Temps de lecture : 7 minutes

Le 11 mars 2011, une triple catastrophe mène à un terrible accident nucléaire à Fukushima, au Japon. Dix ans plus tard, la situation est loin d’être revenue à la normale et le secteur du nucléaire en est même ressorti plus fort. Analyse des conséquences terribles d’une tragédie.

11 mars 2011 au matin, océan Pacifique. Après plusieurs secousses annonciatrices, le plancher océanique se soulève à plusieurs centaines de kilomètres des côtes japonaises. La plaque nord-asiatique connaît un séisme de magnitude 9,1 qui entraîne un gigantesque tsunami. Des vagues de 30m de haut viennent frapper de plein fouet la côte et la centrale nucléaire de Fukushima, avant de pénétrer sur près de 10km à l’intérieur des terres. 22.000 personnes perdent la vie ou disparaissent et plus de 160.000 autres sont évacuées.

L’accident est classé au niveau sept (le plus élevé) sur l’Échelle Internationale des Événements nucléaires. Il est à noter que cette échelle fait mention d’« événement » et non pas d’« accident », un détail non négligeable pour la réputation du secteur. Dix ans plus tard, les séquelles sont toujours énormes : trois réacteurs ont fondu, des rejets massifs se sont répandus dans l’atmosphère et l’océan Pacifique, le territoire est durablement contaminé et la santé de la population est toujours menacée. Pourtant, tout va pour le mieux selon la version officielle.

Une catastrophe en plusieurs étapes

En cas de séisme, les réacteurs nucléaires se mettent automatiquement à l’arrêt mais la radioactivité présente dans le coeur d’un réacteur dégage beaucoup de chaleur et doit être refroidie. C’est le rôle des systèmes de refroidissement. Mais le 11 mars 2011, le Japon a connu un séisme puis un tsunami. Ce dernier a submergé une partie des installations de la centrale, empêchant le système de refroidissement des réacteurs 1,2 et 3. Pour éviter l’implosion, la société TEPCO (responsable de la centrale) a décidé de relâcher une partie des gaz radioactifs dans l’atmosphère.

Mais la centrale a également connu des explosions d’hydrogène qui ont conduit à la fusion du coeur des réacteurs 1,2 et 3 qui ont explosé. Le combustible restant a alors formé une lave hautement radioactive qui a percé la cuve et s’est répandue dans les sols et l’océan. La situation aurait même pu être encore pire si le contenu des piscines de désactivation s’était retrouvé à l’air. Dans un tel cas, Tokyo aurait dû être évacuée.

Aujourd’hui, la centrale est encore très dégradée et n’est toujours pas sûre. 200m3 d’eau doivent être ajoutés chaque jour pour refroidir le combustible toujours présent dans la carcasse des réacteurs qui ont explosé. Mais ces eaux deviennent alors contaminées et doivent être repompées puis traitées ou stockées dans d’immenses citernes. Un puits sans fond pour les finances de TEPCO qui négocie avec le gouvernement japonais pour ne plus avoir à traiter l’ensemble des facteurs de la centrale (et donc ne plus traiter une partie de la radioactivité).

Une opération de nettoyage sur le long terme

Tout masque utilisé doit ensuite être jeté au vu des taux de radiation © Karyn Nishimura

Depuis près de dix ans, le Japon a entrepris le plus grand nettoyage radioactif de l’histoire : la terre toxique a été enfermée dans des sacs mais la radioactivité se diffuse toujours via le vent et les animaux. Et le plus dur reste à faire puisqu’il faut encore extraire de la centrale près de 900 tonnes de combustible fondu hautement radioactif. Une extraction dont le démarrage ne commencera pas avant 2022. Le démantèlement total devrait encore durer entre 30 et 40 ans, dans le meilleur des cas.

Aujourd’hui, près de 5000 personnes travaillent quotidiennement sur le site de la centrale. Les dégâts sont toujours visibles : dix ans plus tard, le toit du réacteur 1 est toujours décapité. Des dosimètres sont postés un peu partout et ne cessent de s’exciter. Depuis dix ans, de nouvelles digues ont été construites, les pourtours des réacteurs ont été déblayés et des barres de combustible ont été retirées. Mais c’est à peu près tout.

Le site en lui-même est d’ailleurs encore hautement sous tension puisque l’eau souterraine des montagnes voisines s’est longtemps infiltrée dans les sous-sols des réacteurs, devenant radioactive à son tour. Un « mur de glace » de 30m de profondeur et 1,5 kilomètre de longueur a été placé pour stopper cet écoulement. Mais il n’est par contre pas possible d’empêcher la pluie de tomber et près de 140m3 par jour s’abattent en moyenne sur le site. Soit un total de 1,2 millions de m3 de nouvelles eaux contaminées qui sont actuellement stockées dans des milliers de citernes. Leur capacité de stockage arrivant à saturation à l’été 2022, la solution d’un rejet en mer est avancée. Le gouvernement n’a pas encore officialisé cette décision, très sensible et critiquée par la population, mais elle reste la solution privilégiée.

