Temps de lecture : 7 minutes

Entre 1939 et 1974, Francisco Franco dirigea l’Espagne comme maître incontesté. Si tout le monde s’accorde aujourd’hui à reconnaître le régime franquiste comme une dictature, le règne du Caudillo relève plutôt de l’exception. Analyse d’un régime autoritaire plus poreux qu’il n’y paraît.

Aujourd’hui terriblement péjoratif, le terme de « dictateur » n’est, à la base, pas porteur d’une connotation négative. La fonction apparaît lors de la Rome antique durant les graves crises traversées par l’État : le régime ne parvenant pas à inverser la tendance, un dictateur recevait, pour six mois, les pleins pouvoirs pour redresser la République. Mais dans l’histoire moderne, le sens du terme a évolué. La dictature désigne aujourd’hui « un régime politique autoritaire, établi et maintenu par la violence, à caractère exceptionnel et illégitime ». Par analyse, les historiens ont ressorti plusieurs critères prégnants aux dictatures : la violence, la terreur, l’élimination de la concurrence et la propagande.

La période la plus propice à l’émergence des dictatures modernes est le 20ème siècle, surnommé par certains Le siècle des dictateurs. Pèle mêle, Hitler, Lénine, Mao, Mobutu, Mussolini, Pinochet et Staline parviennent au pouvoir durant cette période. Et Franco dans tout ça? Si on se fie aux critères historiques, le régime franquiste relève bel et bien d’une dictature puisqu’il les remplit tous. Mais il a cela de particulier qu’il ne l’a peut-être pas toujours été. Car l’Espagne franquiste a, contrairement à la majorité des régimes totalitaires, beaucoup évolué avec le temps. En réalité, le pouvoir de Franco a connu trois grandes étapes plutôt distinctes.

Despotisme et terreur : le franquisme « bleu »

Le grand défilé de la Victoire, le 19 mai 1939 à Madrid

Une fois la guerre civile terminée, Franco est inatteignable. Il n’est pas seul pour diriger l’Espagne puis qu’il a le soutien de deux institutions et piliers du pays : l’Armée et l’Église. Pour éviter les revirements observés avant le conflit, il met fin au pluripartisme et instaure le Parti unique « Mouvement national », composé de la Phalange (extrême droite fasciste) et du traditionalisme carliste. En regroupant toutes les factions qui ont participé à la guerre civile, il prend un ascendant décisif sur le pouvoir. Il s’est associé à tous ses soutiens durant le conflit mais les a rendu impuissants : l’expérience de 1936 lui a montré que plusieurs forces différentes regroupées finissent par se tirer dans les pattes.

À l’approche de la Seconde guerre mondiale, il promet officiellement une Espagne neutre. Mais homme de loyauté, il se doit d’aider, ne serait-ce qu’indirectement, ceux qui lui ont apporté durant la guerre civile. Il sent également que l’Axe est mieux préparé que les Alliés. Mais Franco est un opportuniste et il préfère assurer ses arrières : jamais il ne signera d’accord pour entrer en guerre ni soutenir les deux régimes fascistes et jouera plus tard de cette ambiguïté. Pour rester dans les bonnes grâces d’Hitler, il lui offrira des relais radio pour ses services secrets et met à sa disposition la División Azul. Ce corps armé de 46.000 hommes sera envoyé sur le front russe par l’Allemagne nazie. Jouant double-jeu, il fait également parvenir des informations allemandes aux Alliés dès 1940. Tout est fait pour s’en sortir, peu importe l’issue de la guerre. À la fin du conflit, le régime franquiste, sous bannière neutre, accueille des ex collabos européens comme Ante Pavelić (fondateur des Oustachis croates), Pierre Laval (architecte principal de la collaboration de Vichy) et Léon Degrelle (fondateur du mouvement et parti fasciste belge Rex).

Tranquille de l’extérieur, Franco se montre intraitable sur son territoire. Gagner la guerre ne suffit pas, il faut écraser l’ennemi. Il ne veut pas prendre le risque que la pensée socialisto-communiste puisse revenir en Espagne. Il faut la tuer dans l’oeuf. Dès la fin de la guerre civile, le pays bascule : répression, torture et massacres deviennent le quotidien espagnol. Déterminé, Franco met un place une « ingénierie sociale », il doit nettoyer le pays de l’idéologie de gauche. Tout opposant au régime, qu’il soit républicain ou partisan de la gauche, est assassiné. Les femmes républicaines sont quant à elles emprisonnées et leurs enfants nés en prison leur sont retirés. Ils seront élevés par des familles catholiques, qui leur apprendront la bonne pensée. Durant la première décennie du régime franquiste, entre 40.000 et 50.000 personnes sont fusillées. C’est la « Terreur bleue ». Socialement décomposée, l’Espagne est également lessivée économiquement. Le pays est en ruines et au bord de la banqueroute.

Ordre et idéologie : le franquisme isolationniste

Mariage de Carmen Franco y Polo, fille du Caudillo, et Cristóbal Martínez-Bordiú © AFP

Après presque une décennie de répression et de massacres, Franco est parvenu à asseoir son autorité. Les massacres ont « nettoyé » le pays, il est désormais temps de le reconstruire. L’objectif du Caudillo est clair : rendre la gloire à son illustre Espagne. Le pays doit être une monarchie aux valeurs catholiques et conservatrices. En 1953, un accord est signé avec le Vatican et l’Église catholique participe à la gestion directe de l’État. Elle lui impose son code moral et rend la pratique religieuse obligatoire à toute l’Espagne. C’est le retour aux valeurs et fonctions conservatrices au sein du pays et de la famille. Pour éviter les idées parasites venues de l’extérieur, Franco ferme le pays à l’international. Le pays se retrouve en autarcie totale, coupée du monde. Mais les finances déjà catastrophiques de l’Espagne ne promettent rien de bon.

