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Le 11 octobre 1991, le KGB, l’historique police secrète soviétique, est démantelée par Mikhaïl Gorbatchev. Deux mois plus tard, l’URSS s’effondre complètement et la Fédération de Russie prend le relais du pouvoir à Moscou. 30 ans après la disparition de la plus célèbre des agences de renseignement, que reste-t-il du KGB?

Aux lendemains de la Révolution d’octobre 1917, les léninistes arrivés au pouvoir décident de toute mettre en place pour ne plus le perdre. Quelques semaines plus tard, ils créent la Tchéka, version abrégée de Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage. Objectif : combattre les ennemis du nouveau régime bolchévique, d’où l’épée et le bouclier sur son sigle. Des centaines de milliers d’employés et collaborateurs veillent alors aux intérêts du Parti communiste, dans et hors du territoire.

À la mort de Joseph Staline, l’URSS prend un virage. Il faut dire que le Petit père des peuples a laissé une trace sanglante et terrifiante, il faut donc faire peau neuve. Le 1er janvier 1954, le KGB (Comité pour la Sécurité de l’État) est créé et prend la succession d’une Tchéka qui a déjà changé de nom trois fois. Le nouvel organisme assure exclusivement les fonctions de sécurité intérieure et extérieure. Spécialisé dans l’espionnage et les empoisonnements, le KGB remportera des succès stratégiques dans ses premières années avant de se caricaturer dans un exercice de coercition violente, principalement sur le sol soviétique. Jusqu’à sa dissolution, l’agence restera dans la haute estime des dirigeants soviétiques.

La trahison entraîne la dissolution

Boris Eltsine sur un char pendant le putsch d’août 1991 © Diane Lu-Hovasse – AFP

Mais en 1991, tout change radicalement. Depuis plusieurs années, et principalement la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, Mikhaïl Gorbatchev s’est lancé dans une profonde refonte du système soviétique. Ses politiques de pérestroïka (libéralisation économique et sociale) et de glasnost (transparence) mettent à mal l’ex-puissance opaque du régime. Lui-même issu du KGB (comme son prédécesseur Youri Andropov), le nouvel homme fort d’URSS sait que son travail nuit à toutes ces agences secrètes qui luttent pour la préservation du pouvoir. Et le KGB compte bien lui faire comprendre.

Depuis deux ans, c’est la débâcle totale à l’Est. Le mur de Berlin est tombé, l’URSS est entrée dans une crise économique grave et l’avènement de la révolution s’est répandue dans les républiques soviétiques. Un nouveau traité censé leur donner plus d’autonomie doit d’ailleurs être signé le 20 août 1991. Craignant une implosion totale du régime, le KGB prend les devants le 19 août et tente un putsch militaire dans les rues de Moscou alors que Mikhaïl Gorbatchev est en vacances en Crimée.

Troupes et véhicules blindés prennent la capitale d’assaut mais la population se dresse contre eux : les manifestants montent des barricades, forment des chaînes humaines et tentent de bloquer les chars. Parmi eux, le président de la république soviétique de Russie Boris Eltsine, debout sur un char subtilisé, qui deviendra, le 25 décembre, le premier président russe. Quelques heures plus tard, les putschistes annulent l’opération. Mais il est trop tard, le KGB vient de signer son arrêt de mort. Il est dissout le 11 octobre de la même année.

Vladimir Poutine, le pur produit du KGB

Vladimir Poutine, encore agent du KGB, en déplacement en Allemagne de l’Est

Après la disparition de l’agence, de nombreux ex-membres intègrent les nouveaux services de sécurité ou se reconvertissent dans la politique ou les affaires. Sous la présidence de Boris Eltsine, ils profitent des affrontements entre les clans oligarques mafieux pour monter des dossiers sur tout le monde, une pratique approuvée et soutenue par le novice en politique Vladimir Poutine. Grâce à ces dossiers, il fera chanter la classe politique russe pour se rapprocher du président Eltsine qui tombe sous le charme de ce jeune politicien motivé.

Mais si le président croit beaucoup en son poulain, ce n’est pas le cas de la population russe qui ne voit en lui qu’un nouvel homme politique comme les autres. Le problème, c’est que Boris Eltsine est particulièrement affaibli à la suite de plusieurs incidents cardiaques et d’une santé de plus en plus déclinante. Et si la Constitution russe prévoit que ce soit son Premier ministre, Vladimir Poutine dans le cas présent, qui prenne l’intérim, ce dernier n’est en rien assuré de devenir président aux élections suivantes. Mais l’opinion russe va changer drastiquement à propos de leur futur président.

En septembre 1999, plusieurs attentats, attribués à la guérilla tchétchène, font plusieurs centaines de morts à Moscou. Des événements qui feront grimper en flèche la popularité de Poutine, très véhément envers ces assaillants supposés. En réalité, de nombreux éléments laissent aujourd’hui à penser à une participation des services secrets russes dans l’affaire, et presque tous les opposants qui se sont penchés sur ces données ont été éliminés.

