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Dans tout régime dictatorial, l’importance de la femme est reléguée au 33ème sous-sol. Que dire alors du régime de Franco, qui a poussé le machisme encore plus dans l’extrême. Entre la mère au foyer, l’emprisonnée et la révolutionnaire, dur d’être une femme sous le franquisme. Récit.

Sous la Seconde République, les Espagnoles obtiennent des droits jusqu’alors interdits aux femmes. En 1931, le pays est l’un des premiers États du sud de l’Europe à leur accorder le droit de vote. En 1932, tout s’enchaine : on reconnaît la capacité juridique de la femme, l’avortement est autorisé tout comme le divorce et le mariage civil, le délit d’adultère est supprimé et des programmes d’insertion sont mis en place pour leur permettre d’entrer dans le monde du travail. Bien qu’elles jouissent d’une plus grande liberté, on attend cependant majoritairement encore d’elles de s’occuper de la maison et des enfants. Leur rôle reste donc fortement cantonné, même dans la pensée républicaine.

Mais tout éclate lorsque Franco arrive au pouvoir et les quelques droits acquis les années précédentes s’envolent. Toutes les lois plaçant les femmes sur un pied d’égalité sont abolies. La femme est à nouveau enfermée dans la sphère privée, réduite à être une mère dévouée, une épouse obéissante, une ménagère volontaire dans sa maison qu’elle doit entretenir. L’Église et l’éthique catholique étant au centre de l’idéologie franquiste, de nouvelles lois sont votées en ce sens. Elles punissent l’avortement et imposent aux femmes d’être sous tutelle, les rabaissant juridiquement au même statut que les enfants. Maltraitées, torturées, violées ou emprisonnées, il n’y a pas beaucoup de place pour exister en tant que femme. Le peu d’alternatives se dessine en trois « rôles » : la femme au foyer, la républicaine en prison et l’activiste invétérée.

Paula, la franquiste au foyer

Le guide de la bonne épouse franquiste, vantant les onze règles pour rendre son mari heureux

Comme tous les matins, Paula est la première debout. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, cela a toujours été le cas. La routine sans doute. Car la routine, c’est toute la vie de Paula. En parfaite bonne franquiste, elle représente l’idéal féminin de l’idéologie du régime : femme au foyer, elle élève sa fille, Ainhoa, dans les bonnes valeurs espagnoles. Sa mère l’a également rejointe, dans l’éducation de la petite et dans la maison familiale, depuis le décès de son père. C’est qu’il faut correctement transmettre le « savoir-faire féminin indispensable ». Couture, cuisine, ménage : tout devient un automatisme. Elle ne sort jamais, sauf pour aller à la messe. Ou au bal, pour accompagner sa fille. Plus jeune, elle aussi sortait au bal, elle aussi sous la surveillance de sa mère. Mais maintenant, elle a passé l’âge des loisirs. Maintenant, elle est une bonne femme espagnole.

Devenue mère, elle a recréé le modèle familial qu’elle a toujours connu. Élevée dans les bonnes valeurs franquistes par les femmes de sa famille, elle répète le « destin féminin » avec sa fille. Elle ne s’épanouit d’ailleurs que dans la plénitude du foyer. Elle se rappelle de son premier boulot, à 16 ans, comme secrétaire. Elle ne l’a pas gardé longtemps puisqu’elle s’est mariée l’année suivante et est devenue mère à 18 ans. Et les statuts de mère et de femme active sont incompatibles. En bonne franquiste, elle a choisi sa famille à sa « carrière ». Depuis, elle dépend financièrement de son mari et s’affaire à reproduire avec sa fille Ainhoa ce que sa mère lui a inculqué toute son enfance. Elle a sacrifié son identité personnelle pour épouser celle du noyau familial.

Mais pourquoi s’en plaindre? Elle n’a aucun regret, et pourquoi en aurait-elle? Elle s’est conformée à un schéma strict de vie qu’elle a toujours connu et dans lequel elle s’épanouit. Qu’aurait-elle dû faire d’autre? En tant que femme, elle n’a pas accès au monde politique ni culturel mais pourquoi s’y intéresserait-elle? Elle préfère son « rôle » important de mère au foyer à un poste sans responsabilité dans la vie active. De toute façon, la situation était la même avant la guerre civile. Chez les républicains aussi la femme doit être au second plan. Alors Paula s’enorgueillit de qui elle est : en bonne franquiste, elle participe à perpétuer les bonnes valeurs espagnoles. Et il n’y a rien de plus gratifiant.

Alba, la républicaine en prison

Femmes et mères incarcérées durant le régime franquiste © Patronato Central de Nuestra Señora de la Merced

Comme tous les matins, Alba est réveillée par les rayons du soleil qui s’infiltrent entre les barreaux de sa cellule. Dans la fournaise de Séville, les premières lueurs suffisent déjà à réchauffer la pièce. Dans vingt minutes, elle pourra sortir de sa cellule pour aller manger. Dans trente minutes, elle sera sur les bancs scolaires. Comme beaucoup d’autres femmes, dont certaines sont devenues des confidentes, Alba fait partie d’un programme de réinsertion. Ou plutôt de reconditionnement comme ils disent. Elle a le malheur d’être républicaine mais on lui offre une « dernière chance » : elle doit apprendre la bonne pensée franquiste. Tant qu’elle ne sera pas devenue une femme aux « bonnes valeurs espagnoles », elle restera derrière les barreaux.

