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À la fin des années ’30, trois hommes se sont dangereusement rapprochés en Europe. En 1945, il n’en restait plus qu’un seul, qui survivra jusqu’au milieu des années ’70. Comment expliquer le destin contradictoire de Francisco Franco, d’Adolf Hitler et de Benito Mussolini? Ou pourquoi les trois dictateurs n’ont pas connu le même sort. Analyse.

Francisco Franco, Adolf Hitler et Benito Mussolini sont trois personnages incontournables du 20ème siècle. Le Führer et le Duce accèdent au pouvoir suite au mécontentement dans leurs pays respectifs. Plus tard, le rejet du socialisme intégrera le général Franco dans le trio. Hitler et Mussolini étaient des leaders de masse, ils ont été élus par la population. De son côté, le Caudillo est monté au pouvoir suite à un coup d’État militaire. Véritable point commun aux trois dictateurs, ils se considéraient tous comme des « hommes de destin » : ils cherchaient leur propre gloire et celle de leur pays parce qu’ils souffraient d’un sens du devoir important.

On retrouve chez tous un ennemi en commun, le communisme (et tout ce qui s’en rapproche). Si il ne s’agissait d’une priorité pour aucun des trois, on peut tout de même les rapprocher sur ce point. On retrouve également dans les trois régimes la figure du chef menant son pays et l’importance de l’armée pour faire respecter les règles. Ils n’ont enfin permis à personne d’éclipser leur autorité. Autant de caractéristiques communes ont scellé leur rapprochement et leurs relations. Pourtant, un seul survivra à la Seconde guerre mondiale. Pourquoi?

Adolf Hitler : la folie destructrice

Le 30 janvier 1933, profitant d’une grave crise économique et politique, Adolf Hitler est nommé chancelier suite au mécontentement ambiant qui règne en Allemagne. Très vite, il obtient les pleins pouvoirs pour diriger le pays. Toutes les formations politiques sont donc interdites au profit d’un parti unique : le parti nazi. L’idéologie nazie défend l’idée d’une classification des classes, avec la race aryenne au sommet. Au bas de la hiérarchie, on retrouve les Slaves et, encore en-dessous, les Juifs, envers lesquels Hitler éprouve une haine démentielle. Le Führer les considère, au même titre que les homosexuels et les handicapés, comme des freins à la puissance de l’Allemagne. Ils sont les ennemis de l’intérieur qu’il faut éradiquer pour la bonne santé du pays. Cependant, l’objectif principal du nazisme est tout autre : faire régner l’Empire allemand sur l’ensemble de l’Europe, comme Rome a pu le faire durant l’Antiquité. Son règne doit durer mille ans et l’élimination des « nuisibles » n’est, à la base, qu’un moyen d’y parvenir.

Le pouvoir nazi va créer des mesures pour conserver la pureté de la race aryenne. Après les avoir stérilisés de force, une politique généralisée d’euthanasie des handicapés mentaux est mise en place. De leur côté, les Juifs sont pointés comme les principaux responsables de tous les maux allemands. Bien avant son arrivée au pouvoir, le parti nazi encourageait déjà au boycott des magasins juifs en incitant les Allemands à ne pas y acheter leurs produits. Dès 1933 et la prise de pouvoir d’Hitler, les violences s’intensifient. En 1935, les lois de Nuremberg retirent la citoyenneté allemande aux Juifs. Il leur est également interdit de se marier avec des Allemands, d’avoir des relations sexuelles avec des non-Juifs et d’exercer certaines professions. Ils doivent enfin porter l’étoile jaune pour permettre leur identification. Une propagande intense, dirigée par Joseph Goebbels, est mise en place afin d’aider les gens à reconnaître les Juifs et à s’en méfier. Ces idées s’apprennent dès le plus jeune âge : dans les « jeunesses hitlériennes », à la radio et sur des affiches en rue.

Parallèlement à cela, les Nazis opèrent une véritable spoliation des biens juifs. Ils sont poussés à l’exil et leurs possessions sont confisquées. C’est une véritable ségrégation de race qui est mise en place. Elle devient une persécution organisée lors de « La nuit de cristal », le 9 au 10 novembre 1938 : des milliers de magasins sont vandalisés, les cimetières sont profanés, des synagogues sont incendiées et des centaines de personnes sont assassinées. À partir du milieu du conflit mondial, la solution finale est mise en place et les camps de concentration acquièrent leur terrible réputation. Bien mieux armés et préparés, les Allemands perdent pourtant la guerre lorsqu’ils se retournent contre leur ex-allié soviétique. Acculés, ils versent plus encore dans la barbarie à mesure qu’ils se font encercler. Le 30 avril 1945, Adolf Hitler se suicide dans son bunker berlinois. Le 2 septembre, l’Allemagne capitule. L’ensemble des mesures prises par l’idéologie nazie aura coûté la vie à près de 4 à 7 millions de personnes.

