Temps de lecture : 5 minutes

Depuis toujours, les forêts tropicales sont les « poumons verts » de la Terre, transformant le CO2 en oxygène. Mais si rien ne change, la donne pourrait s’inverser. Le si précieux gardien de la vie humaine va-t-il se transformer en tueur en série de l’humanité? Explications.

Depuis la nuit des temps, les forêts se sont érigées comme les protectrices de la vie sur Terre. En plus de réguler la chaleur, l’humidité et la force des vents, elles jouent un rôle majeur dans la régulation du climat. Grâce à la photosynthèse, les arbres captent et fixent une partie du CO2 atmosphérique et rejettent le dioxygène (O2) que les animaux respirent. Un rôle prépondérant puisque les forêts tropicales constituent le deuxième plus grand puits de carbone au monde, après les océans. Au total, c’est l’équivalent d’un quart de siècle d’émissions de carbone qui est actuellement stockés dans les forêts tropicales. Ces dernières participent ainsi à lutter contre l’effet de serre et le réchauffement climatique. Du moins, c’est ce qu’il se produit en temps normal.

Forêts et climat, une belle histoire qui touche à sa fin?

Depuis plusieurs décennies, un groupement de 225 scientifiques s’est mobilisé pour estimer la quantité de dioxyde de carbone maximale que pouvait contenir les « poumons » de la planète. Pour l’étude, ils ont analysé plus de 800 forêts tropicales et 500.000 arbres dans un travail colossal. Et les résultats ne se sont pas fait attendre.

Après avoir fait le lien entre capacité de stockage et température, les scientifiques ont établi la température maximale de « résistance » des forêts : 32°C diurnes. Pour l’instant, le seuil est toujours respecté. Mais les activités humaines produisent plus de gaz à effet de serre que ce que les forêts ne peuvent en absorber. Et pour ne rien arranger, des kilomètres carrés de forêts partent chaque jour en fumée ou sont coupés pour répondre à la demande. Or ces différentes actions participent au réchauffement de la planète. Et si il dépasse les 2°C fixés par l’Accord de Paris, la température maximale de stockage des forêts sera dépassée pour les 3/4 d’entre elles.

Une autre étude, publiée début mars, mettait également en avant l’affaiblissement général des capacités de stockage de CO2 des forêts tropicales. En réalité, le pic de captation du carbone a été atteint dans les années ’90 et la capacité de stockage des forêts ne cesse de diminuer depuis. Cette baisse était prévue mais elle est en avance de plusieurs dizaines d’années sur les prédictions les plus pessimistes. Selon l’instigateur de cette étude, « la mortalité est une étape naturelle du cycle de la vie des arbres de forêt. Mais en pompant autant de CO2 dans l’air, nous avons accéléré ce cycle. » Si rien ne change, la capacité de stockage de la forêt amazonienne devrait atteindre zéro d’ici 2035 quand celle des forêts africaines devrait décliner de 14% d’ici 2030.

Une épée de Damoclès de plus en plus dangereuse

Si la température maximale de stockage de CO2 par les forêts est dépassée, les conséquences en seront terribles et violentes. Non seulement, les arbres ne pourront plus capter suffisamment de carbone, rendant l’air bien moins respirable, mais le processus se mettrait carrément en marche arrière. Les forêts perdraient leur rôle protecteur de « poumons » de la planète pour prendre celui du sac plastique qui nous étoufferait.

Une hausse trop forte des températures diminuerait fortement la productivité des arbres tout en en augmentant le taux de mortalité. Et quand la quantité de carbone captée par la croissance des arbres est inférieure à celle perdue par la mortalité, les forêts absorbent moins de CO2 qu’elles n’en libèrent. Concrètement, passé le seuil de température maximale de stockage, les forêts se mettraient non plus à capter le dioxyde de carbone mais à en émettre à leur tour. Et les chiffres donnent le vertige : pour chaque degré supplémentaire, ce sont 51 milliards de tonnes de CO2 qui s’échapperaient des forêts tropicales. À titre de comparaison, les émissions mondiales de dioxyde de carbone atteignaient 43 milliards de tonnes en 2019. De quoi mettre en lumière la catastrophe que cela représente.

Et les solutions dans tout ça?

L’exploitation à grande échelle des forêts tropicales ne peut être durable et économiquement rentable puisqu’il faut entre 65 et 100 ans pour qu’elles se régénère après une première coupe d’arbres. Or, les exploitations forestières ne peuvent pas atteindre cette durée avant la seconde coupe si elles veulent survivre. La plupart d’entre elles n’attendent même pas 25-30 ans (la durée autorisée des rotations d’exploitation) en exploitant illégalement les lieux. Des plans de compensation ont été mis sur pied selon les estimations scientifiques mais cette nouvelle étude les rend obsolètes : nous devons revoir nos modèles climatiques et nos stratégies de compensation.

Une solution pour limiter les exploitations serait de diminuer l’offre en bois. Contrairement à ce que les multinationales avancent, cela ne se traduirait pas forcément par des pertes colossales. Car si l’offre en bois diminue, sa rareté et son prix augmenteront de facto. Avec des prix plus élevés, la demande de la société diminuera également et la course à l’offre et la demande aura été inversée : le bois sera vendu en moindre quantité mais à coût plus élevé. Une excellente solution pour diminuer la destruction arboricole en cours tout en garantissant le maintien des entreprises du milieu.

Autre solution, réajuster le prix du bois selon sa réelle valeur. Pour l’instant, le prix du bois vendu ne correspond pas à son coût réel puisqu’il ne comprend pas les énormes dégâts causés à la forêt : le fait qu’un arbre abattu en entraîne toujours d’autres dans sa chute, le fait que trois mètres cubes de « déchets » restent dans les chantiers pour chaque mètre cube produit, la perte de ressources pour les populations forestières, etc. Comme avec la diminution de l’offre, le marché s’ajusterait immédiatement avec la remise à niveau du prix du bois et le modèle économique actuel ne subsisterait pas.

On le savait, les études le confirment chaque fois plus : la situation des forêts tropicales se dégrade de plus en plus et le point de non-retour ne fait qu’approcher. Chaque degré supplémentaire nous rapproche toujours plus de l’inévitable. Nous connaissons les chiffres. Nous savons ce qui peut être fait. Nous savons comment nous devons le faire. Nous avons toutes les cartes en main. Maintenant, il va falloir les utiliser correctement.

2 Replies to “Et si les forêts tropicales se mettaient à nous étouffer ?”

  1. Combien d’études faudra-t-il encore pour que l’on se réveille et avance concrètement dans la sauvegarde de la planète. Plus en promesse mais en acte.

Laisser un commentaire