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Alors que les États-Unis viennent de changer de président pour la troisième fois consécutive, Vladimir Poutine conserve sur la Russie un pouvoir vieux de plus de deux décennies. Au centre, on retrouve l’Ukraine, devenu le nouveau bastion de l’affrontement Est-Ouest. Car si la guerre froide relève de l’histoire ancienne, on sait qu’un récit peut toujours connaître une suite.

Depuis son accession au pouvoir en 1999, Vladimir Poutine assure la volonté de rendre à la Russie sa grandeur passée, lorsque l’URSS dominait le monde avec les Américains. Son objectif est clair : mener une nouvelle guerre froide à l’Occident. Coincée entre la Grande Ourse et l’Europe, l’Ukraine en est le champ de bataille tout désigné. Et l’élection de Joe Biden à la tête des États-Unis ne va rien arranger : en 2014, le nouveau président américain était l’envoyé de Barack Obama à Kiev pour soutenir la contestation pro-européenne connue sous le nom de Révolution du Maïdan.

Une véritable épine dans le pied de Poutine qui considère le territoire ukrainien comme la zone tampon qui ne doit jamais tomber dans l’escarcelle de l’OTAN. Mais l’ex-lieutenant-colonel du KGB est un stratège, et il a souvent un coup d’avance. Si la Chine est aujourd’hui devenue l’adversaire principal des États-Unis, les prémisses de cette opposition se sont dessinées au début des années 2010. Et Poutine a tout de suite senti que la Russie serait progressivement mise de côté par l’Occident. Une humiliation qui l’a poussé à rallumer des brasiers étouffés depuis la chute de l’URSS. Et l’Ukraine en est aujourd’hui le foyer.

Truquer les cartes pour ne pas tomber dans l’oubli

Vladimir Poutine, président russe, et Bachar al-Assad, président syrien, complices lors d’une réunion en janvier 2020 © Alexei Nikolsky

Tout commence en 2012 lors du G8 organisé au Mexique. Les chefs d’État occidentaux font part au président russe de leur intention de déployer un bouclier antimissile en Europe de l’Est. La menace iranienne est l’excuse toute trouvée mais Vladimir Poutine n’est pas dupe : déjà contrarié par les rumeurs envoyant la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN, le chef du Kremlin en est désormais certain, c’est son pays qui est « visé ». Mais malgré ses protestations, Barack Obama maintient fermement la décision. L’humiliation est totale pour Poutine, personne ne l’écoute. C’est l’acte qui marque la nouvelle scission entre les grandes puissances : désormais, le président russe cherchera à créer un rapport de forces avec l’Occident. Et cela prend forme directement, lors du conflit syrien qui éclate la même année.

Hanté par la mort de Khadafi, savamment orchestrée par les Occidentaux, Vladimir Poutine craint une nouvelle intervention en Syrie pour faire chuter le régime de Bachar al-Assad. Il utilise alors son droit de veto et s’empresse d’aider son allié. Le 21 août 2013, le régime syrien franchit, avec la bénédiction russe, la ligne rouge définie par Barack Obama et bombarde l’ancienne oasis de la Ghouta. Mais le président américain ne bouge pas, de peur d’ouvrir une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Son homologue russe profite de la situation pour signer un coup diplomatique magistral : en s’auto-proclamant médiateur de la crise, il écarte définitivement toute intervention des Occidentaux et réaffirme l’importance de la Russie dans l’équilibre mondial. L’attitude passive de ses adversaires, cherchant à tout prix à éviter un conflit militaire, le convainc de tenter un « gros coup ». Il aura lieu quelques mois plus tard.

L’invasion de l’Ukraine, ou comment réussir une erreur

En février 2014, la Russie envahit puis annexe la Crimée, région russophone d’Ukraine © Reuters

En février 2014, en plein Jeux Olympiques d’hiver russes de Sotchi, le voisin ukrainien connaît une agitation soudaine. Un mouvement de contestation pro-européen se développe contre le président Viktor Ianoukovitch, largement corrompu et inféodé à Moscou. Le 15 février, Barack Obama envoie sur place son vice-président Joe Biden pour soutenir les manifestants. Vladimir Poutine craint de voir céder son dernier rempart contre l’OTAN, il doit réagir. Et il surprend encore. Au lieu d’entamer des négociations comme tout le monde l’imaginait, il décrète le 26 février 2014 l’invasion de la Crimée, une presqu’île majoritairement russophone située au sud de l’Ukraine. Et comme la réaction occidentale est molle, le président russe décide de doubler la mise : il envoie en secret des soldats sans uniformes pour soutenir les rebelles pro-russes dans la région du Donbass, à l’est de l’Ukraine.