Mussolini : le stratège en carton

Traditionnellement associé au régime nazi, le fascisme italien n’a pourtant, structurellement, pas les mêmes ambitions ni la même idéologie que l’Allemagne hitlérienne. L’idée principale du mouvement est la re-fondation de l’Empire romain au sein duquel l’Italie aurait assumé le rôle de guide et de modèle. Benito Mussolini ambitionne également la création d’un « italien neuf » : héroïque et doté du sentiment d’appartenance à la nation. Pour cela, il faut accepter le surpassement de son individualisme et la concession individuelle de la liberté. En clair, l’individu est libre en tant que partie de l’État fasciste. Enfin, et la précision est importante, contrairement à l’idéologie nazie prônant la pureté d’une race homogène, le Duce considère la population italienne comme le fruit d’un métissage ethnique unifié autour d’une « race de l’esprit ». Depuis sa plus tendre enfance, Benito Mussolini est surtout un opportuniste, qui suit la tendance pour se proclamer initiateur. Tout au long de sa vie, le Duce ne cessera de se persuader d’être l’instigateur des changements dans le monde, au point de renier ses propres convictions.

Avant son alliance avec l’Allemagne nazie, le fondateur du fascisme n’a, en fait, aucune animosité particulière envers les Juifs. Plusieurs fois, il exprime son mépris pour les thèses antisémites de Preziosi et près de mille Juifs seront membres du parti fasciste. En 1934, il réaffirme que la force de l’Italie provient de son métissage : « Il n’y a plus de races à l’état pur. Même les Juifs ne sont pas demeurés sans mélange. Ce sont précisément ces croisements heureux qui permettent la force et la beauté de la nation. » Lors de l’arrivée au pouvoir du Führer en 1933, il déclare : « Trente siècles d’histoire nous permettent de regarder avec une souveraine pitié une doctrine venue du nord des Alpes, une doctrine défendue par la progéniture d’un peuple qui ignorait qu’une écriture eût pu témoigner de sa vie, à une époque où Rome avait César, Virgile et Auguste. » Mais Mussolini est un opportuniste. Face à la montée en puissance de l’Allemagne, il retourne sa veste et instaure des lois raciales en 1938. Il cherche à tout prix à faire de son allié celui qu’il juge comme son imitateur. Dans le journal intime qu’elle tenait, sa maîtresse Clara Petacci rend compte de l’énervement du Duce quand on lui parle du puissant Führer, au point de renier ses positions : « Je ne sais pas comment on peut penser que j’imite Hitler. Moi, j’étais raciste dès 1921, il n’était même pas né [politiquement]. »

Le 6 mai 1939, l’Italie signe le pacte d’Acier avec l’Allemagne. Se sentant trop peu préparé, le Duce obtient de son allié le report des offensives. Mais le 1er septembre, l’Allemagne envahit la Pologne et viole les termes de l’Alliance. Mussolini déclare la « non-belligérance » et parvient à se maintenir hors du conflit. Momentanément. En mai 1940, l’Allemagne a tout écrasé sur son passage et le Duce pense la guerre terminée. Le 10 mai, il déclare la guerre à la France et la Grande-Bretagne pour être du côté des vainqueurs. Mais le conflit stagne et l’Italie est à la ramasse : le pays est battu partout où il passe et l’Allemagne l’exclut de sa stratégie de débarquement en Grande-Bretagne par peur qu’il fasse tout capoter. Le pouvoir fasciste en a marre, se soulève et fait incarcérer Mussolini. Emprisonné au Gran Sasso, il est libéré par les Allemands lors de l’opération Eiche lors de laquelle aucun coup de feu ne fut échangé. Rapatrié en Allemagne, il doit se mettre au service d’Adolf Hitler qui le replace à la tête de la République sociale italienne, un État fantoche dirigé par les Nazis. C’est le début de la fin. Le 26 avril 1945, il est arrêté avec sa maîtresse Clara Petacci alors qu’il tente de quitter Milan. Le 28 avril, ils sont fusillés puis pendus par les pieds sur la Piazzale Loreto. À vouloir profiter de toutes les situations, Benito Mussolini a surtout réussi à se faire détester de tous. Celui qui se pensait précurseur était avant tout un piètre stratège.

