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Il y a 45 ans, le général Franco s’éteignait et l’Espagne quittait la dictature. Aujourd’hui démocratie européenne, le pays a-t-il pour autant tourné la page du franquisme? Car quand on y regarde de plus près, ses institutions ressemblent encore fortement aux volontés du Caudillo. Analyse.

Le 20 novembre 1975, l’Espagne dit au revoir à Franco et bonjour au retour de la démocratie. Après 36 ans de dictature, le pays retrouve goût à la liberté. Le nouveau roi d’Espagne Juan Carlos, élevé et désigné par le Caudillo comme son successeur, doit faire un choix : consolider le régime de son « père spirituel » ou, au contraire, lui tourner le dos. Près d’un demi-siècle après la mort du dictateur, l’Espagne actuelle ne ressemble plus du tout à son époque franquiste. En tout cas en surface. Car si on creuse un petit peu, on se rend vite compte que l’Espagne politique contemporaine respecte peu ou prou les principales volontés du général.

Juan Carlos, l’enfant reniant son père

Franco et Juan Carlos lors du défilé de la Victoire en 1974 © AFP

Juillet 1969. Juan Carlos, petit fils d’Alphonse XIII, prête serment devant Franco et les Cortes (assemblée du royaume). Il devient officiellement prince et futur roi d’Espagne. C’est le Caudillo en personne qui a choisi l’héritier légitime de la couronne comme successeur lorsque celui-ci avait 10 ans. Né en 1938 en exil, Franco le fait revenir en Espagne pour poursuivre son éducation et le faire grandir dans la culture franquiste. Juan Carlos est le candidat idéal pour assurer la succession : il est un descendant direct de la couronne, il fait partie de la monarchie et il est imprégné de la culture franquiste. Personne ne correspond mieux aux rêves et aux attentes du général. Il est donc tout naturel que, deux jours après la mort de Franco, le jeune monarque de 37 ans soit couronné le 22 novembre 1975.

Contrairement à ce qui est planifié, Juan Carlos entreprend des réformes pour abolir la dictature et faire de l’Espagne une démocratie. La censure est abolie, les différents partis politiques sont autorisés en échange de leur loyauté au nouveau roi et une constitution est élaborée. Les élections ont lieu en 1977 et la Constitution est adoptée l’année suivante par référendum. C’est un processus de changement qui s’impose : démocratie et modernité sont la volonté du nouveau roi. Il est perçu comme un symbole essentiel à l’unité du pays et proche du peuple. Il unifie l’Espagne entière. Choisi par Franco pour perpétuer le régime et les idéologies de son régime, Juan Carlos renie ce cordon imaginaire pour dessiner une Espagne démocratique.

En récupérant le trône espagnol, le système politique espagnol retrouve son ancienne forme. L’Espagne repasse d’une monarchie sans roi à une monarchie parlementaire. Malgré de nombreuses recommandations internationales de tenir un référendum sur le modèle d’État à adopter, le gouvernement appuie le retour de la monarchie par crainte d’un retour aux incertitudes et insurrections d’avant guerre civile. La monarchie est donc conservée non pas parce qu’elle est la suite logique du Caudillo mais parce qu’elle est un meilleur rempart pour la démocratie.

Franco, une postérité terrifiante

El Valle de los Caídos, monument construit par les prisonniers républicains en mémoire des morts de la guerre civile (et pour la gloire du Caudillo) © EFE

Si la fin de la dictature paraît plus léthargique qu’à ses débuts, des découvertes ont montré l’ampleur de la Terreur que Franco a mis en place tout au long de son règne. Et parmi les plus célèbres, l’affaire des enfants volés. Durant l’entièreté du régime, les femmes républicaines enceintes sont envoyées en prison. À la naissance, les enfants sont retirés à leurs mères (à qui on explique que leur enfant est mort-né) puis placés dans des familles franquistes. Cette pratique permet alors de perpétuer les valeurs franquistes et s’opère avec la complicité du personnel hospitalier. On estime que vivent encore aujourd’hui entre 50.000 à 150.000 « enfants volés » en Espagne. Sans compter ceux qui sont décédés entre temps.

El Valle de los Caídos (la vallée de ceux qui sont tombés) est un monument religieux qui fait polémique depuis la fin de la dictature espagnole. Commandé par Franco après la fin de la guerre civile, il sera construit entre 1940 et 1958 par les républicains en prison. Il rend hommage aux « héros et martyrs de la Croisade » et s’impose petit à petit comme une ode à la gloire du Caudillo. Réservé en premier lieu aux nationalistes morts pendant la guerre civile, il s’ouvre par la suite aux combattants républicains qui s’étaient convertis. José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange d’extrême-droite, y est enterré. Jusqu’au 24 octobre 2019, Franco y reposait également.

