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Enfant banal aspirant à la Marine, Francisco Franco embrassera une carrière et une renommée aussi spectaculaire qu’inattendue. Lorsqu’il mène les troupes nationalistes à l’assaut de l’Espagne en 1936, il est bien loin du petit garçon introverti d’El Ferrol. Comment expliquer une telle évolution? Récit d’une ascension fulgurante.

4 décembre 1892, El Ferrol, Espagne. Le petit Francisco voit le jour dans une famille très catholique et conservatrice de la petite ville d’El Ferrol, en Galice. Dans cette ville portuaire du nord-ouest du pays, chaque homme est voué à la Marine. La famille Franco, qui appartient à la moyenne bourgeoisie, y vit depuis sept générations. Francisco est le deuxième fils de Nicolás Franco Salgado-Araújo et de Pilar Bahamonde y Pardo de Andrade. Il grandit entouré de deux frères et deux soeurs mais avec un père peu présent dans la vie familiale. Coureur de jupons et buveur notoire, ce dernier ne se sent pas à l’aise dans le milieu très conservateur d’El Ferrol. Francisco n’entretient pas une bonne relation avec ce père sévère et souvent absent. Nicolás le lui rend bien : il méprise Francisco et voue un culte à son aîné (auquel il a donné son nom). Pilar, quant à elle, fait l’unanimité auprès de ses enfants pour qui elle est une figure centrale. Elle restera d’une importance capitale pour sa famille tout au long de sa vie.

Enfant introverti, à l’inverse de ses deux frères, Francisco est charrié dès l’école pour sa petite taille. Paquito, tel qu’il est raillé, est un élève moyen en tout malgré son excellente mémoire. Il ne brille qu’en dessin grâce à une habileté manuelle remarquable. Censé rejoindre la Marine comme le veut la tradition familiale, Francisco doit finalement rejoindre l’armée de terre. L’Académie navale d’El Ferrol a en effet dû fermer suite à la guerre hispano-américaine de 1898 où l’Espagne a perdu la quasi-totalité de sa flotte. Le 29 août 1907, il entre à l’Académie d’infanterie de Tolède, au sud de Madrid, à 15 ans seulement. Peu de temps après son entrée à Tolède, son père est promu dans la capitale. Il refuse que sa famille le rejoigne : ses relations avec sa femme se sont dégradées, elle apprendra qu’il a une maîtresse en ville. La séparation est inévitable. Francisco, qui aimait profondément sa mère, ne pardonnera jamais cette « trahison » d’un père qui le jugeait comme le plus médiocre de ses fils. Pendant trois ans, il suit un entrainement militaire strict. À Tolède, il connaît à nouveau les bizutages. À 17 ans et demi, il sort de l’Académie avec des résultats plutôt moyens mais marque par sa précocité.

L’armée d’Afrique et l’émancipation de la violence

Francisco Franco en terres marocaines © DR

1912, Maroc espagnol. Cela fait deux ans que Franco est sorti de Tolède. Après deux années ternes et monotones à El Ferrol, il a embarqué en février pour le Maroc. Il a besoin de plus d’action. Le 19 mars, il essuie le premier feu ennemi. Déterminé à sortir de l’anonymat et désireux de forger son caractère, il demande à être affecté l’année suivante au régiment des indigènes, réputé pour sa bravoure et sa loyauté. Entouré d’hommes convaincus, il y apprend l’ordre, la discipline, la violence et la barbarie. Le 12 octobre, il obtient la croix du mérite militaire en première classe suite à de nombreuses opérations réussies. En 1915, il est promu capitaine.

Sur place, sa méthode se montre redoutable. Ses hommes sont des brutes, qui terrorisent avant de tuer, qui jubilent après avoir tué. La légende de Franco prend forme à mesure qu’il gravit les échelons militaires. Et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Dans les rangs adverses, sa réputation le précède. Rapidement, les Maures le pensent invulnérable. Et l’histoire va leur donner raison. Lors d’une attaque contre le fort d’El-Biutz, il est très grièvement blessé à l’abdomen. À l’époque, cette blessure est fatale, il n’a aucune chance de survivre. Pourtant, il fait même mieux : en quelques mois, il a recouvré toutes ses capacités. Et il s’est définitivement fait un nom. Le roi Alphonse XIII intervient pour le faire nommer commandant. Revenu d’entre les morts, Franco en est maintenant persuadé : il est né pour rendre la gloire à son illustre Espagne.

En 1920, il se voit offrir la tête de la nouvelle unité militaire d’élite à Ceuta, dans le nord du Maroc, où il impose un régime très strict à ses hommes. En juillet 1921, l’armée espagnole subit un terrible revers à Anoual et le général Felipe Navarro est fait prisonnier. Franco juge trop tendre la réponse militaire de son pays, il autorise ses hommes à appliquer la loi du talion. Plusieurs d’entre eux adoptent une tradition cruelle : ils posent avec la tête tranchée de leurs adversaires, dont ils ont ôté nez et oreilles. Le bataillon est rapidement surnommé L’escadron de la mort. Franco y forge son caractère fait de maîtrise et d’impassibilité. Refusant de rester en retrait lors des combats, il s’attire la sympathie de ses hommes qui apprécient le voir partager les risques. Ils formeront, dix ans plus tard, la frange la plus irréductible du franquisme naissant.

