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Le 24 octobre 1975, les femmes Islandaises lancent le mouvement qui fera de leur pays le futur leader de l’égalité des genres. Encore très patriarcale, la société de l’île nordique se voit alors complètement repensée. Comme partout, la lutte n’est pas finie mais l’Islande a déjà pris beaucoup d’avance.

Aujourd’hui, l’Islande est réputée pour sa politique progressiste en matière d’égalités des sexes. Et il serait tenté de croire que c’est dans la culture du pays, que cela a toujours été comme cela. Or, pour en arriver là, les Islandaises ont dû se battre. Car le pays revient de loin.

Très souvent placées à des postes subalternes et payées en moyenne 60% de moins que leurs homologues masculins, les Islandaises ne pouvaient compter, dans les années 70, que 3 députées sur les 60 que comptait le pays. Une absence de représentation qui se marque aussi dans les syndicats. À l’inverse, elles sont fortement cantonnées aux charges à domicile. Et de fortes barrières systémiques les empêchent de s’émanciper. Exemple criant : seules les mères célibataires et les étudiantes étaient autorisées à déposer leurs enfants à la crèche. Les femmes mariées, qui « recevaient » donc le soutien financier de leur mari, ne pouvait ainsi pas « se substituer » à son rôle de garde-enfant.

Le « Jour sans », quand tout a basculé

© Women’s History Archives

Dans toute l’Europe, les années ’70 sont accaparées pour le développement des luttes et mouvements féministes visant à la libération de la femme dans la société. L’année 1975 est d’ailleurs proclamée « Année internationale des femmes » au vu de l’émergence de l’émancipation féminine. L’occasion parfaite pour les Red sokkana (Bas rouges), un groupe radical islandais, de faire enfin réellement bouger les choses au pays de la Terre de glace. Elles imaginent une grève, un jour « sans ». Dans tous les compartiments de la société : maisons et écoles, comme usines et secrétariats. Une journée également surnommée « Jour fermé » et non « grève » pour amadouer les patrons et attirer les participantes les moins radicales.

Le 24 octobre 1975, les femmes passent à l’attaque et rangent leur « tablier ». Les usines ne tournent plus qu’à 50%, les écoles ferment. Les journaux ne paraissent pas, les typographes étant presqu’exclusivement féminines. Plus d’hôtesse de l’air, plus de caissières : les avions restent cloués au sol, les cadres supérieurs des banques doivent remplacer aux comptoirs. Les patrons doivent garder les enfants puisque mères et crèches ont baissé pavillon. Et pendant ce temps, 30.000 femmes (soit plus de 10% de la population d’alors) de toutes classes sociales défilent dans les rues de la capitale. La grève prend fin à minuit et le repas du soir n’est plus assuré : les hommes se ruent dans les magasins et dévalisent hot dogs et saucisses. C’est la rupture de stock. Cette journée sera surnommé par les hommes « Le jour le plus long ».

Cette fois, les actes suivent les paroles

Adalheidur Bjarnfredsottir, syndicaliste © Ari Kárason

Sur la place centrale de Reykjavik, Adalheidur Bjarnfredsottir prononce un discours restée célèbre. La représentante de Sokn, le syndicat des travailleuses non qualifiées, assène un réquisitoire fort sur la place des femmes dans les syndicats et la société du pays. Devant elle, des milliers d’ouvrières, de mères au foyer, d’étudiantes et de secrétaires donnent du crédit et de la voix pour ses revendications. L’image marque la conscience collective, les actes ne peuvent se dérober. La machine égalitaire islandaise est en marche.

En 1980, cinq ans seulement après le « Jour sans », Gudrun Jonsdottir devient la première femme élue présidente au monde. Dans son discours d’intronisation, elle pointe la grève de 1975 comme le déclencheur de son élection. Grâce à son rôle d’électrochoc pour les mentalités. L’Islande connaîtra encore trois grèves féminines dans son histoire (en 1985, 2005 et 2010) ainsi que différentes mobilisations comme le mouvement #MeToo. Conséquence directe de la grève féminine de 1975, l’Islande trône en tête du Classement mondial sur la parité depuis dix années consécutives.

L’évolution de la société islandaise, en moins d’un demi-siècle, est impressionnante et doit servir de modèle. Mais tout n’est cependant pas encore parfait. Même si l’écart est moins important qu’ailleurs, les femmes y gagnent toujours moins que leurs homologues masculins à travail égal. Et si 44% du Parlement est aujourd’hui féminin, les milieu de la finance et de l’industrie restent encore majoritairement « réservés » aux hommes. Malgré les énormes avancées au pays, l’égalité n’est pas encore acquise et il serait dangereux de l’oublier. Il n’en reste pas moins que l’exemple islandais doit servir de modèle pour repenser nos sociétés occidentales. Et que l’argument des mentalités ne tient pas : tout n’est jamais question que de volonté.

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