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Endémique des Îles Galápagos, le grand iguane marin fait tourner la tête des scientifiques. Régression pour certains, le retour à la vie aquatique de ce fascinant reptile fait pourtant partie de la route longue et complexe de l’évolution. Et l’étude de son cas particulier pourrait se montrer déterminante pour notre connaissance de l’évolution.

« L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait. » À l’instar de l’albatros de Victor Hugo qui trouve son rythme dans les nuages, l’iguane marin ne trouve sa grâce que dans l’eau vive du Pacifique. Semi-aquatique, il interpelle l’œil du touriste par ses mouvements gauches et maladroits avant de disparaitre dans les vagues. Et s’il est emblématique des Îles Galápagos où il vit, les scientifiques en ont fait l’un des symboles de l’évolution.

Les Îles Galápagos, le laboratoire de l’évolution

Fou à pied bleu, dont la moitié de la population vit sur les Îles Galápagos

Connues du grand public pour leur faune spectaculaire, les Îles Galápagos ont depuis longtemps attiré l’attention des scientifiques. Charles Darwin, le codécouvreur de la sélection naturelle, fut l’un des premiers à s’attarder sur ces îles. Lui sont notamment rattachés les célèbres pinsons des Galápagos découverts lors de son voyage en 1835 à bord du navire HHMS Beagle.

Les îles constituent un exemple quasi unique de la façon dont des processus écologiques, biogéographiques et d’évolution influencent la flore et la faune. Tant sur des îles en particulier que dans tout l’archipel. Outre les pinsons de Darwin, on y retrouve les moqueurs, les cormorans aptères (incapables de voler), les escargots de terre, les tortues géantes et un certain nombre de groupes de plantes et d’insectes représentant quelques uns des meilleurs exemples de la radiation évolutive qui se poursuit encore de nos jours.

De la même façon, la réserve marine, située au confluent des trois principaux courants maritimes de l’est de l’Océan pacifique et influencée par des phénomènes climatiques tels qu’El Niño, a été le théâtre de conséquences importantes en termes d’évolution. De par ces conditions, les Galápagos présentent des indices majeurs de l’évolution des espèces dans des conditions changeantes. La plupart de la faune des îles dépend directement de l’océan et constitue un lien inséparable entre les mondes terrestre et marin.

L’iguane, entre deux mondes

Bien que moins connu que les tortues géantes des Galápagos, l’iguane marin (Amblyrhynchus cristatus) est une espèce emblématique de ces îles. Lors de sa visite, Darwin s’y était intéressé, au mépris du dégout qu’elle lui inspirait, écrivant dans son carnet : « Les pierres de lave noire de la plage sont très fréquentées par de grands (1,70m) et dégoûtants lézards maladroits. Ils sont aussi noirs que les roches poreuses sur lesquelles ils rampent […]. Je les appelle les « lutins des ténèbres ». »

L’iguane marin des Galápagos est le seul représentant de son groupe à avoir un mode de vie amphibien (ou semi-aquatique). Herbivore, son alimentation à l’âge adulte est uniquement composée des algues rouges et vertes que l’on retrouve sur les fonds marins. L’espèce est en effet capable de plonger jusqu’à une demi-heure à des profondeurs de plus de quinze mètres. Et si les teintes sombres dominent sur sa peau, c’est que le noir absorbe plus rapidement la chaleur et permet donc à l’iguane de se réchauffer plus rapidement lorsqu’il sort de l’eau froide du Pacifique.

Comment un iguane devient-il amphibien?

Les iguanes marins n’ont pas de véritables « innovations évolutives » leur permettant de survivre dans l’eau. En effet, ils partagent la même endurance à l’apnée que leurs cousins, rejettent du sel comme d’autres iguanes et ne sont pas les seuls à posséder des pattes palmées. Pourtant, malgré ses caractères prédisposant à un retour à la vie aquatique, il est le seul à y être retourné.

La réponse à cette unicité se trouve dans l’origine même des Îles Galápagos. Être capable de vivre dans un milieu ne signifie en effet pas forcément que l’on doit y vivre : si les ressources sont en plus grande quantité et de meilleure qualité en milieu terrestre, il n’y a aucune raison pour que des iguanes aillent se nourrir en milieu marin, ou qu’ils en obtiennent un quelconque avantage évolutif. Vivant principalement dans les milieux tropicaux où les ressources alimentaires sont importantes, les autres iguanes n’ont pas eu besoin de s’intéresser au milieu aquatique. En revanche, l’archipel des Galápagos, de nature volcanique, est peu propice à une forte végétation, cette dernière se raréfiant rapidement là où iguanes terrestres, tortues et autres espèces se la partagent.

Il est vraisemblable que les iguanes marins proviennent d’une ancienne population terrestre qui est allée, hasard ou nécessité, chercher de la nourriture sur le front de mer. Leur capacité à excréter le sel leur a tout d’abord permis de ne pas souffrir de l’excès de cet élément dans les algues. Puis leurs capacités pulmonaires leur ont permis de s’aventurer un peu plus loin dans la mer. Ayant trouvé une ressource inexploitée par d’autres animaux, ils ont pu s’isoler des populations d’iguanes terrestres. Leur corps s’est ensuite adapté : les griffes se sont faites plus acérées (afin d’agripper aux rochers glissants malgré les forts courants) et la queue s’est aplatie (de sorte à assurer propulsion et mouvement dans l’eau vive).

L’évolution ne se fait pas en un jour et encore moins de manière totalement aléatoire. Si la nature des Îles Galápagos a poussé les iguanes à devenir amphibiens et peut-être par la suite totalement aquatiques, il est fort à parier qu’une espèce « pré-adaptée » aux contraintes du milieu hôte soit essentielle. Les îles, en particulier volcaniques, sont des milieux favorables à l’évolution : les oiseaux, sans prédateurs, perdent leurs aptitudes à voler (kiwi, cormoran aptère,…) et les animaux se font géants ou nains en fonction de l’environnement. L’étude de l’iguane marin des Galápagos peut dès lors nous en apprendre beaucoup plus sur la vie, la nature et l’évolution que sur sa propre espèce. Car comprendre son évolution, c’est se doter d’une capacité de théoriser « le cycle de la vie ». Et de tenter d’anticiper à quoi pourrait ressembler la Terre dans quelques milliers d’années.

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