Du KGB au KGB en passant par le FSB

Le bâtiment du FSB, successeur du KGB, à Moscou © Lori/Legion-Media

À la chute de l’URSS, la réforme du KGB est une question pressante et particulièrement importante. De part sa participation au putsch manqué d’août 1999, l’agence est devenue incontrôlable. Boris Eltsine décide de la morceler. Le principal successeur du KGB, qui deviendra le FSB actuel, est le FSK mais il a perdu énormément d’activités et de missions. Mais au cours des années ’90, plusieurs anciennes composantes retournent à la source. La première : la conduite d’enquêtes sur le sol russe.

En 1994, le FSK récupère le contrôle de la prison de Lefortovo où la torture était particulièrement légion. L’année suivante, le FSK devient le FSB, le « K » de « contre-espionnage » devenant le « B » de « sécurité ». Comme son ancêtre KGB, le FSB devient le garant de la sécurité de la Russie. Lors des années suivantes, le service récupère petit-à-petit l’ensemble de ses anciennes fonctions jusqu’à obtenir des pouvoirs étendus sur l’armée et la police en 2003. Quelques années plus tard, Vladimir Poutine commence à utiliser le FSB comme outil principal de recrutement pour les postes clés du gouvernement. C’est désormais chose faite : le FSB est redevenu l’instrument censé protéger le régime.

L’empoisonnement, une tradition qui ne se perd pas

Alexei Navalny, dernière victime connue de l’empoisonnement russe © Shamil Zhumatov – Reuters

Contrairement à un service de sécurité « classique » tel qu’on l’entend généralement, le KGB n’était pas une agence chargée de protéger les intérêts d’un pays et ses citoyens puisque sa tâche première était de protéger le régime. L’espionnage, les empoisonnements et la supervision des médias étaient ses trois principaux fers de lance. La pratique de l’empoisonnement « à grande échelle » a commencé sous Lénine qui a théorisé cet usage au sein de la Tchéka et fait construire un laboratoire spécialisé dans les poisons. Contrairement aux menaces et aux enlèvements de proches, ce laboratoire ne visait pas à effrayer les ennemis du pouvoir bolchévique mais à les éliminer. Cet établissement a existé jusqu’à la fin de l’URSS mais n’était plus utilisé lors de la présidence de Gorbatchev.

La technique de l’empoisonnement a largement été partagée aux « pays frères », comme lors de l’assassinat du dissident bulgare Georgi Markov, tué par le célèbre « parapluie bulgare » (un parapluie dont le manche contenait une aiguille remplie de ricine). À la chute de l’URSS, le laboratoire russe a été démantelé mais les experts couraient toujours. Dans les années ’90, les clans mafieux se faisaient la guerre à l’aide d’officiers du FSB dont certains avaient été formés comme spécialistes des poisons.

Officiellement, le laboratoire n’a jamais repris du service mais plusieurs empoisonnements de haut vol ont fait l’actualité depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine : le candidat à la présidence ukrainienne Viktor Iouchtchenko avec du dioxyde en 2004, le dissident Alexandre Litvinenko avec du polonium en 2006, Sergueï Skripal et sa fille Ioulia avec du Novitchok en 2018 et Alexeï Navalny avec un poison de la famille du sarin en 2020. Impossible cependant de savoir si ces empoisonnements étaient des directives des autorités russes ou des règlements de compte « personnels » du FSB. Quoi qu’il en soit, la tradition est toujours bien vivante en Russie.

21 ans après son élection, Vladimir Poutine garde des liens étroits avec l’ex-KGB © Ria Novosti

Formé entièrement au KGB puis chef du FSB avant son entrée en politique, Vladimir Poutine voue confiance et soutien totaux à tous les services de sécurité du pays. En témoigne la présence du portrait de Félix Dzerjinski, fondateur de la Tchéka, dans les bureaux du FSB. De plus, une grande partie de sa vision du monde est formée sur les informations qu’il reçoit des différents services secrets du pays, soit une version du monde forcément déformée. Mais pour le président russe, rien ne vaut la tradition et l’efficacité du système qui l’a façonné. Une bonne raison de le reconstituer sans réellement le dire.

6 Replies to “30 ans plus tard, que reste-t-il du KGB?”

  1. Vaste sujet que celui de la Russie et des tyrans (mais si) qui l’ont gouvernée à travers les siècles. Et les services secrets ont toujours joué un petit rôle sympa là-derrière… Bon article, du fond et de la forme.

    1. D’un autre côté, Mikhaïl Gorbatchev est aussi arrivé au pouvoir en tant qu’ancien du KGB, et il apparaît comme un démocrate aux yeux de l’Occident.

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