Temps de lecture : 4 minutes

Afrique, Amérique centrale et du Sud, Asie : répandues depuis toujours, les adoptions en provenance de régions plus pauvres ont fortement progressé ces dernières années. Au point de voir apparaître un réseau parallèle et illégal qui prend de plus en plus d’ampleur. Car la rentabilité de ce trafic nécessite toujours plus d’enfants, et toujours plus de kidnappings.

D’après le Service public fédéral Justice, 4183 enfants venus de pays étrangers ont été adoptés en Belgique en 2005 et 2018. Ils sont pour la plupart issus de pays pauvres et/ou en guerre après avoir été laissés par leur famille dans des orphelinats (pour les plus chanceux) ou dans la rue. Et si la voie officielle et légale d’adoption nécessite un dossier, il est aisé de les falsifier. Surtout qu’avant les années ’90, l’adoption internationale n’était pas régulée et quiconque voulant intervenir dans le processus pouvait se déclarer intermédiaire. Il était donc impossible de contrôler tout le monde et, aujourd’hui, de nombreux parents s’aperçoivent qu’ils ont en réalité kidnappé leur enfant.

L’amour occidental, le trésor des marchands

Au milieu des années ’80, cela fait une vingtaine d’années que le Guatemala est en proie à une instabilité sourde et insidieuse. Le pays est en guerre civile et les adoptions d’enfants vers l’Occident sont légions. Plusieurs Guatémaltèques sont ainsi adoptés en Belgique avec des dossiers remplis en bonne et due forme. Pourtant, ce sont tous des enfants volés. À la naissance, ils ont été séparés de leur mère et déclarés morts et enterrés anonymement dans une fosse commune. Ils sont ensuite placés dans des programmes d’adoption. Le problème, c’est qu’une fois mis sur pied, le marché rapporte trop pour être stoppé. Les hôpitaux de régions entières sont alors vidés et pillés. Il faudra attendre 2008 pour que soit enfin réglementé un système guatémaltèque qui aura rapporté plusieurs dizaines de milliers d’euros à la mafia et coûté plusieurs milliers d’enfants à leur famille.

En Afrique aussi, les trafics d’enfants volés sont monnaie courante. Au Mali, l’association Rayon de soleil a par exemple été mise en cause. Après accord écrit des parents biologiques, les enfants sont censés être envoyés en France pour disposer d’un meilleur niveau d’éducation avant de rentrer au pays à leur majorité. En réalité, ils ne rentrent jamais car les signatures présentes dans les dossiers sont fausses. Souvent illettrées, les familles biologiques ne comprennent pas les démarches qu’elles ont entrepris. Le Mali ne reconnaît d’ailleurs pas ces adoptions (malgré le « consentement » des parents) et le marché est on-ne-peut-plus illégal.

En 2015, c’est un autre grand pays africain qui défraie la chronique. Quelques étés plus tôt, une douzaine d’enfants congolais âgés de trois à quatre ans est envoyée en colonie de vacances par leurs parents. Ils y sont placés sous la direction et la protection de l’ONG Planet Junior. Mais un mois plus tard, aucun d’entre eux ne retrouve le domicile. Ils ont été kidnappés et emmenés à l’orphelinat Tumaini de Kinshasa où on leur fournit de faux papiers. Au moins trois d’entre eux seront adoptés, sans le moindre doute, par des familles Belges.

Punir la contestation, reconditionner la jeunesse

Des familles brandissent des affiches d’enfants disparus au procès de Reynaldo Bignone, dernier dictateur du régime argentin © Rolando Andrade Stracuzzi – AP

Si le trafic d’enfants est une mine d’or pour les mafias locales et nationales, le vol d’enfants n’a pas toujours vocation à l’adoption ou la « revente ». Dans les régimes autoritaristes, la propagande passe avant tout par les enfants qui doivent être formatés depuis le plus jeune âge. Et certains parents se voient amputés de leur progéniture pour le simple délit de ne pas adhérer à l’idéologie dirigeante.

Durant les années franquistes, l’Espagne vit une période trouble particulièrement marquée par le projet des « enfants volés ». Entre 1940 et 1960, près de 30.000 enfants (selon les chiffres officiels, les estimations parlent plutôt de 150.000) sont ainsi retirés aux mères républicaines emprisonnées dans les prisons et camps de redressement et déclarés « morts-nés ». C’est le Docteur Antonio Vallejo Nágera, psychiatre proche de Franco, qui coordonne les opérations et confie ensuite les enfants à des familles ou institutions franquistes pour qu’ils soient « correctement éduqués ». Plus de 80 ans plus tard, de nombreuses familles cherchent toujours la trace de leurs disparus.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’Argentine connaît également une période particulièrement violente, la dictature de Jorge Videla (et ses successeurs). Ceux qui osent contester le régime sont torturés puis jetés à l’eau depuis des avions lors des tristement célèbres « vols de la mort ». Les femmes de ces desaparecidos sont également suppliciées puis exécutées après avoir accouché. Les orphelins sont alors placés chez des policiers et militaires proches du gouvernement pour les rééduquer. Face à ces disparitions, de nombreuses grands-mères vont se rejoindre chaque jeudi sur la Place de mai à Buenos Aires pour protester en défilant foulards blancs à la main (les pañuelos, symbole des langes des enfants disparus). Même si la démocratie a aujourd’hui délié les langues, seuls 129 des près de 500 enfants volés par la dictature connaissent aujourd’hui leur véritable identité.

Si le marché des enfants volés a largement et longuement profité des largesses et errements de réglementation, il doit aussi sa survie à d’autres facteurs. Et principalement, la souplesse des institutions judiciaires. L’affaire de l’association malienne Rayon de soleil a par exemple été classée sans suite en juin 2020. Le dossier belge « Guatemala » est quant à lui toujours ouvert et aucune poursuite n’est actuellement effective. Et bon nombre d’enquêtes du même genre sont clôturées à la hâte sans donner satisfaction aux plaignants.

Un manque de soutien particulièrement dérangeant au vu du passif belge en la matière : selon l’avocat Georges-Henri Beauthier, la Belgique est le destinataire européen le plus rentable de ce marché puisque des membres d’administration participaient (ou ne mettaient pas un terme) à ces trafics. En septembre 2019, 7 (anciens) membres du cabinet de Rachid Madrane, ex-ministre en charge de l’adoption pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, ont été inculpés avant de bénéficier d’un non-lieu six mois plus tard. Or, un tel marché ne prendra jamais fin tant qu’il ne sera pas lourdement condamné.

2 Replies to “Derrière les adoptions, le marché fructueux des enfants volés”

Laisser un commentaire