Temps de lecture : 5 minutes

Depuis plusieurs années maintenant, l’Argentine est en proie à une crise économique qui ne cesse de s’aggraver. Et avec la situation sanitaire, la troisième économie d’Amérique latine voit revenir le spectre de la crise de 2001. Élu fin 2019 pour réussir ce qu’un plan d’austérité de quatre ans n’avait pas arrangé, le président Alberto Fernández fait face à un défi de taille. Analyse.

Choisi à la tête de l’Argentine en 2015 pour contrer les prémisses d’une crise économique naissante, le président libéral Mauricio Macri s’aligne sur les stratégies occidentales en la matière. Dès son arrivée à la tête du pays, il instaure un régime d’austérité censé sauver l’économie. Mais quatre ans plus tard, il a largement échoué à redonner confiance dans les marchés et doit se résigner : l’économie n’est pas repartie, le budget de l’État a été dilapidé et la dette n’a pas diminuée. Pire, le pays est au bord du gouffre économique.

Le 10 décembre 2019, Alberto Fernández est élu pour éviter à l’Argentine de tomber dans le précipice. La tâche s’annonce d’emblée ardue pour le président de centre-gauche qui doit trouver une autre solution que la recette habituelle de l’austérité. D’autant plus qu’il dispose de moyens bien moins importants que son prédécesseur qui a vidé les caisses (qui n’étaient déjà plus que peu fournies). Tel Hercule et Astérix, le président se voit investit de plusieurs missions, mais dans le monde réel cette fois : les 6 travaux d’Alberto Fernández.

L’inflation et la récession

Manifestation à Buenos Aires contre la hausse des prix au pays © Eitan Abramovich – AFP

Lors de l’investiture de Fernández, le taux d’inflation en Argentine était de 57%, soit l’un des plus élevés au monde. Une inflation principalement liée à une terrible habitude des Argentins les plus fortunés : au pays de l’argent (tiens tiens), il est monnaie courante (pour rester dans le thème) de transformer ses montagnes de pesos en billets verts de l’Oncle Sam, plus stables. Ces dernières années, le pays a connu une revente massive de sa monnaie en échange de dollars américains, entraînant une forte dépréciation du peso. Cette diminution soudaine de sa valeur a poussé bon nombre d’Argentins un peu moins fortunés à faire de même, ouvrant la porte à une inflation ingérable.

Et la pandémie de coronavirus a aggravé la situation. En un an, le prix de la viande (premier aliment consommé en Argentine) s’est envolé de 74% et une crise alimentaire est venue s’ajouter aux autres. Au pays, l’argent ne vaut plus rien et la nourriture vaut de plus en plus d’argent. Pour endiguer cette situation intenable, le gouvernement a récemment passé un accord avec les supermarchés et centres frigorifiques pour que les pièces de viande les plus populaires soient soldées à -30%. Jusqu’à la fin mars dans un premier temps, la viande sera vendue moins chère que ce qu’elle ne vaut pour que la population puisse l’acheter. Et ainsi espérer relancer la machine économique. Si cet essai s’annonce concluant, il devrait être reconduit temporairement.

Cela fait depuis 2018 que l’économie argentine se contracte. Mais les différentes réformes du nouveau président semblent porter leurs fruits : en 2020, la récession ne s’élevait plus qu’à 1,3% du PIB contre 3,1% pour l’année précédente, et ce malgré la pandémie. Les mois à venir s’annoncent décisifs pour mesurer le réel impact de ces mesures. Pour endiguer la terrible inflation du pays, une loi d’urgence économique a été votée après l’investiture d’Alberto Fernández, taxant notamment l’achat de devises étrangères à 30%. Cela semble également produire son effet puisqu’en 2020, l’inflation argentine ne fut « que » de 36% (contre 53,8% en 2019, triste record depuis 1991).

