement autour de la table pour négocier le futur budget à long terme de l’Union. En temps que Premier ministre tchèque, Andrej Babiš doit être de la partie. Une situation inadmissible pour les membres de la Commission : le multimilliardaire est soupçonné de ne pas négocier au nom de son pays mais de chercher à grappiller toujours plus d’argent européen pour ses propres entreprises. Cette simple suspicion devrait, dans l’esprit, suffire à l’exclure des négociations. Mais dans les faits, c’est plus compliqué.

Dans les années à venir, d’importantes sommes de fonds européens seront distribuées aux États membres pour se sortir de la crise profonde liée à l’épidémie de coronavirus. Il devient dès lors indispensable de s’assurer que ceux qui décident de cette distribution négocient pour le bien commun et que l’argent servent réellement à ceux qui en ont besoin.

Les nuages noirs de la politique d’Andrej Babiš laisseront-ils enfin Prague regoûter à la lumière?

Après plus de dix années de combats vains, la population tchèque a vu arriver le renfort de la puissante Commission européenne. Une machine qui balaie tout sur son passage mais qui met du temps à atteindre sa vitesse de croisière. Un allié puissant mais très lent. Pourtant, le temps presse en République tchèque. Les prochaines élections législatives sont prévues pour 2021 et le peuple de Bohème craint une nouvelle tournée manipulée ou la mise en place, par le pouvoir, d’un homme de main plus « clean » (et donc plus difficile encore à faire sauter).

Laisser un commentaire