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En 1936, la fragile République espagnole est attaquée de front par sa propre armée. Pendant trois ans, le pays va se déchirer de toutes parts au cours d’une guerre civile on ne peut plus complexe. Mais il est un point où la dichotomie est aisée : le choc des idéologies.

Lorsque Franco décide enfin de s’engager pour renverser le pouvoir, la grande majorité du plan a déjà été mise en place. Depuis plusieurs mois déjà, les têtes pensantes de l’invasion ont tout imaginé, projeté, organisé. Contrairement à la croyance populaire, Franco n’est pas l’instigateur du coup d’État ni de l’invasion, il n’en est qu’un rouage. Qui ne se retrouvera sur le devant de la scène qu’à la suite de nombreux coups du destin, dont la mort de ses deux supérieurs hiérarchiques dans des accidents d’avion. Au moment même de l’entrée en Espagne, il n’est qu’un général parmi d’autres.

Lors des préparatifs du coup d’État, les officiers nationalistes ont tenté de rallier la Marine et l’armée de l’air à leur cause. Si l’aviation s’est divisée sur le sujet, la flotte navale leur a tourné le dos : traditionnellement républicaine, elle estime avoir trop à perdre. Au point de tout faire pour empêcher l’arrivée des troupes. Dès juin 1936, la Marine patrouille quotidiennement dans le Détroit de Gibraltar pour empêcher tout débarquement. Les nationalistes doivent trouver une solution, Franco va leur apporter.

Un conflit qui s’enlise

Un républicain fusillé par des troupes nationalistes

Stratégiquement, Franco se voit attribuer l’armée d’Afrique, forte de 30.000 hommes et réputée tant pour sa loyauté que pour sa brutalité. Face aux nombreux refus des autres pans de l’armée, les nationalistes vont recruter diverses milices ouvrières. C’est à ce moment précis que l’Espagne passe du conflit militaire à la guerre civile, alors qu’aucun coup de feu n’a encore été tiré. Pour débloquer une situation au point mort, Franco fait jouer ses réseaux. Il parvient à décrocher un rendez-vous avec Adolf Hitler et Benito Mussolini, les deux seuls dirigeants européens alors ouvertement opposés à la gauche. La possibilité d’une troisième force anti-socialiste en Europe occidentale et un nouvel allié potentiel attirent les deux dictateurs. Ils vont aider les nationalistes.

Contrairement au reste de l’Europe qui préfère rester en dehors du conflit latent, les deux pays fascistes vont profiter de la guerre civile espagnole pour tester leur puissance militaire. Grâce aux Junkers allemands de la Légion Condor, Franco parvient à faire rentrer ses troupes en Espagne en survolant les frontières. C’est le premier pont aérien de l’histoire. Les nationalistes profitent de l’effet de surprise et de la désorganisation du camp républicain où les mutineries se multiplient. Un nouvel avant-goût de l’issue du conflit. En quelques heures, plus de 23.000 hommes débarquent en Espagne.

Le 1er août, Franco confie à Juan Yagüe la mission de rejoindre la colonne au nord du pays en longeant la frontière portugaise. Le 14 août, ce camarade de Tolède s’empare de Badajoz et fait fusiller entre 500 et 4000 prisonniers. La presse internationale se scandalise, Franco le félicite. La brutalité est entrée en Espagne. Les nationalistes avancent vite sur Madrid qui doit être atteinte à la fin septembre, la guerre éclair va réussir. Mais Franco change les plans. Au lieu de mettre fin au conflit, il fait un détour par Tolède qui va prolonger la guerre civile de trois ans.

Deux camps que tout oppose

Une messe est organisée sur les ruines de l’Alcazar de Tolède pour célébrer la libération par les troupes franquistes © AFP

Le 26 septembre 1936, les troupes africaines de Franco arrivent à Tolède pour libérer les nationalistes assiégés au sein de l’Alcazar de la ville. Le lendemain, elles ont libéré une ville en ruines. Ce détour permettra aux républicains de foncièrement renforcer la défense de Madrid qui prolongera la guerre civile de deux ans et demi. Mais il revêt surtout une importance éminemment symbolique pour le camp franquiste : le général apparaît aux yeux du monde comme le défenseur de la loyauté et des valeurs de l’Espagne. Il a en effet sauvé la ville qui l’a formé et l’Alcazar que les républicains, anti-cléricaux, voulaient abattre. Il a enfin préféré perdre la guerre pour sauver 1000 hommes. Au lendemain de la libération de la ville, le général est élu « chef de l’État » par le camp nationaliste. À Tolède, Franco a gagné la guerre.

