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Le 26 avril 1986, très tôt le matin, le réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl explose, c’est la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire. Si tout le monde connaît l’accident, de nombreux éléments entourant l’événement restent méconnus. Voici ce que la mémoire collective a oublié.

Plus encore que le plus grave accident nucléaire de l’histoire, Tchernobyl est surtout un accident de société. Une société délabrée, déstructurée et sur le déclin : le modèle soviétique. Plus qu’une tragédie atomique, la catastrophe de Tchernobyl mit en lumière les faiblesses d’un système entré en phase de faillite structurelle. Parce que la centrale de Tchernobyl représentait la dernière grande guerre de l’URSS (la « guerre contre l’atome »), sa « liquidation » fut la dernière grande campagne politico-idéologique. Avec l’implosion de Tchernobyl, c’est toute l’URSS qui a lentement implosé. Trois ans après l’accident, le Mur de Berlin s’effondrait. Deux ans plus tard, c’est tout le bloc soviétique qui disparaît.

Un système suicidaire à retardement

Leonid Brejnev, dirigeant soviétique de 1964 à 1982 et promoteur de la « génération des ingénieurs » © Yury Abramochkin – Sputnik

Après la mort du cruel Joseph Staline et la « destitution » du sanguin Nikita Khrouchtchev, le placide Leonid Brejnev transforme la façade du pouvoir soviétique. En public, l’ogre de l’Est semble plus calme, plus organisé, plus structuré, plus sain surtout. Mais en interne, les mêmes maux rongent les mêmes liens. Car le nouvel homme fort soviétique a gardé une sale habitude de ses prédécesseurs : la nomination de « camarades » aux postes stratégiques. En URSS, les années ’70 sont ainsi marquées par la « génération des ingénieurs », des « réussites de classe sociale » chères à l’idéologie communiste (comme Youri Gagarine dix ans plus tôt). Loin d’être spécialiste, cette génération est promue durant le pouvoir de Brejnev à des postes de responsabilité importants pour leur aptitude à « dépasser le plan de production ». Souvent à l’insu des normes de construction et de sécurité.

Ingénieur en thermodynamique, Viktor Brioukhanov en fait partie. Malgré des lacunes en matière de physique nucléaire, il a été nommé à la tête de la centrale de Tchernobyl au début des années ’70. C’est cette incompétence qui le conduit à valider un projet autodestructeur. Début 1986, un spécialiste en énergétique de Donetsk, également en manque de connaissances nécessaires en la matière, et son équipe tentent de trouver une solution pour augmenter le rendement énergétique grâce à l’utilisation de la chaleur résiduelle après l’arrêt des réacteurs nucléaires. L’organisme Gosatomnadzor, chargé de superviser la sécurité nucléaire, désapprouve la recherche. Mais, décidé à diminuer les coûts et rentabiliser l’activité de la centrale, Viktor Brioukhanov passe outre.

Comme toute la centrale au moment de l’accident, le réacteur 4 de Tchernobyl est de type RBMK (Reaktor bolchoi moschnosti kanalny ou « réacteur de grande puissance à tubes de force »). Soit un réacteur refroidi par un mélange eau-vapeur, un modèle réputé pour être difficile à contrôler dans certaines conditions extrêmes en raison de l’instabilité de son coeur nucléaire. Autre défaut de ce type de réacteur, le délai beaucoup trop long nécessaire au système d’arrêt d’urgence. Le site de Tchernobyl était d’ailleurs en phase de « remise à niveau » puisque deux nouveaux réacteurs, plus modernes et ressemblant à leurs homologues occidentaux, étaient en cours de construction pour remplacer, à terme, les installations « vieillissantes ».

Un accident à multiples facteurs

Le monument d’hommage aux « liquidateurs » de l’accident

Si la catastrophe a été facilitée par le type d’installations nucléaires, c’est bel et bien une action humaine qui a déclenché l’accident. Car si la vétusteté du système a été mise en cause dans la catastrophe, il faut tout de même rappeler que l’accident n’est pas survenu durant le fonctionnement normal de la centrale mais lors d’une expérimentation mal préparée. Jusqu’alors, le vieux système n’avait jamais été éprouvé. La nuit de la fameuse expérimentation, ni Brioukhanov ni l’ingénieur en chef Nikolaï Fomine ne sont présents. C’est l’ingénieur en chef adjoint Anatoli Diatlov qui dirige la centrale.