Si il n’y avait que cela, Alba s’en accommoderait peut-être. Mais en prison, la seule liberté qu’il vous reste, ce sont les souvenirs. Et les souvenirs d’Alba sont terribles. Andalouse pure souche, elle est issue d’une famille historiquement sévillane. Elle n’a jamais connu que cela. Pourtant, sa mémoire ne peut se souvenir d’autre chose que de la guerre civile et de l’arrivée des troupes nationalistes. Tous les hommes de sa famille ont été arrêtés puis fusillés face à la muraille de la ville. Sa mère, active pour les républicains, a été torturée puis envoyée en prison. Elle y est morte d’épuisement. Quant à Alba, elle n’a subi aucune violence spécifique en tant que civile mais son appartenance au camp des perdants l’a également conduite en prison, après la victoire franquiste.

Si les souvenirs peuvent permettre à rester à flots, ils peuvent tout aussi bien faire couler. Et le souvenir d’un enfant ne peut jamais s’effacer, même si on vous l’enlève. Lorsqu’elle est entrée en prison, Alba était enceinte. Elle portait en elle la mauvaise graine républicaine. Elle a accouché derrière les barreaux, elle a donné le sein à son fils puis il a disparu. Les autorités carcérales l’ont emporté et placé dans une famille franquiste, pour qu’il puisse grandir dans les bonnes valeurs. Cela fait plusieurs années que son fils s’épanouit désormais sans savoir qu’elle existe. Et elle mourra sans doute en prison avant que le régime de Franco ne tombe. Dans plusieurs décennies, il sera recensé comme l’un des centaines de milliers d’« enfants volés » en Espagne. Mais entre temps, Alba croupit en prison.

Inès, l’activiste révolutionnaire

L’activiste Marina Ginestà, le 21 juillet 1936 à Barcelone © Juan Guzmán – EFE/SIPA

Comme tous les matins, Inès se lève à l’aube. Une journée chargée l’attend, il n’est pas question de traîner. Pour quitter la maison, elle prétexte une visite chez une amie. La jeune femme à l’oeil vif et aux fortes convictions se rend à une réunion secrète de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna), une organisation activiste basque. Nous sommes à l’été 1959 et l’ETA vient tout juste d’être créé. Ce groupe de résistants veut, en priorité, l’indépendance du Pays basque et s’oppose fermement au régime franquiste. Inès n’est pas fan des tendances marxistes-léninistes du groupe mais elle s’oppose à Franco et à tout ce qui s’y rapporte. Elle veut changer les choses. Coûte que coûte.

Depuis toute petite, deux personnalités fortes l’inspirent. La première est sa mère. Engagée depuis son adolescence, elle a participé à l’élaboration d’un journal anti-franquiste lors de la guerre civile. La tradition familiale l’emporte, Inès veut également s’engager. Mais la dictature est plus forte : elle va trop loin, elle dure depuis trop longtemps. Il ne suffit plus de s’opposer, il faut s’opposer activement. Son autre grand modèle est Marina Ginestà. À l’époque de la guerre civile, cette jeune fille se battait pour ses idées au point de prendre les armes à tout juste 17 ans. Mais contrairement à son idole, qui a du s’exiler toute sa vie, Inès ne veut pas fuir. Elle ne peut pas. Sa famille est en Espagne et elle veut faire bouger les choses de l’intérieur.

Sûre de ses convictions, son engagement au sein de l’ETA l’effraie tout de même. Depuis quelques temps, elle prend conscience qu’elle s’engage dans un combat armé. À l’époque, elle ne se rend pas encore compte de la tournure que prendra l’organisation. Elle veut faire bouger les choses, pas commettre des attentats. L’activisme oui, le terrorisme non. Malgré tout, elle sent au fond d’elle que c’est pourtant peut-être la seule solution possible.

Prisonnières politiques accompagnée d’une religieuse dans la cour de la prison de Los Cortes en janvier 1943 © Soledad Real Archives

Dans les années qui ont précédé le franquisme, les droits des femmes commencent à faire leur apparition en Espagne. Leur droit de vote est y ainsi institué en 1931, soit 13 ans avant la France. Les femmes voient enfin leur situation évoluer petit à petit. Mais sous Franco, la liberté féminine ne fait pas que stagner, elle recule. Le seul destin qui leur est alors proposé, c’est celui de la famille : chaque fille quitte ses parents pour devenir une épouse puis une mère et créer une nouvelle cellule familiale. Les alternatives sont rares et majoritairement les mêmes : soit vous rentrez dans la norme, soit vous finissez en prison ou dans l’activisme armé. Sous le règne de Franco, la condition de la femme recule d’un siècle, comme l’ensemble de la société espagnole.

ALVARRO & Mina

2 Replies to “Dossier « 45 ans de la mort de Franco » | Être une femme sous le franquisme”

  1. La condition de la femme, toujours un combat à l’heure actuelle sur d’autres terrains mais ô combien importants

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