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Le 6 octobre 1976, le vol Cubana 455 quitte La Barbade à destination de La Havane lorsqu’il explose en plein vol après cinq minutes. Outre l’événement en tant que tel, cet attentat revêt une importance capitale dans l’histoire du continent américain. Parce qu’en 2005, des dossiers déclassifiés de la CIA démontrent des liens étroits entre l’attentat, ses acteurs et l’agence de renseignement. Mais jusqu’à quel point?

« Il y a eu une explosion et nous sommes en train de tomber, il y a le feu à bord! On est en train de brûler! [Pose-toi sur l’eau mec, pose-toi sur l’eau!] » Voilà quelles furent les dernières paroles des pilotes du vol Cubana 455 captées par les contrôleurs aériens. Nous sommes le 6 octobre 1976, il est 12h28 à La Barbade. Quelques secondes plus tard, une boule de feu tombe du ciel pour s’écraser dans l’océan. Des 73 passagers, l’explosion ne fera aucun survivant. L’attentat s’est déroulé comme prévu. Pourtant, l’histoire ne fait que commencer.

Dans les jours qui suivent la catastrophe, quatre personnes sont arrêtées : les hommes de main Freddy Lugo et Hernan Ricardo Lozano qui ont placé la bombe, le « représentant » Orlando Bosch Ávila et le cerveau Luis Posada Carriles. Condamnés à 20 ans de prison, les deux premiers seront libérés en 1993 et vivent désormais au Venezuela. Acquitté pour vices de procédure, Bosch est finalement libéré après onze années de détention préventive. Il vivra aux États-Unis jusqu’à sa mort en 2011. Après s’être échappé de prison, Posada est quant à lui recueilli par les États-Unis où il meurt en 2018.

Luis Posada Carriles, le pur produit de la CIA

Très actif, Luis Posada Carriles fut l’un des agents de la CIA les plus importants dans la lutte contre Cuba © Alan Diaz – AP

Cubain de naissance, Luis Posada Carriles ne se retrouve pas dans la révolution de Fidel Castro et s’engage à la CIA en 1960 pour lutter contre le communisme. Avec Orlando Bosch (déjà), il participe en outre à la création d’une organisation anti-castriste qui s’engagera dans l’opération Condor, à la connaissance des Américains. Particulièrement apprécié au sein de la CIA, il participe à bon nombre d’opérations de grande importance, comme l’invasion de la Baie des Cochons.

En 1969, la CIA l’envoie intégrer les services de sécurité politique vénézuéliens pour avoir un homme de confiance sur place pour faire le sale boulot. Il y met en oeuvre la torture et la mise à mort des « ennemis de la démocratie » (qu’ils soient militaires ou simples citoyens) et commence à élaborer ses propres plans. Il quitte la CIA en 1976 et se fait naturaliser vénézuélien (il ne peut donc plus être un traître cubain). Interrogé en 1998, il déclare que c’est l’organisation américaine qui lui a appris « comment utiliser des explosifs, comment tuer, comment torturer, comment fabriquer des bombes, comment mettre sur pied des sabotages qui paraissent crédibles. »

En 1985, soit un an avant son jugement pour le vol 455, il s’évade de sa prison vénézuélienne avec l’aide, entre autres, de la CIA. Il s’installe alors au Salvador où il fournit des armes au mouvement paramilitaire nicaraguayen Contra sous la direction du lieutenant-colonel américain Oliver North. À la fin des années ’80, il se replie au Guatemala où il travaille pour les renseignements avant d’organiser trois attentats à la bombe dans des hôtels cubains en 1997. En 2000, il est arrêté alors qu’il prépare un nouvel attentat à la bombe, contre Fidel Castro cette fois. Il est libéré en 2004. L’année suivante, il entre clandestinement aux États-Unis et demande l’asile politique. En 2007, il obtient sa liberté contre une caution de 350.000 dollars. Il y meurt libre onze ans plus tard.

Le doute, les suspicions, les accusations puis les preuves

Extrait du document déclassifié de la CIA démontrant la présence d’un agent américain lors d’une réunion pré-attentat

Lorsque les premières rumeurs reliant l’Oncle Sam à l’attentat émergent, Washington décide de ne pas collaborer et va même jusqu’à nier le moindre lien entre le pays et les hommes impliqués. Le gouvernement ira même jusqu’à récuser de nombreux témoignages malgré les éléments à charge, notamment ceux de Freddy Lugo et Hernan Ricardo qui reconnaissent être agents pour la CIA.

Le 15 octobre 1976, Fidel Castro fait une déclaration fracassante : « Au début, nous n’étions pas sûr de savoir si la CIA avait organisé directement le sabotage. Aujourd’hui, nous croyons fermement que cette supposition était bonne : la CIA a participé à cet attentat. » Quelques jours plus tard, le secrétaire d’État Henry Kissinger dément ces accusations. Pourtant, c’est le dirigeant cubain qui a raison. Car treize ans plus tard, des documents classés « TOP SECRET » sont déclassifiés, treize années passées par l’administration américaine à tout nier en bloc.