Tout part des mathématiques. L’équipe ayant mené l’expérience se trompe lourdement dans ses calculs et, lorsque l’expérience est entamée, la puissance du réacteur tombe de 800 à 30 mégawatts. Pour la faire remonter, ils lèvent les barres mobiles présentes dans le réacteur. Mais, conséquence des défauts du système RBMK, l’eau servant au refroidissement s’engouffre dans l’espace laissé vide et entre en ébullition. Oxygène et hydrogène commencent à se mélanger, créant de petites explosions qui éjectent les barres mobiles destinées à arrêter le réacteur en cas de problème. Le réacteur est devenu incontrôlable et sa puissance se multiplie par cent. Quelques secondes plus tard, une immense explosion déchire le réacteur 4 et projette en l’air une dalle de béton de mille tonnes qui retombe sur le coeur du réacteur et l’ouvre. Plus de 100 tonnes de combustibles radioactifs entrent en fusion et un gigantesque incendie se déclare. Dans la nuit noire de fin avril, une source de lumière bleutée s’extirpe du réacteur éventré et illumine tout le site de Tchernobyl.

Le processus d’explosion est entamé à 1h23. À 1h30, Viktor Brioukhanov est réveillé en urgence. Une fois sur place, il démarche les pompiers de la ville de Prypiat pour éteindre l’incendie. Avec un équipement dérisoire et sans aucune protection spécifique, ils passeront la nuit à tenter de maîtriser le feu. Si il est éteint au petit matin, le coeur du réacteur continue de se consumer, dégageant toujours plus de radioactivité dans l’air. Gravement irradiés, les pompiers sont envoyés à l’hôpital local. Mais leur état s’empire rapidement et ils sont évacués à Moscou. La plupart y meurt dans d’atroces souffrances dans les jours qui suivent. Les quantités de radioactivité libérées à Tchernobyl sont 200 fois supérieures aux radiations combinées émises par les deux bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki.

Une (absence de) réaction catastrophique

La centrale de Tchernobyl quelques jours après la catastrophe © Reuters

Ce n’est qu’une fois l’incendie éteint que la direction de la centrale se rend enfin compte de la gravité de la situation. Mais personne, à aucun poste, n’a jamais été préparé pour faire face à une situation pareille. Aucun problème d’envergure n’a d’ailleurs jamais été envisagé. Ne sachant quoi faire, Bourkhianov décide de ne pas faire évacuer. Il craint les répercussions du Parti en cas de « mauvaise décision ». Résultat : la vie à Prypiat, à 3km seulement du site de Tchernobyl, suit son cours sans se douter de ce qui se passe. Dans la journée du 26 avril, près de 900 enfants participent même au « marathon de la paix » qui fait le tour de la centrale.

Il faut attendre le soir pour que les premiers envoyés du gouvernement soient sur place. À leur arrivée, ils trouvent des responsables perdus et n’ayant reçu aucune directive. Et des employés toujours en poste. Dans leur paralysie, personne n’a pensé à débrancher les ventilations de la centrale : toutes les personnes présentes sur le site ont été irradiées. Il faut attendre deux jours avant que l’évacuation de Prypiat (et d’un rayon de 30km autour de la centrale) ne soit décidée. Même chose pour les premières tentatives d’ensevelissement du coeur du réacteur toujours en fusion (il faudra plus de 15 jours pour parvenir à l’« emprisonner »).

C’est le général Gennadi Berdov qui reçoit l’ordre de se charger de l’évacuation des alentours. Dans l’après-midi du 28 avril, 1200 autobus partis de Kiev viennent chercher les 45.000 habitants de Prypiat qui ne furent avertis de leur départ que quelques heures plus tôt par la radio locale. Le message se voulait rassurant : « Ne prenez que le strict nécessaire : de l’argent, vos papiers et un peu de nourriture. Aucun animal domestique. Vous serez vite de retour, dans deux ou trois jours. »

Une gestion inhumaine de la population

Dégagés de Prypiat, les évacués sont amenés à Polesskoie où ils prennent la place des paysans. Tous les bâtiments d’exploitation, granges, hangars et étables sont réquisitionnés. Le soir même, de nombreux évacués connaissent les premiers effets secondaires d’une irradiation importante. Pire encore : Polesskoie, ville de refuge pour les irradiés, est elle-même déjà fortement contaminée. C’est le début d’un long calvaire.