L’affaire de Tolède est une erreur militaire majeure mais un coup politique, stratégique et idéologique incroyable. C’est sans doute ce qui apportera la légitimité nécessaire au règne futur de Franco. Et l’explication indirecte de la victoire des nationalistes. Un camp prêt à mourir pour ses idées, au point d’accepter un tel plan suicidaire. Car ce qui fait la force de ce qui devient rapidement le camp franquiste, c’est son union. Cette volonté généralisée d’une Espagne traditionnelle, conservatrice et catholique. Une conviction telle qu’elle lui fait accepter des erreurs stratégiques si la décision répond aux valeurs défendues. Sur le papier, la kamikaze frange franquiste semble plus faible que son opposante, plus bureaucratique et réfléchie. Mais celui qui deviendra le maître absolu d’Espagne saura parfaitement jouer de cette imprévisibilité.

Mais si l’avancée des troupes nationalistes puis la déroute de Tolède ont été rendues possibles, c’est aussi grâce à la « bénédiction » (paradoxal pour des anti-religion) des républicains. Car si le camp franquiste peut s’appuyer sur son unité, on ne peut pas en dire autant de la résistance espagnole. Cette dernière était certes d’orientation socialiste mais elle était surtout composée de toutes les particules socialistes existantes à l’époque : communistes, anarchistes, socialistes « classiques », trotskistes, staliniens et indépendantistes basques et catalans. Soit autant de factions plus enclines à défendre leur propre vision de la gauche qu’à s’associer pleinement. Tout au long du conflit, ils ne cesseront de se tirer dans les pattes, de se mutiner et de se saboter. Il était dès lors couru d’avance que de telles divergences ne pouvaient remporter une guerre civile qui, par principe, se joue sur la vision que l’on veut donner à un pays et sa société.

Une guerre à l’envergure internationale

Les Junkers allemands de la Légion Condor envoyés pour soutenir les nationalistes espagnols

À l’aube du conflit, l’Europe se trouve au moment charnière de la première moitié du 20ème siècle. Moins de vingt ans plus tôt, elle sortait de quatre harassantes années d’une guerre épuisante particulièrement mortelle. Quatre ans plus tard, elle entre dans le second conflit mondial de l’histoire. Et au milieu des années ’30, elle semble en avoir autre chose à faire que de s’intéresser à des affrontements idéologiques en Espagne. Mais toute l’Europe ne pense pas pareil et les extrêmes pointent déjà le bout de leur nez. Si la France et la Grande-Bretagne préfère tourner le dos au conflit, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et l’URSS communiste vont parfaire leurs gammes.

Voyant en Franco un possible allié de poids dans les conquêtes qu’ils s’apprêtent à entreprendre, Hitler et Mussolini apportent un soutien logistique et militaire au camp nationaliste. Les Junkers allemands démontrent leur efficacité et leur supériorité dans les airs autant que leurs tout-nouveaux fusils mitrailleurs et canons Flak. Les armes d’assaut plus légères des Italiens se révèlent efficaces bien que vieillissantes. Ce test grandeur nature de leur équipement leur offrira, en 1940, un avantage certain sur les Alliés qui n’ont fait que théoriser leur puissance militaire. La puissance de feu allemande est telle que Franco n’aura même pas besoin d’utiliser les Panzer allemands, qui seront testés en Pologne en 1939.

Mais si Allemands et Italiens se sont intéressés à l’Espagne des années ’30 pour la figure de Franco, l’URSS de Staline y a prêté un intérêt prononcé bien plus tôt. Cantonnée à l’extrême est européen, l’idéologie communiste se doit de s’infiltrer sur le Vieux continent si elle veut s’imposer. Et l’Espagne est le terrain propice à la victoire des Rouges. Dès le début de la décennie, le socialisme y a en effet prouvé sa poussée sur le territoire ibérique. Alors, quand ils voient que l’intervention fasciste pourrait mettre un terme à leurs espoirs, les Soviétiques viennent apporter une aide importante au camp républicain. Mais le conflit s’enlise et l’URSS ne disposent pas des mannes financières de l’Empire allemand. Au bord de la banqueroute, elle abandonne l’Espagne.

Franco en visite à Burgos en pleine guerre civile © Ullstein Bild

Comme souvent lors de conflits aussi complexes, épuisants et importants que la guerre civile espagnole, la victoire finale se joue surtout sur le plan mental. L’expérience l’a prouvé : pour remporter une guerre, c’est l’union et la cohésion qui font la différence. Et le rapport de force entre la volonté sourde et unie d’une Espagne traditionnelle et la vague et contradictoire idée d’une société de gauche était, dès le départ, déséquilibré. Sur ce point, il est difficile d’imaginer, aujourd’hui, comment l’issue de la guerre civile espagnole aurait pu être autre.

ALVARRO

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