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Depuis la nuit des temps, art et régimes totalitaires n’ont jamais fait bonne figure. Qui dit dictature dit imposer sa vision du monde et dit muselage du milieu culturel. Mais qu’en est-il de l’Espagne franquiste, qui a montré qu’elle ne fonctionnait pas comme une dictature « classique »? Analyse.

Dans les conditions extrêmes d’une dictature, l’art et la culture de manière générale sont souvent les premières victimes de la réécriture idéologique. Récupéré, détourné, appauvri et dénaturé par le régime, l’art devient un outil dangereux, une arme pour servir les intérêts du pouvoir. Une arme perfide capable de détruire la conscience d’une nation tout entière. On l’a vu avec l’« art dégénéré » sous le régime nazi ou la mainmise mussolinienne pour ne citer qu’eux. Si de nombreux artistes ont mis leur art au service de l’idéologie du pouvoir, de nombreux autres ont refusé de servir les intérêts du régime en place. Au risque de s’exposer à des représailles fortes, ces artistes non-acquis à la cause du pouvoir ont dû naviguer entre divers obstacles pour assurer leur survie mais aussi celle de leur art. Car la définition de l’art implique la possible lutte contre le pouvoir. 

En Espagne, la dictature de Franco s’inscrit dans la lignée des régimes totalitaires européens de la première moitié du 20ème siècle. Pour ceux qui n’épousaient pas le culte franquiste, l’exil s’est souvent imposé comme la seule solution possible. Ils sont dès lors nombreux à passer la frontière française ou s’envoler pour l’Amérique latine pour pratiquer leur art comme ils l’entendaient. Le problème, c’est que chacun développera un peu son propre art de son côté et il est désormais difficile de définir ce qu’était l’art espagnol expatrié. Le seul point commun reste la question du déracinement que l’on retrouve chez tous. Sur le territoire, l’art espagnol se déclinera pourtant sous diverses expressions pendant près de 40 ans. À l’image de ce laisser faire, les grosses pointures ibériques du milieu adopteront des postures contradictoires d’un artiste à l’autre.

L’art franquiste, mythe ou réalité?

« Portrait équestre de Carmen Martínez-Bordiú » de Salvador Dalí, représentant la fille de Franco

Si il est déjà compliqué de définir l’idéologie franquiste en tant que telle, la stratégie culturelle est une caricature de cette confusion. En réalité, il n’existe aucune politique culturelle spécifique, aucun art propre au système et aucune pensée esthétique franquiste. Le pays a malgré tout besoin, pour sa représentation, de modèles culturels conformes à l’idéologie en place. Pour cette raison, l’administration des affaires culturelles ne peut être laissée sans surveillance et doit être contrôlée. Un projet culturel franquiste est donc mis en place, même s’il n’est jamais clairement défini. Comme pour l’idéologie politique du régime, il semble se structurer autour d’anti-modèles ou de formules héritées du passé et calquées sur le nouvel échiquier politique. La culture et ses moyens de diffusion, sous le contrôle de l’Église et de la Phalange, vont donc être régi selon un double critère : la censure et la propagande. 

La relation entre l’art et le franquisme est donc particulièrement confuse. L’art officiel, ou tout du moins promu officiellement par le franquisme, est fortement ancré dans la tradition et principalement tourné vers le passé. Un passé historique sublimé, mythifié. Celui de l’Espagne impériale où le franquisme puise sa raison d’être. Les thèmes les plus représentants deviennent donc la religion, la tradition et le conservatisme. De leur côté, certains intellectuels phalangistes rêvent d’un art national représentant le nouvel État, à l’image de l’art nazi ou des réalisations de l’Italie mussolinienne. Mais la Phalange a beau avoir le rôle d’organiser la censure, ce n’est pas son idéologie qu’elle doit servir et la sphère artistique autorisée reste restreinte au flou franquiste. 

Obsédé par l’ordre et fort peu enclin à encourager la recherche artistique et la pluralité, Franco concentre davantage ses efforts sur la propagande. La peinture murale, l’illustration de livres et les portraits officiels deviennent le support idéal de la représentation du nouveau régime et de ses mythes. Mais comme sur bon nombre d’autres points, le régime de Franco s’éloigne de ce qu’est caricaturalement une dictature. Certes, le pouvoir mettra en avant les artistes parlant des thèmes traditionnels chers au Caudillo (tradition, catholicisme, conservatisme) mais aucune réelle stratégie artistique n’est mise sur pied. Dans les faits, il n’existe pas d’art franquiste, il n’existe qu’un art rendu officiel par le régime franquiste. José Maria Sert* et Salvador Dalí sont ainsi deux représentants de l’art officiel, bien que leur style soit diamétralement opposé. (* l’image de couverture de l’article est l’une de ses oeuvres)

L’art contre le franquisme

« Guernica » de Pablo Picasso, représentant le massacre de la ville lors de la guerre civile © Elliot Erwitt

Si il n’existe pas d’art franquiste en tant que tel, on retrouve très tôt un art anti-franquiste. Pas sous une forme artistique commune mais autour de la volonté de dénoncer les abus du régime. La peinture et le dessin deviennent ainsi les principaux moyens de contester le pouvoir en place. Plus que de s’attaquer à la figure de l’État, les artistes veulent montrer la réalité sociale du pays et dépeignent dès lors des sujets populaires. L’objectif : transmettre une opinion politique au travers de l’activité artistique, avancer une critique sous couvert de divertissement. Ils sont nombreux à participer à des expositions non-officielles en Espagne et à l’étranger. Leur engagement politique est grand et la répression est forte : une grande partie des artistes décident de s’exiler.