Une région dévastée mais minimisée

L’état d’une rue de Futaba, le village de pêcheurs abandonné © Tomas Munita – New York Times

Le village de pêcheurs de Futaba est un village fantôme. Il y a dix ans, il accueillait pourtant près de 7000 habitants qui ont tous dû être évacués. Aujourd’hui, les horloges de la ville sont restées figées à l’heure du traumatisme : le 11 mars 2011 à 14h46. Une grande partie des hôtels et immeubles d’habitation détruits par le tsunami ont été conservés à l’état de ruines, pour le travail de mémoire. Depuis deux ans, les mairies de la province ont pu acquérir des machines qui analysent les taux de radiation dans les aliments.

Moins de 10% des habitants sont revenus s’installer. Ils évoquent une renaissance malgré la mort de leurs villes : de nombreux gravats jonchent les rues, la majorité des commerces et restaurants n’ont jamais réouverts et ils ne voient plus la mer. Principale mesure pour éviter une nouvelle catastrophe, un gigantesque mur anti-tsunami de 400km de long a été bâti le long des côtes. Baptisé La grande muraille du Japon, il rappelle aux habitants que la vie ici ne sera plus jamais comme avant.

Les rejets radioactifs dans l’air ont dispersé la catastrophe bien au-delà de sa sphère d’influence initiale. Toute la province a été largement contaminée et Tokyo a également été touchée, à de plus faibles taux. En France, des masses d’air contaminées ont été observées entre fin mars et avril 2011 en provenance de l’est-asiatique. Dix ans plus tard, la situation ne s’est pas améliorée : de nombreux territoires japonais sont toujours hautement radioactifs et ne devraient plus être habités pendant plusieurs centaines d’années. Pourtant, les autorités ne cessent de banaliser la gravité de la contamination et incitent les habitants à revenir sur place.

Mensonges, dangers et mesures d’insécurité

Personnel travaillant sur le site de la centrale © Karyn Nishimura

À cause des vents, de la stratégie de TEPCO de relâcher des gaz radioactifs et de l’écoulement dans l’océan Pacifique, l’ampleur des dégâts est gigantesque. La zone touchée est tellement vaste qu’il est techniquement impossible de décontaminer l’ensemble des territoires concernés. Aujourd’hui, de nombreuses communes conservent des taux de radiations 100 fois supérieurs aux normes mais les autorités assurent qu’il n’y a plus aucun danger. À la différence de Tchernobyl, Fukushima fait comme si les problèmes étaient résolus alors que les taux de radioactivité sont encore très largement au-dessus de la normale.

Contrairement à ce que tout le monde aurait pensé, la catastrophe n’a d’ailleurs même pas permis d’établir des mesures plus sévères et plus strictes. Au contraire. Avant l’accident, un être humain devait au maximum être exposé à un millisievert par an mais les autorités de Fukushima ont décidé de porter cette norme à 20 millisieverts par an. Il est donc désormais accepté que les citoyens soient exposés à un risque vingt fois plus élevé de développer un cancer. C’est pareil pour les eaux usées : au Japon, elles ne pouvaient pas contenir plus de 100 becquerels par kg mais cette norme a également été augmentée après la catastrophe, à 8000 becquerels par kg. Plutôt que de resserrer la vis, les autorités ont diminué la sévérité des mesures pour ne pas avoir à traiter les déchets et pouvoir s’en débarrasser dans la nature.

Et cette dynamique n’est pas propre au seul Japon. Sous l’impulsion de la France (dont la stratégie nucléaire est de continuer à vendre ses installations en Asie), le lobby international du nucléaire est parvenu à faire relever les niveaux de radiation acceptables après une catastrophe nucléaire. Le monde s’est aligné sur les nouvelles normes japonaises, passant de un millisievert à 20 par an. De plus, il ne s’agit même plus d’une limite mais d’une « référence de base ». Autrement dit, la catastrophe de Fukushima a permis au nucléaire de jouir de mesures encore moins strictes.

Vue aérienne de la centrale de Fukushima © AFP

Dix ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima, aucun problème n’a été résolu. La centrale n’est toujours pas sécurisée, l’avancée de la contamination n’a pas pu être stoppée et la nature et la population sont toujours exposées à des taux de radiation bien trop élevés. Pourtant, ceux qui devaient veiller à la protection des habitants et au respect de la nature n’ont pas été inquiétés. Pire, ils n’ont jamais joui d’une position aussi avantageuse : les responsables de la centrale ont obtenu de ne pas devoir traiter l’ensemble des déchets, les autorités japonaises minimisent les conséquences pour ne pas assumer leurs responsabilités et l’industrie du nucléaire a obtenu plus de souplesse sur ses normes. Plus qu’un accident nucléaire, Fukushima c’est avant tout une catastrophe pour la morale de l’être humain.

One Reply to “Comment le nucléaire a profité de la catastrophe de Fukushima”

  1. Et il y a encore des gens pour dire que nous ne pouvons pas nous passer du nucléaire ! Tout le monde devrait lire cet article. Et tout ceci se passe bien sûr en toute discrétion 😬

Laisser un commentaire