Temps de lecture : 5 minutes

Contrairement à ses cousines allemande et italienne, l’Espagne franquiste n’a pas renié la religion et s’est même appuyée dessus. C’est par la religion que l’Espagne avait obtenu sa gloire et toute personne qui voudrait l’en priver est un ennemi du pays. Particulièrement attaché aux traditions et à l’importance de la foi, Franco en a fait la pierre angulaire de sa répression.

Au cours de la décennie précédant la guerre civile, l’Espagne connaît une poussée massive des idéologies de gauche. Si elles revêtent des aspirations et des visions différentes, elles se rejoignent toutes sur un point : le rejet viscéral de la religion et l’importance de la laïcité. Une pensée nouvelle qui frappe violemment la tradition catholique espagnole fortement ancrée. Outre l’opposition à la gauche politique, c’est bel et bien la religion qui va dresser nationalistes et républicains les uns contre les autres. Au point de devenir l’enjeu principal de l’affrontement (de nombreux nationalistes, Franco en faisant partie, n’étaient ainsi pas spécifiquement opposés à la notion de République comme système politique). Et ce, bien avant la guerre civile.

Le 25 mai 1936, soit deux mois avant le début du conflit interne, le général Emilio Mola, principal instigateur du coup d’État, prévoit officiellement de « tenir compte de ce que l’action doit revêtir une violence extrême pour réduire le plus vite possible l’ennemi intérieur » en le soumettant à « des châtiments exemplaires ». Cette action est avancée comme préventive et défensive afin d’empêcher une révolution communiste qui renierait les valeurs et foi espagnoles. La politique d’extermination se trouve dès lors « légitime » dans un combat du bien contre le mal. C’est sur cette instruction que la purge espagnole est mise en place. La répression nationaliste sera nommée Terreur blanche durant le conflit, en opposition à la Terreur rouge, la répression du camp républicain (qui détient le triste record du plus grand massacre du conflit : le 7 novembre 1936, 5000 personnes (dont 276 enfants) sont exécutés en une seule fois à Paracuellos).

L’état de guerre, la bonne excuse

Troupes militaires posant à côté des corps de fusillés lors de la guerre civile

Dès le début du conflit, les troupes nationalistes mettent à exécution les recommandations des officiers supérieurs. Il ne s’agit pas de gagner la guerre, il faut écraser l’adversaire, le réduire à néant. À chaque parcelle de territoire récupérée, les officiers nationalistes font fusiller les dirigeants syndicaux et républicains. Lorsqu’ils s’avancent vers un nouvel objectif, ce sont les membres de la Phalange qui passent à l’action : les leaders exécutés, il faut débusquer les petites mains. L’organisation extrémiste met en place une véritable purge de la population. Lors de celle-ci, les Regulares, les troupes du Maroc espagnol entraînées par Franco dans les années précédentes, se font connaître pour leurs atrocités. À l’inverse, le détour par Tolède est également la preuve de l’importance qu’occupe la religion pour le camp franquiste.

Après la prise de Cordoue, la Guarda civil se voit remettre la mission de rétablir la répression là où les troupes nationalistes ont été jugées trop clémentes. 10.000 Cordouans seront tués tout au long du conflit, soit près de 10% de la population de la ville. Les 14 et 15 août 1936, le boucher de Badajoz Juan Yagüe ordonne la mort de 6000 à 12.000 personnes dans la région frontalière du Portugal. Une semaine après avoir pris Malaga, les troupes nationalistes avaient éliminé 3500 habitants. À Séville, 8000 personnes sont exécutées. Quand les condamnés ne meurent pas sur le coup, ils sont achevés au couteau ou à la baïonnette. À la fin de la guerre, la répression nationaliste a fait près de 75.000 morts, dont les deux tiers dans les six premiers mois du conflit.

La Terreur bleue, le terrorisme de la foi

Femmes et mères incarcérés durant le régime franquiste © Patronato Central de Nuestra Señora de la Merced

La guerre terminée, la Terreur blanche laisse place à la Terreur bleue. Cette dernière n’est plus une politique « de guerre » mais une stratégie planifiée par un régime en place. Profitant de la Seconde guerre mondiale pour se faire oublier, le pouvoir franquiste fait encore fusiller plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les autres, jugés dans des procès totalement arbitraires, sont envoyés dans les camps franquistes. Ils y sont contraints au travail forcé, notamment pour la construction d’El Valle de los Caídos (« La vallée de ceux qui sont tombés »), monument gigantesque et sanctuaire catholique érigé à la gloire du Caudillo et des nationalistes morts lors du conflit. Quand ils ne travaillent pas, les bagnards sont soumis au lavage de cerveau sous forme d’éducation idéologique.

Mais cela ne suffit pas, le risque de voir la pensée socialiste et anticléricale rejaillir est trop grand. Il faut éradiquer son existence, la tuer dans l’oeuf. En 1940, des pics de plusieurs centaines d’exécutions par jour sont mis en place. Au total, près de 192.000 prisonniers politiques auraient été fusillés dans les camps franquistes, portant le total des pertes humaines à près de 400.000 sur toute la longueur de la guerre civile et du régime. À partir des années ’50 et de la relance du pays, la majorité des « ennemis de l’intérieur » ont disparus et le régime lâche progressivement la bride. Certaines exécutions sont encore recensées jusqu’en 1959 mais elles sont devenues rares. Les femmes civiles ne sont quant à elles majoritairement pas mises à mort : elles sont internées en prison et tout enfant qui y naît leur est enlevé pour être élevé par des familles franquistes. Grandir auprès de leur mère républicaine ferait courir le risque de pérenniser la pensée décadente. Selon les estimations, ils seraient actuellement entre 50.000 et 150.000 « enfants volés » en Espagne (chiffres excluant ceux qui sont décédés entre temps).

Si il est actuellement de coutume de cataloguer le terrorisme religieux comme l’apanage de l’islam, l’objectivité et la réalité historique doivent remettre en cause ces raccourcis. Et si l’argument des Croisades, remontant à de nombreux siècles antérieurs, peut être méprisé par certains, l’exemple espagnol ne peut être ignoré. La politique d’éradication de la pensée laïque y fut officiellement planifiée jusque dans les années ’50, soit il y a seulement 70 ans. Loin de porter le discrédit sur quelconque culte ou croyance, ce constat permet simplement de rappeler qu’il n’y a pas mauvaise religion. Il n’y a que de mauvais extrêmes.

ALVARRO

4 Replies to “Dossier « 45 ans de la mort de Franco » | L’Espagne franquiste, ou le terrorisme de la foi”

  1. la foi comme justificatif de répression, une bien mauvaise habitude tout au long de l’histoire de l’Humanité

Laisser un commentaire