Le « marin » revient au pays

Un an après son retour en Espagne, Francisco Franco épouse Carmen Polo

Janvier 1922, Oviedo, Espagne. Auréolé de nombreux succès, Franco est rappelé au pays où il est nommé lieutenant-colonel. Le 22 octobre 1923, il se marie avec Carmen Polo Martínez-Valdès, une jeune fille de la bonne bourgeoisie. C’est cette même année qu’il commence à être appelé Caudillo. Contrairement aux idées reçues, ce terme n’est pas l’équivalent espagnol du Duce mussolinien ni du Fürher hitlérien : il signifie « chef de guerre » et est emprunté au Moyen-Âge espagnol.

Malgré les reconquêtes qui ont suivi, le désastre d’Anoual de 1921 a laissé des traces en Espagne. À Barcelone, le général Miguel Primo de Rivera profite de cette humiliation pour lancer, le 13 septembre 1923, son pronunciamento et instaurer une dictature militaire. Admiratif du dévouement de Franco, il lui confie les clés de l’évacuation de Chefchaouen. C’est une réussite, Franco est nommé colonel. Suite au succès du débarquement d’Al Hoceïma, Franco obtient le grade de général en février 1926. À 33 ans, il devient le plus jeune général d’Europe.

Le 4 janvier 1928, Primo de Rivera recrée l’Académie générale de Saragosse. Il place Franco à sa tête. C’est l’occasion de montrer toute sa palette de talents. Il interdit le bizutage, améliore les conditions sanitaires et élève le niveau de recrutement. Jamais les jeunes pousses qui sortent de Saragosse n’auront été aussi bien formées. Sévère mais juste, Francisco obtient le respect de ses protégés : lors de la guerre civile, 90% d’entre-eux rejoignent le camp franquiste. Mais en 1931, l’Espagne bascule à nouveau. Malade, Primo de Rivera est décédé un an plus tôt et les élections portent à nouveau la gauche au pouvoir. Le roi Alphonse XIII part en exil, l’Espagne passe de la monarchie à la république (après un premier essai entre 1873 et 1874). Inquiète du développement d’une armée qui penche plus à droite, la Seconde République fait supprimer l’Académie militaire de Saragosse. Franco prend cette décision comme un affront et s’oppose publiquement au président du Conseil Manuel Azaña. Ce dernier n’ose pas rabrouer celui qu’il considère comme « le plus dangereux des généraux ». Il ne veut pas encore élargir le fossé qu’il vient de creuser entre la République et les militaires.

Tensions révolutionnaires et exil aux Canaries

Franco préside une réunion des généraux, à Tenerife en juillet 1936

10 août 1932, Séville, Espagne. Après plusieurs mois de préparation dans les coulisses de l’armée, la garnison sévillane, emmenée par le général Sanjurjo, se soulève. Franco est un proche du général mais ne participe pas à la mise sur pied. Il a, une fois encore, le nez fin. Le soulèvement est un coup dans l’eau et Sanjurjo est condamné à perpétuité. Lorsqu’il demande à Franco d’assurer sa défense, le Caudillo répond : « Je ne vous défendrai pas. Vous méritez la peine de mort. Non pas parce que vous vous êtes soulevé, mais parce que vous avez échoué. » Franco n’est pas un homme qui se lance dans des tentatives incertaines, mais il est attaché à la loyauté : il rendra régulièrement visite à son ami.

Lors des élections de 1933, la gauche, qui avait récupéré le pouvoir lors de l’investiture précédente, se tire dans les pattes. Comme un avant-goût de la guerre civile qui se prépare lentement. Cette défaite provoque un mouvement révolutionnaire socialiste dans les Asturies. Franco est désigné pour remettre la main sur la région mouvementée. Il ne se rend pas sur place mais lance brutalement ses hommes dans une répression violente. En quelques jours, les Asturies capitulent, traumatisées. Sauveur de l’ordre pour la droite, il est catalogué comme un danger pour la République par la gauche.

En 1936, la gauche retrouve le pouvoir avec la victoire du Front populaire et décide d’éloigner Franco de l’Espagne. Il est nommé gouverneur militaire à Tenerife, aux Îles Canaries, en plein océan atlantique. Pourtant, il ne représente alors aucun danger. À cette époque, le général ne considère d’ailleurs pas d’un bon oeil la possibilité d’un coup d’État : à 43 ans, il est au sommet de sa carrière militaire et ne veut pas prendre le risque de tout perdre. Le 23 juin, il écrit même au président du Conseil pour l’avertir de ce qui se trame chez les officiers supérieurs. Mais sa mise en garde reste sans réponse. Le 13 juillet, le monarchiste José Calvo Sotelo est assassiné par les jeunesses socialistes. C’est le point de non-retour. Franco a tranché : l’Espagne est en danger, il va intervenir.

Rabaissé dès sa plus tendre enfance, le jeune Francisco Franco doit son ascension à son mental. Un caractère qu’il a forgé, à la discipline militaire, lors de son adolescence à l’Académie de Tolède. Un caractère marqué par l’impassibilité de l’armée, par la brutalité du Maroc espagnol, par la loyauté du convaincu. À l’aube de la guerre civile, le frêle Paquito est devenu le Caudillo prêt à sauver son pays.

ALVARRO & Tchoupi

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