Audio – Comment les documents déclassifiés démontrent les liens entre l’attentat et la CIA © Antoine Thirion

Une fois l’intervention d’Henry Kissinger prononcée, les médias américains entrent dans un mutisme presque total, l’affaire disparaissant de l’espace médiatique. Ils « oublient » notamment une dépêche de l’AFP avertissant qu’une enquête sur l’assassinat de Letellier et l’attentat aérien pourrait mener à des « révélations dangereuses pour la sécurité des États-Unis. » 15 jours plus tôt, l’économise chilien Orlando Letellier était assassiné à Washington sur ordre d’Augusto Pinochet. Selon Ricardo Morales Navarrete, présent lors de la fameuse réunion entre Posada et l’agent américain, les deux actes terroristes ont été planifiées au même moment. Quelques mois après cette déclaration, le corps de Morales est retrouvé criblé de balles à Miami où il s’était réfugié. La police américaine ne mènera aucune enquête sur sa mort.

Le clan Bush particulièrement imbriqué

George H. W. Bush (père), George W. Bush (fils) et Jeb Bush (fils et frère) ont tous des liens avec les acteurs de l’attentat © Rick Wilking

Au moment de l’attentat du vol Cubana 455, le directeur de la CIA est George H. W. Bush. Lorsque Luis Posada Carriles s’évade de sa prison vénézuélienne, il est aidé puis replacé auprès d’Oliver North par la CIA. Le père Bush est désormais vice-président des États-Unis. Lorsqu’il demande l’asile politique aux États-Unis, il défend avoir « favorisé les intérêts américains pendant environ quatre décennies » et suggère pouvoir causer « de graves dommages » au FBI, à la CIA et au clan Bush dont le fils est devenu président. Le 19 avril 2007, dernière année du mandat présidentiel de George Bush, la justice américaine accorde sa liberté à Posada Carriles contre une caution de 350.000 dollars. Il ne peut plus être poursuivi.

Après avoir réussi à camoufler leurs liens avec le cerveau de l’attentat, les États-Unis se sentent intouchables. C’est peut-être pour cette raison que George Bush père, président depuis quelques mois, décide de « pardonner » publiquement le terroriste le 27 juillet 1990 pour le dispenser de prison et le sauver d’une possible expulsion. Deux jours plus tard, Posada quitte la prison à bord d’une voiture de luxe. Et les liens entre la famille Bush et les acteurs de l’attentat ne s’arrêtent pas là. En juillet 2002, Jeb Bush, fils et frère des deux présidents, nomme Raúl Cantero, petit-fils du dictateur Fulgencio Batista et avocat d’Orlando Bosch, nouveau juge de la Cour Suprême de Floride.

Si les États-Unis semblent pouvoir offrir leur pardon à certains terroristes, ils semblent aussi se permettre de choisir qui sont les bons et les mauvais. Car le 21 janvier 1992, soit moins de deux ans après l’amnistie de Posada, l’Oncle Sam ne fait pas preuve d’autant de clémence lorsqu’il exige qu’on lui livre deux Libyens présumés coupables d’attentats, eux aussi. La Libye refuse. En réponse, le pays est frappé dès le 15 avril 1992 par de sévères sanctions économiques. Le bon terroriste est-il donc celui qui a servi les États-Unis?

Manifestations à Cuba pour une enquête indépendante sur les causes de l’attentat du vol Cubana 455 © EFE

Est-ce la propagande indirecte (le fameux soft power développé par Joseph Nye) menée quotidiennement par l’Oncle Sam? Est-ce l’influence occidentale de l’ex-combat idéologique en place lors de la Guerre froide? Est-ce le mutisme politique de nos gouvernements européens alliés des Américains? Sans doute les trois en même temps. Toujours est-il qu’aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard, les innombrables exactions commises par les États-Unis sur l’ensemble du continent américain dans la deuxième moitié du 20ème siècle sont toujours passées sous silence. Non, l’Oncle Sam ne vaut pas mieux que les traditionnels méchants russes et chinois, il arrive juste à nous le faire croire. Parce qu’en Amérique latine, à défaut du rêve américain, on y parle plutôt d’un cauchemar.

3 Replies to “Attentat du vol Cubana 455 : à quel point la CIA est-elle impliquée?”

  1. C’est vraiment sympa le podcast. C’est un plus. A continuer. Article bien détaillé et très interessant

  2. Article lu ce matin sur le train. Passionnant et interpellant même si le rôle réel des États Unis dans la gestion des affaires internationales ne fait aucun doute. En plus, avec une administration républicaine…

  3. Cet article clair et bien résumé porte à la réflexion, de se demander qui sont vraiment les personnes qui dominent ce monde?

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