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Le 1er mai 2004, l’Union européenne accueille, entre autres, la Pologne dans sa famille pour sa cinquième ouverture à de nouveaux pays. Mais comme dans toute marmaille, certains enfants sont plus difficiles. Après une enfance plutôt à l’écoute, la Pologne semble être entrée dans l’adolescence rebelle. Analyse.

Continent européen, été 1945. Après six années de combats sanglants, l’Europe panse enfin ses plaies. La Seconde guerre mondiale vient de prendre fin sur le Vieux Continent et tout le monde s’accorde sur une chose il ne faut « Plus jamais ça! » Quatre ans plus tard, la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) voit le jour et mise sur le besoin d’alliance des Européens occidentaux dans ces deux secteurs. La future Europe unifiée vient de voir le jour.

Le Traité de Maastricht de 1993 renomme la centralisation de l’Europe géographique en Union européenne. Mais l’Union politique n’a pas attendu les années ’90 pour s’imposer puisqu’elle compte déjà douze membres. En 2004, la Pologne fait partie d’une grande tournée d’arrivée (permise notamment par la chute du mur de Berlin quinze ans plus tôt) puisque dix pays rejoignent d’un seul coup l’organisation. Elle est également l’un des membres les plus « jeunes » : seules la Bulgarie, la Croatie et la Roumanie sont plus « récentes ».

Dix-sept ans après son entrée dans la partie, la Pologne semble entrée en pleine crise d’adolescence, tiraillée entre son amour pour cette association politique et la peur de perdre à nouveau son identité. Aux élections européennes de 2019, le taux de participation a atteint des records dans le pays. L’objectif : placer le parti majoritaire de droite (voire d’extrême-droite) Prawo i Sprawiedliwość (PiS, ou Droit et Justice) sur le devant de la scène. L’organisation eurosceptique avait remporté les suffrages en 2005, soit un an après l’adhésion de la Pologne à l’UE et le soutien d’une population à 90% en faveur de l’Union. Le PiS est ensuite passé dans l’opposition deux ans plus avant de revenir au pouvoir en 2015. À l’heure actuelle, plus de la moitié des Polonais se sentent pourtant « plus Européens que Polonais ». Preuve d’une relation ambivalente.

Faire voler la Pologne de ses propres ailes européennes

Le drapeau polonais armoirié et le drapeau européen brandis en même temps lors d’une manifestation © SIPA

Disloquée entre l’Allemagne et l’URSS, la Pologne retrouve, après la Seconde guerre mondiale, sa souveraineté nationale perdue et s’y accroche. Malgré la marque omniprésente de sa soviétisation post-conflit. Qu’il est bon d’enfin vivre sa vie comme on l’entend. Mais il n’est pas question de mordre pour autant la main qui nous nourrit.

Éducation, technologies, mobilité,… l’Union n’est pas avare en fonds structurels pour permettre à la nation polonaise de rester en bonne place dans l’économie mondiale. Économie florissante portée par une concurrence et une ouverture absentes sous la domination communiste, baisse drastique du chômage, investissements étrangers à hauteur de 200 milliards de dollars ou encore convergence occidentale sur les plans financiers et démographiques (2,5 millions de Polonais sont expatriés dans toute l’Europe), les bienfaits de l’Union européenne ne manquent pas. Tant du côté de la majorité que de l’opposition ou de la population, personne ne tarit d’éloge pour ce grand Zorro au masque bleu étoilé.

Le PiS l’a bien compris et tâche de ne pas l’oublier lorsque l’heure de la campagne électorale sonne. Quand les drapeaux européens fleurissent dans les parterres de Varsovie et qu’il faut bien vite marquer sa désunion des extrémistes europhobes dont personne ne veut. « Appartenir à l’Union européenne est une condition nécessaire au patriotisme polonais », tel est le splendide retournement de veste du chef du parti, Jarosław Kaczyński.

L’arbre qui cache la forêt?

En Pologne, europhobes et pro-européens ne cessent de s’affronter © Jakub Kaminski – EPA/EFE

L’Union européenne est, pour Droit et Justice, le symbole même des déviances de l’Occident : migration à outrance et libéralisation sexuelle excessive, autant à travers le divorce que l’IVG ou l’homosexualité. Un argument qui résonne au sein de la population, principalement dans les milieux ruraux, et que l’opposition ne réfute pas (même si elle n’adhère pas entièrement aux positions de son adversaire). Pour cette dernière, l’Europe de l’Ouest prône en effet des valeurs morales et religieuses bien différentes de celles de la Pologne.