La dette et le déficit

L’Argentine est parvenue à renégocier sa dette auprès du FMI © Yuri Gripas – Reuters

Avec une dette s’élevant à 100% du PIB et un défaut « virtuel » de paiement (le tout avant l’arrivée de la crise sanitaire), le pays s’embarquait mal dans l’année 2020. Mais en un an, l’État est parvenu à renégocier près de 99% de sa dette, remonter sa cote dans les agences de notation et contracter un nouvel emprunt destiné à relancer l’économie du pays. L’émergence de la pandémie et surtout le confinement qui en a résulté ont certes fragilisé l’optimisme de ces mesures mais le projet semble toujours tenir la route. Le chemin est encore long mais l’Argentine semble enfin voguer dans la bonne direction.

Conséquence cumulée de l’inflation, des mesures d’aides contre la pauvreté et de la récession, le budget de la nation est dans le rouge depuis 2018. Et comme les crises sont nombreuses au pays, l’Argentine ne peut se permettre d’attendre que les réformes fassent leurs effets en croisant les doigts. C’est dans cette optique que le pays a décidé de lever, début 2021, une taxe sur les grosses fortunes. En partie responsables de la dévaluation du peso, ces dernières devront payer l’équivalent de 3% de leurs actifs dans le pays et 5% de leurs actifs à l’étranger. Cette taxe concernerait près de 12.000 personnes et devrait rapporter de près de 2,5 milliards d’euros. Critiquée par l’opposition car votée « sous prétexte de la pandémie », cette mesure à usage unique semble cependant à la fois nécessaire et dérisoire vu l’ampleur de la crise.

La pauvreté et la crise sanitaire

Travailleurs dans les rues de Buenos Aires © Merco Press

À la fin de l’année 2020, quatre Argentins sur dix vivaient sous le seuil de pauvreté, conséquence directe des remous que traverse le pays depuis plusieurs années. Ce devait être l’un des principaux combats de la gauche argentine mais la pandémie de coronavirus est passée par là. Plusieurs mesures censées redistribuer les richesses et aider la population ont été lancées mais le gros du travail a du être postposé. Des programmes de soupe populaire et de subventions pour les familles pauvres ont été mis sur pied mais pas seulement. La diminution temporaire du prix de la viande par exemple remplit in fine une fonction d’aide à la population.

Outre ses problèmes économiques et sociaux, l’Argentine a du, en plus, faire face à une violente percée du coronavirus. Depuis le début de l’épidémie, plus d’1,9 million de personnes y ont contracté le virus et près de 40.000 en sont mortes. Pourtant, les chiffres ne sont pas si impressionnants quand on les relativise. L’Argentine a été le premier pays du continent à confiner, au moment où le Chili et le Brésil devaient faire face à des hôpitaux complètement débordés. Grâce à un confinement strict et hâtif, Alberto Fernández a gagné du temps et permis à un système de santé fragilisé par les crises de ne pas sombrer. Une gestion qui l’a fait gagner en popularité. Bien que le confinement ne soit plus tellement respecté aujourd’hui, le pays est parvenu à éviter le pire. Et ce malgré le mauvais état de ses finances.

Les rues de Buenos Aires n’attendent qu’une chose : retrouver leur vie économique d’avant

Après plusieurs années de crises économique, monétaire et sociale (et récemment sanitaire en bonus), l’Argentine pourrait enfin petit-à-petit voir se profiler le bout du tunnel. Si le plan d’austérité précédent a plus aggravé la situation qu’il ne l’a réglé, les mesures politiques et économiques du nouveau président Alberto Fernández semblent porter leurs fruits. Suffisant pour faire oublier le réflexe argentin du plan d’austérité à chaque secousse économique? Difficile à dire. D’autant plus que le pays n’est pas encore tiré d’affaire, loin de là. Si le travail à fournir est encore important, l’Argentine envoie tout de même un message fort au reste du monde : même sans argent on peut réaliser de belles choses, le tout c’est d’avoir des idées. Et qu’elles fonctionnent.

César Xhenceval

2 Replies to “Sortir l’Argentine de la crise : les 6 travaux d’Alberto Fernández”

  1. Toujours un peu compliqué la gestion des pays d’Amérique du Sud. Pourtant ils ont sans doute beaucoup de potentiel.

Laisser un commentaire