Au début des années 2000, suite à la parution de livres traitant de la problématique, de nombreuses exhumations sont organisées sur le territoire espagnol. L’objectif est de trouver les innombrables fosses communes où ont été entassé les corps des républicains fusillés pendant la guerre civile. Petit à petit, l’ampleur du massacre perpétré durant le conflit remonte à la surface. À force de découvertes, on estime l’existence de 600 à 800 charniers de milliers de corps d’opposants au camp franquiste dans les sols du pays.

L’Espagne d’aujourd’hui, une réelle différence?

Le corps de Franco est déplacé du mausolée d’El Valle de los Caídos le 24 octobre 2019 © Juan Carlos Hidalgo – EFE/SIPA

Une fois institué, Juan Carlos se tient à distance de la politique intérieure. Il respecte son rôle : il est le roi d’Espagne mais c’est le gouvernement qui dirige. En politique extérieure, son rôle lui confère à l’inverse une importance particulière : en multipliant les voyages et les visites, il permet l’intégration rapide de l’Espagne au reste de l’Europe et réactive les liens diplomatiques avec l’Amérique latine. Entre le milieu des années ’90 et celui des années 2000, la monarchie est l’institution qui inspire le plus confiance à la population espagnole. Le pays est alors bien plus « juancarliste » que monarchiste. Mais la révélation des détournements publics et d’évasion fiscale de 2011 couplée à son safari au Botswana en 2012 dégradent fortement l’image de Juan Carlos.

Felipe VI reprend le flambeau et parvient à ne pas faire couler l’image d’un trône toutefois nettement mois reluisant. Et malgré les contestations, une majorité de la société espagnole continue d’identifier la monarchie à la démocratie. D’ailleurs, aussi bien les partis socialistes que l’extrême-droite, la droite et le centre soutiennent ouvertement le maintien de la monarchie. En réalité, les remises en question se portent davantage sur la personnalité contestée de Juan Carlos que sur le principe même de la monarchie. Si l’État prône petit à petit la laïcité du pays, la religion apparaît, elle aussi, comme une protection des valeurs nationales. Fait notable également, les régions du pays ont conservé les mêmes valeurs idéologiques qu’avant la dictature : les bastions républicains votent aujourd’hui encore majoritairement à gauche, les bastions nationalistes à droite. Preuve supplémentaire de l’unicité du pays ibérique.

L’Espagne est l’un des pays européens qui s’est laïcisé le plus vite, en seulement 20 ans. Le souvenir d’une religion « obligatoire » sous Franco a provoqué un rejet chez une partie des jeunes générations. Pourtant, malgré l’article 16.3 de la Constitution (instaurant « [qu’] aucune confession n’a le caractère de religion d’État »), il est actuellement impossible de qualifier le pays d’État laïc. Il existe encore des accords entre le pays et le Vatican signés en 1979 et le Code Pénal condamne toujours le blasphème, délit hérité de la dictature franquiste. L’Église est également encore très présente dans la société puisqu’elle est active dans la radio (Cope et Radio Maria), la télévision (Intereconomia) et la presse écrite (Buena Nueva et Info Religion) et s’implique dans des associations caritatives et de réinsertion sociale. Elle est enfin officiellement rétribuée par la société puisque chaque Espagnol doit verser 0,7% de ses revenus soit à l’Église catholique soit à des oeuvres sociales soit aux deux. Elle dispose enfin d’une dotation annuelle du gouvernement depuis 1978.

© AFP

À la mort de Franco, son successeur Juan Carlos fait le choix de la démocratie et tourne le dos aux dernières volontés de son « père spirituel ». Il veut faire de l’Espagne un pays libre et moderne. Avec le retour à la démocratie, c’est l’assurance de la fin du franquisme et de son idéologie. Pourtant, si on analyse l’Espagne d’aujourd’hui, il est, sur certains points, difficile de constater une nette séparation entre les deux époques. Si la société espagnole n’est évidemment plus la même, l’Espagne politique reste majoritairement équivalente. Franco voulait un État catholique, il l’est toujours. Franco voulait un régime monarchique, il l’est toujours. Quoi qu’elle puisse en dire, il existe toujours une part de franquisme dans l’Espagne démocratique et le général Franco a sans doute gagné son pari : malgré les remises en cause, il est parvenu à se survivre à lui-même.

ALVARRO & Mina

4 Replies to “Dossier « 45 ans de la mort de Franco » | 45 ans plus tard, et si Franco avait gagné ?”

  1. Encore un dossier d’excellente facture: bravo à l’équipe pour l’excellent travail.

    Du point de vue touristique, l’Espagne à très vite pris la balle au bon puisque nos vacances (ou on découvrit les plaisirs de terribles coups de soleil) de 1976 se déroulèrent à Callela soit très peu de temps après la mort du dictateur. Qui imaginerait se rendre aujourd’hui aussi rapidement dans un pays après la disparition de son dictateur?

    Je suggère aussi de (re)plonger dans le magnifique témoignage de Carlos Gimenez ou il raconte sa folle jeunesse dans les foyers de l’Assistance Publique espagnole sous Franco: cela s’appelle « Paracuellos », si vous ne connaissez pas, foncez (il y a une intégrale disponible) !

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