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Mi-décembre 1995, après quatre ans d’un conflit fratricide, les Accords de Dayton mettent fin à la guerre de Bosnie. 25 ans plus tard, qu’est-il advenu des tensions communautaires qui ont fait imploser le pays? Analyse d’une nation à l’épreuve du présent.

Décembre 2020. Ils sont peu en Bosnie mais ils pourraient se multiplier : les couples « mixtes » (issus de communautés bosniennes différentes) représentent un pan important de l’histoire contemporaine du pays, une histoire violente et déchirée. « Avant la guerre, les gens se rencontraient. Ils s’aimaient, quelque soit leur religion ou leur groupe ethnique. » Mais le conflit le plus meurtrier en Europe depuis la Seconde guerre mondiale est passé par là : il fit près de 100.000 morts et deux millions de déplacés, au sein d’un même pays.

Décembre 2020. Le mouvement n’est pas encore généralisé mais toutes les grandes villes bosniennes ont tranché : elles ne veulent plus du nationalisme ni de la corruption hérités de la guerre. Les principaux partis nationalistes serbes, croates et bosniaques ont tous été balayés ce 15 novembre, 25 ans presque jour pour jour après le début de la fin du conflit. La tendance devra se confirmer lors des élections législatives et présidentielles mais la voie de la réconciliation a peut-être été enclenchée.

Les Accords de Dayton, la fausse bonne idée?

Les présidents Slobodan Milošević (République fédérale de Yougoslavie), Alija Izetbegović (République de Bosnie-Herzégovine) et Franjo Tuđman (République de Croatie) signant les Accords de Dayton

Après quatre années de guerre sanglante, un accord sur le règlement des conflits dans l’ex-Yougoslavie est conclu à Dayton aux États-Unis par les présidents de Bosnie, Croatie et Serbie. Les Accords sont signés à la mi-décembre au palais de l’Élysée à Paris. Ils ont le mérite de ramener le calme sur le territoire, mais ils divisent surtout le pays en deux : d’un côté la Fédération bosno-croate, de l’autre la République serbe. Les communautés sont divisées au lieu d’être réconciliées, le nationalisme ethnique devient un outil politique.

Le nationalisme en Bosnie est spécial puisqu’il ne s’agit pas réellement d’objectifs nationalistes à atteindre mais principalement de prétextes pour manipuler le public et s’assurer que personne ne pose de questions sur les ressources publiques détournées, le système judiciaire à deux vitesses, l’existence ou non de l’État de droit, etc. En réalité, depuis près de 25 ans, le principe qui domine en Bosnie, c’est le « nous contre eux ». Un quart de siècle après la fin de la guerre, le pays ne s’est toujours pas réconcilié avec lui-même et la plupart des décideurs du conflit (ou leurs proches) sont encore au pouvoir. Impossible dès lors de vivre son présent et préparer son futur quand on est encore perpétuellement tourné vers son passé.

Un pays divisé qui cherche son unité

Le célèbre pont de Mostar, bombardé pendant la guerre et symbole d’une ville où le pont entre les communautés n’a toujours pas été franchi

La ville de Mostar est la démonstration parfaite de la séparation au sein du pays. Malgré la fin du conflit, la ville de 80.000 habitants reste terriblement marquée par la division : les Bosniaques (musulmans) et Croates (catholiques) ont leur propre hôpital, leur propre service d’électricité, leur propre caserne de pompiers. Le lycée a beau accueillir tous les enfants de la région, les étudiants y sont séparés et suivent des programmes différents. Les enfants ne se rencontrent pas dans la scolarité ni l’éducation et grandissent séparément. Ce sont ces risques de communautarisme de plus en plus précoce qui ont poussé les populations des grandes villes à rejeter les partis nationalistes en novembre.

De ce même désir de changement, depuis quelques années, d’anciens ennemis mènent le même combat, celui de la marche en avant. Ancienne soldate bosniaque, Edisa Sehic considère que « l’avenir appartient aux jeunes » et prêche la réconciliation : « si j’ai vécu quelque chose de vraiment mauvais, pourquoi devrais-je pousser mon enfant ou tout autre enfant à revivre cela? ». Ex-soldat serbe, Janko Samuković plaide la cohésion et l’entre-aide qui apporteraient un véritable changement au pays : « je pense que les gens eux-mêmes n’ont aucun problème à travailler et vivre ensemble, à établir une confiance. Les seules réelles oppositions sont politiques. »

L’Union européenne, l’alliée de la réconciliation?

Pour les 25 ans des Accords de Dayton, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell s’est rendu à Sarajevo pour les commémorations de la fin de la guerre. Il en a profité pour rappeler que « le futur de la Bosnie-Herzégovine réside dans l’Union européenne » tout en faisant le point sur la candidature du pays. Comme l’entrée de la Croatie dans la zone euro, l’adhésion de la Bosnie-Herzégovine à l’Union européenne pourrait être la clé du début de la réconciliation des Balkans : l’Union peut apporter une stabilité et un soutien important pour la région, mais toute adhésion nécessite la fin des tensions. L’Europe tient désormais sa carotte pour pacifier la région : la résolution des conflits internes contre les avantages de l’UE.

Mais le chemin avant l’adhésion reste encore semé d’embûches : le pays doit entamer de profondes réformes rendues impossibles par les castes nationalistes au pouvoir jusqu’à présent. Parmi elles, les lacunes dans le système judiciaire, la corruption d’État et la rhétorique nécessairement négative. Soit autant de freins au progrès et à la marche en avant. Un renouveau politique bosnien permettrait également au pays de retrouver des habitants. Depuis le début des années ’90, la population bosnienne s’est en effet vue amputée par les régulières fuites et déportations. En 2019, on comptait pas moins de 3,3 millions d’expatriés. Le retour à l’unité ramènerait à coup sûr une grande partie de ces exilés en mal du pays.

25 ans après la fin du conflit fratricide de Bosnie, les craintes d’une reprise sont toujours présentes malgré l’apaisement général. La région balkanique est toujours sensible et le nationalisme n’a pas disparu du pays, même si ses principaux partis nationalistes ont été rejetés par la population des grandes villes mi-novembre. Mais les récents mouvements sociaux en Bosnie, Croatie, Monténégro et Serbie portent tous le même signe : celui du ras-le-bol, et de l’espoir.

2 Replies to “La Bosnie-Herzégovine, 25 ans après Dayton”

  1. Et aussi quelle belle équipe de foot pourrait être constituée avec tous ces magiciens du ballon…
    L’équipe de l’ex Yougoslavie a tjs été redoutable.

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