Comme c’était l’habitude en URSS, les problèmes et les malades sont gardés secrets. Pour éviter qu’ils ne se sauvent et répandent la nouvelle, les évacués sont forcés de pointer tous les jours à l’administration locale, comme les déportés sous Staline. Des cordons de police et des barrages routiers sont également mis en place pour intercepter les fuyards. Malgré toutes ces mesures, plusieurs milliers de personnes réussissent à s’échapper.

Les évacuations continuèrent jusqu’au mois d’août, les autorités élargissant toujours plus le territoire de la zone contaminée. Au total, près de 250.000 personnes durent plier bagages en trois mois. Un an après la catastrophe, la ville de Slavoutytch sortait de terre pour accueillir les évacués qui reçurent un an de salaire moyen d’indemnités. La ville sert alors de cité dortoir pour les travailleurs de la centrale. Car contrairement à ce qu’on pourrait penser, les autres réacteurs de Tchernobyl n’ont pas été fermés après l’accident. Ils ont même continué leur fonctionnement jusqu’en 1999.

Une communication à la sauce soviétique

Mikhaïl Gorbatchev marque un tournant dans la communication du régime © Sergei Karpukhin – Reuters

Comme c’est la coutume à l’époque en URSS, les autorités tentent à tout prix de cacher puis de minimiser la catastrophe. Le premier rapport envoyé à Moscou par les autorités locales ne fait état que de deux décès et de l’hospitalisation de certaines personnes pour observation. Par ailleurs, les médias soviétiques gardèrent le silence pendant trois jours, alors que la nouvelle avait déjà fuité. Parce que, paroxysme de cette stratégie de cacher la poussière sous le tapis, ce n’est pas l’URSS qui a annoncé en premier la catastrophe.

Le 28 avril au matin, les employés de la centrale de Forsmark, au nord de Stockholm, subissent un contrôle de routine. Les résultats démontrent une hausse générale de la radioactivité et le site est immédiatement évacué. Les autorités suédoises réalisent rapidement que la fuite ne provient pas de leur centrale et, après analyse des vents, comprennent que la contamination provient d’URSS : c’est la Suède qui alerte le monde de ce qu’il vient de se passer en Union soviétique. L’agence officielle soviétique ne réagit que 24h après les révélations suédoises, sous une très forte pression internationale, mais ne reconnaît qu’un accident « de gravité moyenne ». Et comme la zone est bouclée, il est impossible d’aller vérifier.

Mais rapidement, les retombées radioactives se répandent dans toute l’Europe, jusqu’en Irlande. Et il n’est plus possible de le cacher. Le 14 mai, Mikhaïl Gorbatchev décide d’utiliser la catastrophe pour transformer l’URSS. Pendant 45 minutes, il évoque, à la télévision, ce qu’il s’est passé à Tchernobyl. Si il rejette les accusations de rétention d’information, il avoue ne pas avoir reçu d’informations pendant « plusieurs jours » de la part des autorités sur place. Fustigeant ouvertement ce système lent et mensonger, il promeut la politique de la glasnost (« transparence ») comme argument fort en faveur des réformes profondes qu’il tente d’imposer en URSS depuis plusieurs années. C’est le basculement de l’histoire soviétique.

La catastrophe de Tchernobyl est un événement bien plus large que ce à quoi il est généralement réduit. Plus qu’un accident nucléaire, c’est l’explosion figurée d’un modèle idéologico-politique à bout de souffle. Car si le Mur de Berlin est souvent présenté comme le début de la fin de l’URSS, ce n’est pas tout à fait le cas. Avec l’accident de Tchernobyl, c’est la première fois qu’un dirigeant soviétique reconnaît publiquement une erreur et ne dissimule pas les graves conséquences sanitaires, politiques et économiques de l’événement. L’URSS est en train de changer. Un changement qui impliquera la disparition de l’Union soviétique.

ALVARRO

6 Replies to “Dossier « 35 ans de l’accident de Tchernobyl » | L’Histoire derrière l’événement”

  1. Premier partie du dossier qui nous remet bien tout en mémoire avec plus de détail que ce qui nous a été expliqué à l’époque

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