Face à l’Europe politique, le PiS est surtout gêné dans le bon déroulement de ses « projets ». Ceux-ci collent mal aux prérogatives de l’Union pour qui la réforme de la justice mise en place par le parti majoritaire polonais ressemble drôlement à un musellement du tribunal correctionnel et va à l’encontre de l’État de droit. Cela fait donc maintenant quatre ans que le drapeau bleu étoilé tente de jouer la carte de l’article 7 du traité européen, qui permet de sanctionner (en allant jusqu’à le priver de son droit de vote) un pays risquant la violation grave de ces valeurs. Seulement voilà, dans les faits, celui-ci est difficilement applicable. Le gouvernement polonais ne s’arrête donc pas en si bon chemin et dégaine en février et avril 2020 deux nouvelles lois entravant encore un peu plus ses juges en levant d’abord leur immunité et en les condamnant ensuite en cas de critique de ces réformes judiciaires. La Commission européenne riposte et lance une procédure d’infraction contre la Pologne. En d’autres termes, il lui est fortement suggéré de se tenir tranquille et de respecter le droit de l’Union européenne. Problème, le PiS n’en fait qu’à sa tête et la Commission saisit à nouveau la Cour de justice de l’UE en mars dernier en lui demandant de « suspendre provisoirement les décisions de la chambre disciplinaire de la Cour suprême polonaise ». Depuis, le dossier n’a toujours pas avancé.

Mais les conservateurs savent également se faire bien voir et cacher assez vite sous le tapis les reproches qui leur sont adressés. Le refus des quotas de migrants imposé par l’Union est « justifié » et « excusé » dans la foulée par une action similaire d’autres pays européens et l’outrage à l’État de droit est relégué dans les oubliettes. En dehors de leurs différends, majorité et opposition, soutenues par les citoyens à près de 70 %, accordent leurs violons sur le rejet catégorique de l’euro au profit du złoty. L’argument déployé est le soin laissé à la nation d’établir ses propres politiques économiques la protégeant des crises. Tout le monde semble donc sur la même longueur d’ondes et en faveur de cette relation avec l’Union européenne, mais chacun y ferait bien quelques ajustements. Après tout, nul n’est parfait.

Un compromis en vue?

© Maxim Shemetov – Reuters

En mars 2019, le solaire président français Emmanuel Macron expose son plan pour sauver l’UE du naufrage : démocratie, migration contrôlée, défense, juste concurrence et progrès. L’opposition est ravie. Elle aussi considère que l’Union a fauté sur les cas du Brexit, de la migration et de la crise économique, notamment. Et si elle juge que son pays s’est marginalisé au point de devenir invisible aux yeux de l’Europe depuis qu’il est sous la coupe du PiS, elle partage une nouvelle requête avec son adversaire majoritaire : la volonté de préserver les identités nationales pour faire naître des politiques communes plus démocratiques.

En réalité, la Pologne est entre deux feux avec l’Europe. Agrippée de toutes ses forces à sa souveraineté, elle digère mal d’être sous la tutelle de Bruxelles et comprend la volonté britannique de récupérer son libre-arbitre. Après avoir fui la chape de plomb soviétique, elle a peur de s’être à nouveau muselée. Pour ne plus se sentir mise à l’écart, elle demande la coordination des politiques économiques, de défense et d’éducation au sein de l’Union. Et pour écarter définitivement le spectre russe, elle insiste pour un accueil stratégique des pays des Balkans occidentaux et de l’Ukraine et un renforcement de la défense transatlantique via l’OTAN.

Mais attention, la Pologne ne veut pas pleinement du plan avancé par le président français puisqu’il veut ajouter de nouvelles agences européennes plutôt que de renforcer les trente existantes. La Pologne craint une disparition encore plus importante dans la prise de décision. Il veut surtout égaliser les coûts de main-d’œuvre. Or, c’est la chute assurée pour l’emploi polonais, l’adieu aux augmentations de salaire permettant de rivaliser avec les pays plus riches et la fuite des grosses entreprises nationales hors de l’Europe.

Sortie de métro de Varsovie, la métaphore d’une sortie du tunnel pour les relations entre l’UE et la Pologne?

La relation entre la Pologne et l’Europe est ambivalente, ambiguë et irrégulière. Un peu de « Je t’aime, moi non plus » et de « fuis moi, je te suis / suis moi, je te fuis ». Mais une relation solide tout de même. Car quand la Pologne aime l’Union, celle-ci le lui rend bien en lui accordant de petits privilèges tels qu’une dérogation au pacte vert européen (puisque la Pologne ne saura pas se passer du charbon du jour au lendemain). Et quand la Pologne repousse l’Union, celle-ci se montre intransigeante, à l’image de sa sévérité sur le respect de l’État de droit. Comme une adolescente envers ses parents, la Pologne voue une admiration sans borne à l’Union européenne mais aime aussi jouer à l’enfant rebelle en imposant ses propres aspirations et en testant les limites qu’elle pense pouvoir franchir. Reste à ne pas trop tirer sur la corde non plus.

One Reply to “La Pologne, l’ado rebelle de la famille européenne”

  1. Cet article illustre parfaitement les difficultés de l’Union Européenne à l heure actuelle. Tous les pays peuvent une sensibilité différente sur des mêmes sujets pas toujours justifiée mais qui existe bel et bien. Mais l’Union est quand même là et en cela c’est une chance.

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