L’isolationnisme ne fonctionnera pas et l’économie ibérique approche rapidement du point de non-retour, mais Franco garde le cap. Il en profite pour enfermer l’Espagne dans une bulle hors du temps. Depuis toujours, le Caudillo refuse la modernité. L’Espagne est alors une monarchie sans roi (dont il est le régent) mais une monarchie tout de même. En 1957, il désigne Juan Carlos, petit fils du roi Alphonse XIII qu’il élève et considère comme son propre fils, comme le successeur légitime de la couronne royale (mais pas encore son successeur). Il écarte de ce fait Juan de Borbón, père de Juan Carlos et premier dans l’ordre de succession. Franco le pense moins fidèle car il n’a pas été élevé sous le franquisme. Le Caudillo continue à faire marcher la machine à remonter le temps : démonstrations et défilés de carrosses tirés par des chevaux sont ses petits plaisirs. En un peu moins de vingt ans, l’Espagne est revenue au siècle d’avant.

Ouverture et libéralisation : le franquisme tardif

Franco reçoit le président américain Dwight Eisenhower le 22 décembre 1959 pour la normalisation des relations entre les deux pays

Depuis son entrée à l’Académie de Tolède, Franco s’est montré un excellent opportuniste. Lors de son ascension militaire, de son engagement pour la révolte nationaliste, de ses liens avec les forces de l’Axe, il a toujours eu le nez fin et s’est toujours sorti des situations compliquées. Après près de vingt ans au pouvoir, le Caudillo doit reconnaître que sa politique isolationniste ne fonctionne pas et pourrait se montrer, à terme, dangereuse pour la longévité de son régime. En 1957, il permet l’entrée au gouvernement d’un groupe de technocrates de l’Opus Dei (institution de l’Église catholique romaine). Le plan de stabilisation de 1959 permet l’assainissement des comptes publics, l’ouverture économique et une forte croissance du PIB. L’Espagne repart de l’avant, le régime de Franco est sauvé.

Grâce aux bons résultats économiques, le pays retrouve de l’intérêt pour les étrangers. Le tourisme de masse connaît une croissance spectaculaire et une véritable industrie de l’automobile voit le jour. Le plan de stabilisation prévoit le développement économique sur l’ensemble du territoire et renforce l’ancrage local pour empêcher tout exode rural. Mais dans les années ’60, les indépendantismes basques et catalans reprennent de plus belle et les marxistes-léninistes de l’ETA multiplient les attentats. Sentant que les tensions ne cessent de monter au sein du pays, Franco désigne, le 21 juillet 1969, Juan Carlos comme son successeur à la tête de l’État. C’est la première fois que le Caudillo n’est plus avancé comme « le seul capable de diriger l’Espagne ».

Le 8 août 1969, le scandale Matesa (utilisation illicite de fonds de crédit par la multinationale) éclate et va bouleverser le pouvoir en place. Le 29 octobre, Franco dissout son gouvernement et limoge les principaux ministres qui ont permis l’ouverture du pays lors de la décennie précédente. Le pouvoir est officieusement offert à l’amiral Luis Carrero Blanco, vice-président du gouvernement à partir de 1967. Proche de Franco, il avait empêché la Phalange d’imposer un régime totalitaire à la sortie de la guerre civile et obtenu son profond respect. Le 6 juin 1973, il est nommé président du gouvernement pour préparer la succession du Caudillo. Le 20 décembre, il est assassiné par l’ETA. L’Espagne ne veut pas du franquisme sans sa figure de proue. Vieillissant, Franco cède le pouvoir à Juan Carlos en juillet 1974. Il s’éteint le 20 novembre 1975 et ne verra pas son fils spirituel tourner le dos au régime qu’il aura choyé durant 35 ans.

Franco et son successeur Juan Carlos, futur roi d’Espagne, lors du défilé de la Victoire du 10 juin 1971 © AFP

Si le régime de Francisco Franco doit, à coup sûr, être qualifié de dictature, il faut objectivement marquer une réelle différence entre l’Espagne franquiste et les dictatures telles que nous les percevons généralement. Contrairement à bon nombre d’entre elles, le pouvoir de Franco ne s’est pas établi dans le « toujours plus loin » : la propagande ne s’est pas intensifiée, la répression et la violence ont progressivement diminuées (sans jamais disparaître). C’est d’ailleurs sa modération progressive qui lui a sans doute permis cette longévité.

Particulièrement brutal et adepte de l’ingénierie sociale à ses débuts, le pouvoir franquiste s’est ensuite concentré sur la proclamation des « bonnes valeurs » espagnoles catholiques. Dans les dernières années de sa vie, le Caudillo se présentait d’ailleurs comme le bon père de famille veillant sur son pays. À la libéralisation du pays, une grande partie de la population espagnole adhérait à la gestion politique de Franco et l’aurait sans doute élu si il avait mis en place des élections libres. Preuve supplémentaire du caractère exceptionnel (dans le sens de l’exception) de cette dictature unique en son genre.

ALVARRO & Mina

2 Replies to “Dossier « 45 ans de la mort de Franco » | La dictature franquiste, un régime en trois étapes”

  1. Décomposition chronologique intéressante d’une dictature. Cela reste malgré tout un régime autoritaire et intolerant

Laisser un commentaire