La région a beau abriter une base navale russe, argument utilisé pour légitimer l’intervention, cet empiètement de territoire modifie cette fois les relations entre la Russie et les Occidentaux : les diplomates russes ne peuvent plus voyager et leurs avoirs à l’étranger sont gelés alors que des sanctions touchent le système bancaire, les exportations de pétrole et l’armement. Et l’arrivée d’anti-chars américains en Ukraine pousse Vladimir Poutine à accepter un cessez-le-feu. Alors qu’ils ont pris l’ascendant, ses adversaires acceptent pourtant de laisser les séparatistes sur le territoire ukrainien en attente d’une solution politique. C’est encore un aveu de faiblesse qui permet aujourd’hui à Poutine de rallumer le brasier dans la région quand il le souhaite.

La doctrine Gerasimov, une nouvelle tactique militaire

Le général Valeri Gerasimov a donné son nom à la nouvelle doctrine militaire russe © Ministère russe de la Défense

En exploitant la mollesse de l’Occident, le président russe envoie sa force aérienne bombarder les opposants du régime de son allié Bachar al-Assad en Syrie. Dans un premier temps, personne ne s’inquiète car tout le monde pense qu’il est parti s’embourber comme le firent les États-Unis en Afghanistan. Mais le joueur de black jack a encore un coup d’avance : al-Assad porte un coup fatal à la rébellion et Poutine redevient le maître du jeu. En juin 2016, il s’offre même la reconquête du site archéologique de Palmyre et s’érige comme l’ennemi des terroristes de l’État islamique. Même les Occidentaux viennent quémander son aide pour lutter contre les attentats qui frappent l’Europe.

À partir de là, le chef du Kremlin transforme son intervention en guerre hybride basée sur l’espionnage, la subversion et les cyberattaques, c’est la doctrine Gerasimov. Conscient que le peuple peut devenir le point faible des démocraties occidentales, il accentue le développement de la chaîne Russia Today destinée à propager les idées russes au monde entier (et en particulier aux États-Unis). Seize ans après sa création, le média de propagande regroupe aujourd’hui près de 700 millions de téléspectateurs et ses vidéos sur Internet sont plus visionnées que celles de CNN et de la BBC réunies. C’est cette chaîne en particulier qui participe à la propagation de bon nombre de fake news américaines et qui s’invitera dans l’élection de Donald Trump.

Il faut dire que Poutine voit dans ce trublion un partenaire de choix : hostile à l’OTAN, pro-Brexit et ouvert à la collaboration. Mais lors de leur rencontre en juillet 2017, le président russe se rend compte de son erreur, le nouveau président américain est aussi instable qu’ingérable. Le président russe n’abandonne toutefois pas son objectif de morceler son voisin européen puisqu’il s’immisce dans la campagne de Marine Le Pen et que de lourds soupçons d’intervention planent sur le vote du Brexit. Mais l’arrivée de Joe Biden au pouvoir vient tout bouleverser.

L’heure est venue de tester le rival américain

Élu en 2019, le président ukrainien Volodymyr Zelensky n’est pas parvenu à régler diplomatiquement le conflit avec la Russie © Genya Savilov – AFP

Le nouveau président américain à peine installé, les séparatistes ukrainiens violent le cessez-le-feu et font rejaillir les tensions. Et ce n’est pas un hasard car Poutine craint un durcissement de la nouvelle politique américaine en Europe de l’Est. Mettre la pression, c’est ainsi tenter de forcer l’Occident à intervenir en premier. Lors de son élection, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’était engagé à régler diplomatiquement le conflit mais il a échoué et finalement tendu la main vers l’OTAN. Une main que ne peut pas prendre l’organisation puisqu’elle constitue la ligne rouge tracée par la Russie. La franchir, ce serait déclarer la guerre.

C’est dans ce contexte délétère que Joe Biden a fini par appeler son homologue russe pour désamorcer la crise. Nouveau point pour Poutine qui est parvenu à faire fléchir les États-Unis et s’est, une nouvelle fois, repositionné comme le médiateur des conflits. Dénonçant régulièrement les exercices militaires de l’OTAN en Ukraine comme des « menaces », le président russe tente de pousser ses adversaires à la faute pour légitimer une invasion dans les régions séparatistes russophones. Il n’a jamais eu l’intention de les annexer mais cette pression régulière lui permet de garder l’ascendant.

© Grigory Dukor – AFP

Depuis son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a toujours su comment se placer là où il allait gêner le plus ses adversaires. En faisant de la question ukrainienne une priorité de sa politique extérieure, il sait qu’il met l’Union européenne, qui ne peut se passer de ses liens gaziers avec la Russie, dans une position délicate. Avec les États-Unis, qui veulent sur-protéger l’Europe de peur qu’elle ne prenne son indépendance, par la même occasion. Et comme Joe Biden préfère établir une relation stable avec la Grande Ourse pour se concentrer sur ses défis de campagne (crise iranienne, guerre économique avec la Chine et crise climatique), le président russe sait que son homologue américain aura toujours tendance à se coucher devant lui pour ne pas risquer d’ouvrir un front supplémentaire. C’est fait, Vladimir Poutine vient, une nouvelle fois, de prendre l’ascendant sur une Amérique pourtant théoriquement bien plus puissante. Et l’Ukraine reste, plus que jamais, le point de bascule qu’il aime tant actionner.

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