Parmi les nombreux opposants au régime du Caudillo, Picasso et Miró se positionnent comme les principales figures de proue. Fervents défenseurs de la République, les deux amis utilisent toiles et couleurs pour sensibiliser le public national et international sur la situation espagnole. En 1937, ils participent à l’Exposition universelle organisée à Paris. L’Espagne est en pleine guerre civile et les deux Espagnols s’unissent (avec d’autres artistes) pour créer un pavillon anti-franquiste. C’est là que Picasso expose Guernica. Toute leur vie, Miró et Picasso résistent et utilisent leur art depuis la France pour lutter contre le franquisme.

Beaucoup partent, peu restent. C’est pourtant le cas de Núria Pompeia, journaliste et dessinatrice espagnole. En raison du rôle minime laissé aux femmes, elle est l’une des rares artistes femmes connue de l’époque franquiste. Au début de sa carrière, elle n’est d’ailleurs publiée que grâce à l’appui de son mari éditeur, les femmes n’ayant pas droit à la parole. Artiste engagée, elle est ouvertement anti-franquiste et féministe. Elle utilise son art et sa principale oeuvre graphique Mujercitas pour dénoncer les injustices sociales et la manière dont le régime considère les femmes.

Une censure qui évolue en même temps que le régime

Bien qu’il n’existe pas de politique culturelle ni d’art propre au système sous Franco, le régime ne peut laisser le monde culturel sans surveillance. L’art est un moyen pour l’opposition de s’exprimer, il faut donc le contrôler. La première question qui se pose aux autorités est celle de l’héritage culturel laissé par les auteurs « libéraux » : faut-il condamner cet art aux idées politiques progressistes ou les détourner pour s’en servir dans l’idéologie? Dans son désir de « rendre la gloire à l’illustre Espagne », le régime opte pour la seconde. Les oeuvres sont donc copieusement manipulées et réinterprétées. La censure se met ensuite en place autour de la Loi de la Presse de 1938 qui restera en vigueur jusqu’en 1966. Toute production artistique ou médiatique doit désormais être vérifiée par le pouvoir : elle doit respecter la morale, ne pas contenir de diffamations contre le régime et ne pas troubler l’ordre public. Si elle ne répond pas aux critères, elle est interdite de publication officielle. De nombreux relais officieux se mettent sur pied et sont implicitement autorisés par le pouvoir, qui juge avoir d’autres points plus prioritaires à gérer.

Au tournant des années ’60, la situation en Espagne est en train de massivement changer. Franco a mis fin à la destructrice autarcie et le pays s’ouvre petit à petit au reste du monde. En 1957, le Plan de stabilisation approuve, entre autres, la libération des produits alimentaires, la légalisation du chômage et la dévaluation de la peseta de 43% pour encourager les exportations et le tourisme. Ce changement économique majeur entraîne inévitablement un changement social : les Espagnols se tournent peu à peu vers l’extérieur et découvrent des pays plus libres et démocratiques. Il devient évident que la loi de 1938 est devenue inadaptée. En 1966, la loi Fraga vient la remplacer. La censure préalable laisse sa place à une censure « volontaire ». Chaque artiste ou auteur prend désormais la responsabilité de la conformité entre son oeuvre et les critères moraux, politiques et religieux du pays. Si il décide de ne pas les respecter, il sait qu’il risque gros (amendes colossales, saisies, suspensions). Le régime (et son accord) ne deviennent néanmoins plus un passage obligé pour les créateurs.

À la mort de Franco, le processus démocratique lancé par Juan Carlos apportait l’espoir d’une libération totale du domaine artistique. Mais ce ne fut pas entièrement le cas : les productions que la censure franquiste avait condamné n’ont pas été libéralisés, comme si il fallait oublier l’existence de cette censure. Comme si il était interdit de revenir sur le sujet. La fin de la dictature marque néanmoins la levée des tabous, c’est le mouvement de la Movida. Elle débute dans la capitale, coeur de la contre-culture espagnole, avant de s’étendre aux autres villes du pays, principalement Barcelone et Séville. La population, longtemps bridée, connaît alors un accès de liberté exacerbée. Une telle libération s’explique par la volonté intense de retrouver une liberté longtemps perdue mais aussi par l’existence des mouvements culturels entamés lors de la relaxe des années ’60. En quelques années seulement, la Movida va permettre à l’Espagne de s’intégrer à pas de géants dans l’Europe démocratique. Moins de dix ans après la mort du dictateur, le pays intègre même l’Union européenne avec son voisin portugais.

« Tres de mayo » de Francisco de Goya, artiste idéologiquement récupéré par le régime franquiste

Dans tout régime dictatorial, la censure, notamment artistique, occupe une place importante dans la gestion des mentalités, au même titre que la propagande. Mais pas en Espagne, qui tient décidément à son statut d’exception. Aucune stratégie culturelle et artistique propre n’a été mise en place, aucune répression systématique n’a réellement été mise en oeuvre et les relais officieux n’ont pas subi de chasse aux sorcières. La censure a cependant bel et bien existé : de nombreuses productions ont été muselées et certains artistes sont partis en exil. Une situation toutefois incomparable avec les autodafés et autres « art dégénéré » observés sous d’autres régimes totalitaires. Comme dans beaucoup de domaines, l’Espagne franquiste a démontré son manque de réelle idéologie. Dans l’art comme ailleurs, aucune directive n’a formellement été énoncée et le régime s’est contenté de faire ce qu’il a toujours fait : n’exister que par la présence du général Franco.

ALVARRO, Mina & Tchoupi

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