Franco : l’endoctriné schizophrène

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Contrairement aux régimes allemands et italiens, il est relativement compliqué d’avancer l’idéologie franquiste. Il est à noter que l’Espagne franquiste n’est pas un régime de type fasciste puisqu’elle ne s’appuie pas sur un parti unique au sens strict du terme (plusieurs factions politiques sont regroupées en une seule) et qu’elle s’appuie sur l’Église et la religion. En réalité, il n’existe aucune idéologie lors du règne de Franco. Si le franquisme proclame une Espagne traditionaliste et antimoderniste, il n’existe aucune politique ni stratégie visant à remplir cet objectif. En fait, le régime se positionne davantage par négations que par affirmation : il s’oppose aux différentes pensées socialistes mais ne propose aucune alternative. À l’inverse des autres régimes totalitaires, il ne postule pas de réécriture historique et n’avance ouvertement aucun « ennemi de la nation ». Le franquisme existe uniquement parce qu’il tourne autour de la figure de Franco mais il n’est en rien une idéologie.

Proche d’Hitler et Mussolini suite à leur appui lors de la guerre civile, le Caudillo entretiendra toujours l’ambiguïté de leurs relations. Si il réaffirme sa disponibilité à Hitler en 1939, il n’acceptera jamais les différentes propositions du Führer. Lors de l’entrevue d’Hendaye en octobre 1940, il demandera, en échange de son intervention, un prix et des contreparties tellement élevés que l’on peut se demander si il voulait vraiment s’engager tant il était sûr que le chancelier allait refuser. En 1941, il refuse également le passage de l’armée allemande en Espagne pour s’emparer de Gibraltar. Son pays est alors en ruines et les Alliés le fournissent en denrées et pétrole. En contrepartie, il fait passer des renseignements venus d’Allemagne. En bon opportuniste, il joue dès lors sur les deux tableaux sans jamais s’engager réellement. Il coupe définitivement les ponts avec l’Allemagne après la déroute de Stalingrad. C’est sans doute à ce moment là qu’il a compris que l’Axe ne remporterait pas la guerre. Par la suite, il se flattera de sa juste prudence dans le conflit.

Opportuniste, Franco le restera toute sa vie. Et c’est sans nulle doute l’une des raisons principales à sa longévité. Lorsque la Seconde guerre mondiale prend fin, elle est rapidement remplacée par la guerre froide. L’occasion pour le Caudillo de réaffirmer son côté précurseur : il a vu venir l’opposition des deux blocs lors des derniers mois du conflit et a parfaitement su l’utiliser. En prêchant la volonté de « sauver » la civilisation chrétienne en Espagne et non la lutte contre le communisme, il est parvenu à ne fâcher aucun des deux camps. Cela permet à l’Espagne de signer, dès 1953, des pactes avec les États-Unis lui garantissant des aides considérables (ce qui permettra à Franco de relever le pays et d’asseoir sa popularité et son crédit). Deux ans plus tard, l’Espagne entre à l’ONU. Le pouvoir de Franco est vu comme « positif » par l’Occident, il a gagné à l’international.

© AFP

Au milieu des années ’30, Franco, Hitler et Mussolini se présentent comme les trois hommes forts à surveiller en Europe. Le Führer et le Duce sont élus par la population. Le Caudillo profite, lui, d’un coup d’État militaire pour arriver au pouvoir. Pourtant, c’est celui qui semblait a priori le plus illégitime des trois qui s’en est le mieux sorti. Sa prudence et son opportunisme lui auront servi mais cela n’aurait pas suffi, il fallait autre chose. Et cela réside plus que probablement dans son absence d’idéologie. En ne stigmatisant réellement personne, en ne se refermant pas uniquement sur « son camp » et en ne transformant pas drastiquement la politique de son pays, Franco est parvenu à ne dresser aucun ennemi contre lui. Certes, il y eut des révoltes mais jamais une communauté n’aura pu se sentir visée, empêchant ainsi la formation d’un « bloc » d’opposition. En réalité, si le Caudillo a survécu à son régime dictatorial c’est sans doute parce qu’il a réussi à ne jamais fâcher personne.

ALVARRO & Tchoupi

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